Mag-log inGiulia Bianca vient au camp le lendemain, comme convenu, entre deux gardes qui ne la lâchent pas des yeux, et je la fais attendre une heure, pas par cruauté, par nécessité, parce que je veux voir comment elle attend, et Silas, qui l'observe à travers la toile comme il observe les registres, me confirme ce que je soupçonne, elle attend mal, elle attend comme quelqu'un qui n'a plus rien à cacher, les gens qui préparent un second fond attendent bien, ils se composent, elle, elle triture un pan de sa manche jusqu'à l'effilocher, elle regarde la boue, elle sursaute aux cornes, elle est en train de vivre l'heure la plus longue de sa vie et elle n'en fait pas un spectacle. Je la reçois dans la tente des cartes, avec Silas debout à droite de mon siège, parce que certains gestes doivent être vus pour être vrais, et je la laisse debout, pas encore, la place assise se gagne, et elle se tient là, dans sa cape qui flotte, devant la carte où le camp de Lorenzo est dessiné au fusain, et elle r
Giulia La chapelle du col est une ruine qui tient encore debout par habitude, une nef sans toit, un autel de pierre que la mousse a repris, et j'y arrive avant l'heure, parce que j'ai toujours aimé voir les gens arriver, on apprend plus dans les trois premiers pas d'une personne que dans trois heures de parole, et quand Bianca apparaît sur le sentier, ses trois premiers pas me disent déjà presque tout. Elle a maigri, pas amaigri, maigri, ce n'est pas la même chose, les vêtements flottent, le visage a perdu sa finition, ce soin qu'elle mettait à tout, cette laque, et elle marche comme marchent les gens qui n'ont pas dormi depuis longtemps, précautionneusement, comme si le sol pouvait se dérober, et quand elle me voit, debout près de l'autel, elle s'arrête net, et je la vois rassembler ce qui lui reste, redresser les épaules, chercher l'ancienne Bianca, et ne pas la trouver, et renoncer, et c'est ce renoncement-là qui me touche, plus que les cernes, plus que les vêtements, une femme
BiancaJe compte les hommes qui rentrent, et ceux qui ne rentrent pas, je fais ça depuis la défaite, c'est devenu mon geste, le soir, à la porte du camp de misère que nous sommes devenus, je compte, et chaque soir le chiffre est plus bas, et personne ne me demande mes chiffres, personne ne demande plus rien à personne, dans ce qui reste de nous.Il faut que je dise ce que c'est, ce camp, parce que je l'ai vu se construire en courant, des toiles trouées, des feux qui fument parce que le bois est vert, des blessés qu'on soigne avec de l'eau cuite et de la chance, sept meutes, on disait, sept meutes, et il reste ça, des restes, des hommes qui dorment enroulés dans leurs capes sans se débotter, qui sursautent au moindre cri d'oiseau, qui ne disent plus nous mais moi, et au centre, dans la grande tente qui penche, Lorenzo, mon maître, mon choix, l'homme pour lequel j'ai tout brûlé.Je l'observe, je ne peux pas m'en empêcher, j'ai passé ma vie à lire l
GiuliaLes rapports de la poursuite arrivent pendant que je veille, et je les lis à la lueur de la veilleuse, et chaque ligne est une pierre de plus sur le tombeau de cette guerre, l'armée de Lorenzo n'existe plus, pas comme armée, les sept meutes se sont débandées comme une eau percée, deux se sont rendues entières, cornes basses, les chefs agenouillés dans la boue devant Enzo, trois autres ont fui chacune de son côté, déjà en train de se déchirer entre elles pour le grain et les reproches, et les deux dernières courent encore vers l'est avec Lorenzo à leur tête, ou ce qu'il en reste.C'est Selene qui revient de la crête ouest, au deuxième soir, et elle entre dans ma tente sans se faire annoncer, parce que Selene ne se fait jamais annoncer, et elle a le sang des autres sur les bras jusqu'aux coudes, et elle s'assied sans qu'on le lui propose, et elle me regarde longuement avant de parler, comme on regarde une chose qu'on respecte et qui vient de frôler l
GiuliaIl ouvre les yeux au matin du quatrième jour, et je suis en train de m'assoupir, la tête contre le bord de la couche, et c'est le lien qui me réveille, une pulsation différente, plus nette, une pulsation qui a conscience d'elle-même, et je relève la tête et ses yeux sont ouverts, gris, cernés, ouverts, et il me regarde, et le monde entier tient dans ce regard fatigué.— Tu es là, dit-il, et sa voix est un râle, une feuille morte qu'on froisse, et c'est le plus beau son que j'aie jamais entendu.— Je suis là, dis-je, et je serre sa main, et je me dépêche d'ajouter, parce que le chirurgien me tuerait, ne parle pas, ne parle pas trop, il faut que tu te taises et que tu guérisses, c'est un ordre, et tu sais ce que valent mes ordres.Il sourit, un tout petit peu, juste le coin de la bouche, et il ne m'obéit pas, évidemment, il n'a jamais su m'obéir.— J'ai eu le temps de penser, dit-il, entre deux respirations qui sifflent, al
GiuliaOn ne me laisse pas entrer, et c'est peut-être la seule fois de ma vie où j'obéis sans discuter, parce que le vieux chirurgien des Maisons m'a regardée une seconde, une seule, et m'a dit une phrase qui valait tous les ordres du monde, votre sang bout, ma reine, et j'ai besoin que le sien reste froid, alors j'attends dehors, adossée à la tente, dans ma cuirasse couverte de lui, et je compte, je compte les respirations, les miennes, parce que les siennes je ne peux plus les entendre, et le lien est là, ténu, un fil d'araignée dans une tempête, et tant qu'il vibre je respire, et quand il faiblit j'arrête, et je vis ainsi, par à-coups, suspendue à un signal plus fragile qu'une goutte de rosée.La bataille continue sans moi, je l'entends, elle s'éloigne, elle change de timbre, les cris de mêlée deviennent des cris de poursuite, puis des cris de victoire, et des gens viennent me trouver, Enzo, Selene, des capitaines, et ils parlent, et je réponds, je cro







