MasukLe passage, je pense immédiatement, le passage, et quelque chose se glace en moi, parce que les trois cents gardent la sortie, je le sais, je les y ai mis moi-même, et pourtant, pourtant il y a ce manteau encore chaud, et il y a cette chose que j'ai apprise à la dure, qu'un homme acculé trouve toujours des fissures qu'on n'a pas vues, et je cours presque, à travers la cour pleine de prisonniers et de victorieux, vers la tour ouest, vers le trou sous la pierre, et je hurle en montant les escaliers, des ordres, des noms, doublez les cordons sur la combe, corbeaux aux bouleaux, je veux savoir, je veux savoir tout de suite.La forteresse est prise, la guerre est gagnée, la cour crie victoire en contrebas, et moi je monte des marches quatre à quatre avec une pierre froide dans le ventre, parce que j'ai appris, dans les montagnes noires, que la victoire sans l'homme n'est qu'une moitié de victoire, et que les moitiés de victoire ont des dents.Je tiens le fil, et le fil
Giulia On me le monte en plein matin, quand la lumière entre dans la salle du donjon par les fentes est et qu'elle est dure, blanche, sans indulgence, c'est la lumière que j'ai choisie, parce que je ne veux pas interroger mon frère dans une pénombre qui arrangerait les traits, la sienne comme la mienne, je veux tout voir, et je veux qu'il me voie. Il entre entre deux gardes, les fers propres aux poignets, comme je l'ai ordonné, et il a été lavé, nourri, ses cheveux peignés en arrière encore mouillés, et ça me fait quelque chose de le voir ainsi, propre, parce que le propre lui ressemble moins que le sale, dans mes souvenirs il a toujours les ongles noirs et ce pli de dédain au coin de la bouche, et le voilà, ce pli, il est toujours là, la cave de Lorenzo ne l'a pas effacé, rien ne l'effacera, je crois que ce pli-là est né avec lui. Je fais signe aux gardes de reculer, pas de sortir, je ne suis pas folle à ce point, mais de
GiuliaNous marchons dans la nuit, encore, cette armée a appris à marcher dans la nuit comme d'autres apprennent à danser, mais cette fois il n'y a pas de précipitation, cette fois c'est une marée qui monte, lente, énorme, calculée au pas près, parce que nous n'avons plus besoin de la surprise du réveil, nous avons mieux, nous avons la certitude, et la certitude est une chose qui ne se bouscule pas.Le dispositif, je l'ai dessiné moi-même sur les tablettes de Silas, et personne n'y a touché, parce qu'il n'y avait rien à y toucher, Enzo au sud, face aux courtines basses, avec les échelles et le gros des loups du nord, Selene au nord, devant le pan de mur qui tient par habitude, avec les Ombres-de-Sang et les machines, et les trois cents cavaliers, ceux qui peuvent tenir en selle après la plaine, postés en arc dans la combe, derrière les bouleaux, devant la sortie du passage, immobiles, silencieux, une porte de fer posée sur la porte de terre, et Matteo n'e
GiuliaElle parle pendant deux jours, deux jours entiers, Silas et ses deux hommes se relaient pour écrire, et moi j'écoute, assise dans l'ombre de la tente, et ce qui sort de cette femme dépasse tout ce que nos corbeaux avaient pu ramasser, parce que les corbeaux voient les murs et Bianca connaît les fondations.Elle donne le nouveau camp d'abord, la vieille forteresse de l'est, cette ruine que Lorenzo restaure en courant depuis la plaine, elle en donne le plan exact, les courtines encore basses au sud, le pan de mur nord qui tient debout par habitude et non par maçonnerie, le puits, le seul puits, celui du donjon, parce que le puits de la cour est ensablé depuis trente ans et que Lorenzo n'a pas eu le temps de le curer, et je vois Silas lever les yeux de ses tablettes à ce détail-là, parce qu'une forteresse à un seul puits n'est pas une forteresse, c'est une souricière qui attend qu'on bouche le trou.Elle donne les forces ensuite, et les chiff
Giulia Bianca vient au camp le lendemain, comme convenu, entre deux gardes qui ne la lâchent pas des yeux, et je la fais attendre une heure, pas par cruauté, par nécessité, parce que je veux voir comment elle attend, et Silas, qui l'observe à travers la toile comme il observe les registres, me confirme ce que je soupçonne, elle attend mal, elle attend comme quelqu'un qui n'a plus rien à cacher, les gens qui préparent un second fond attendent bien, ils se composent, elle, elle triture un pan de sa manche jusqu'à l'effilocher, elle regarde la boue, elle sursaute aux cornes, elle est en train de vivre l'heure la plus longue de sa vie et elle n'en fait pas un spectacle. Je la reçois dans la tente des cartes, avec Silas debout à droite de mon siège, parce que certains gestes doivent être vus pour être vrais, et je la laisse debout, pas encore, la place assise se gagne, et elle se tient là, dans sa cape qui flotte, devant la carte où le camp de Lorenzo est dessiné au fusain, et elle r
Giulia La chapelle du col est une ruine qui tient encore debout par habitude, une nef sans toit, un autel de pierre que la mousse a repris, et j'y arrive avant l'heure, parce que j'ai toujours aimé voir les gens arriver, on apprend plus dans les trois premiers pas d'une personne que dans trois heures de parole, et quand Bianca apparaît sur le sentier, ses trois premiers pas me disent déjà presque tout. Elle a maigri, pas amaigri, maigri, ce n'est pas la même chose, les vêtements flottent, le visage a perdu sa finition, ce soin qu'elle mettait à tout, cette laque, et elle marche comme marchent les gens qui n'ont pas dormi depuis longtemps, précautionneusement, comme si le sol pouvait se dérober, et quand elle me voit, debout près de l'autel, elle s'arrête net, et je la vois rassembler ce qui lui reste, redresser les épaules, chercher l'ancienne Bianca, et ne pas la trouver, et renoncer, et c'est ce renoncement-là qui me touche, plus que les cernes, plus que les vêtements, une femme







