LOGINGiuliaNous marchons dans la nuit, encore, cette armée a appris à marcher dans la nuit comme d'autres apprennent à danser, mais cette fois il n'y a pas de précipitation, cette fois c'est une marée qui monte, lente, énorme, calculée au pas près, parce que nous n'avons plus besoin de la surprise du réveil, nous avons mieux, nous avons la certitude, et la certitude est une chose qui ne se bouscule pas.Le dispositif, je l'ai dessiné moi-même sur les tablettes de Silas, et personne n'y a touché, parce qu'il n'y avait rien à y toucher, Enzo au sud, face aux courtines basses, avec les échelles et le gros des loups du nord, Selene au nord, devant le pan de mur qui tient par habitude, avec les Ombres-de-Sang et les machines, et les trois cents cavaliers, ceux qui peuvent tenir en selle après la plaine, postés en arc dans la combe, derrière les bouleaux, devant la sortie du passage, immobiles, silencieux, une porte de fer posée sur la porte de terre, et Matteo n'e
GiuliaElle parle pendant deux jours, deux jours entiers, Silas et ses deux hommes se relaient pour écrire, et moi j'écoute, assise dans l'ombre de la tente, et ce qui sort de cette femme dépasse tout ce que nos corbeaux avaient pu ramasser, parce que les corbeaux voient les murs et Bianca connaît les fondations.Elle donne le nouveau camp d'abord, la vieille forteresse de l'est, cette ruine que Lorenzo restaure en courant depuis la plaine, elle en donne le plan exact, les courtines encore basses au sud, le pan de mur nord qui tient debout par habitude et non par maçonnerie, le puits, le seul puits, celui du donjon, parce que le puits de la cour est ensablé depuis trente ans et que Lorenzo n'a pas eu le temps de le curer, et je vois Silas lever les yeux de ses tablettes à ce détail-là, parce qu'une forteresse à un seul puits n'est pas une forteresse, c'est une souricière qui attend qu'on bouche le trou.Elle donne les forces ensuite, et les chiff
Giulia Bianca vient au camp le lendemain, comme convenu, entre deux gardes qui ne la lâchent pas des yeux, et je la fais attendre une heure, pas par cruauté, par nécessité, parce que je veux voir comment elle attend, et Silas, qui l'observe à travers la toile comme il observe les registres, me confirme ce que je soupçonne, elle attend mal, elle attend comme quelqu'un qui n'a plus rien à cacher, les gens qui préparent un second fond attendent bien, ils se composent, elle, elle triture un pan de sa manche jusqu'à l'effilocher, elle regarde la boue, elle sursaute aux cornes, elle est en train de vivre l'heure la plus longue de sa vie et elle n'en fait pas un spectacle. Je la reçois dans la tente des cartes, avec Silas debout à droite de mon siège, parce que certains gestes doivent être vus pour être vrais, et je la laisse debout, pas encore, la place assise se gagne, et elle se tient là, dans sa cape qui flotte, devant la carte où le camp de Lorenzo est dessiné au fusain, et elle r
Giulia La chapelle du col est une ruine qui tient encore debout par habitude, une nef sans toit, un autel de pierre que la mousse a repris, et j'y arrive avant l'heure, parce que j'ai toujours aimé voir les gens arriver, on apprend plus dans les trois premiers pas d'une personne que dans trois heures de parole, et quand Bianca apparaît sur le sentier, ses trois premiers pas me disent déjà presque tout. Elle a maigri, pas amaigri, maigri, ce n'est pas la même chose, les vêtements flottent, le visage a perdu sa finition, ce soin qu'elle mettait à tout, cette laque, et elle marche comme marchent les gens qui n'ont pas dormi depuis longtemps, précautionneusement, comme si le sol pouvait se dérober, et quand elle me voit, debout près de l'autel, elle s'arrête net, et je la vois rassembler ce qui lui reste, redresser les épaules, chercher l'ancienne Bianca, et ne pas la trouver, et renoncer, et c'est ce renoncement-là qui me touche, plus que les cernes, plus que les vêtements, une femme
BiancaJe compte les hommes qui rentrent, et ceux qui ne rentrent pas, je fais ça depuis la défaite, c'est devenu mon geste, le soir, à la porte du camp de misère que nous sommes devenus, je compte, et chaque soir le chiffre est plus bas, et personne ne me demande mes chiffres, personne ne demande plus rien à personne, dans ce qui reste de nous.Il faut que je dise ce que c'est, ce camp, parce que je l'ai vu se construire en courant, des toiles trouées, des feux qui fument parce que le bois est vert, des blessés qu'on soigne avec de l'eau cuite et de la chance, sept meutes, on disait, sept meutes, et il reste ça, des restes, des hommes qui dorment enroulés dans leurs capes sans se débotter, qui sursautent au moindre cri d'oiseau, qui ne disent plus nous mais moi, et au centre, dans la grande tente qui penche, Lorenzo, mon maître, mon choix, l'homme pour lequel j'ai tout brûlé.Je l'observe, je ne peux pas m'en empêcher, j'ai passé ma vie à lire l
GiuliaLes rapports de la poursuite arrivent pendant que je veille, et je les lis à la lueur de la veilleuse, et chaque ligne est une pierre de plus sur le tombeau de cette guerre, l'armée de Lorenzo n'existe plus, pas comme armée, les sept meutes se sont débandées comme une eau percée, deux se sont rendues entières, cornes basses, les chefs agenouillés dans la boue devant Enzo, trois autres ont fui chacune de son côté, déjà en train de se déchirer entre elles pour le grain et les reproches, et les deux dernières courent encore vers l'est avec Lorenzo à leur tête, ou ce qu'il en reste.C'est Selene qui revient de la crête ouest, au deuxième soir, et elle entre dans ma tente sans se faire annoncer, parce que Selene ne se fait jamais annoncer, et elle a le sang des autres sur les bras jusqu'aux coudes, et elle s'assied sans qu'on le lui propose, et elle me regarde longuement avant de parler, comme on regarde une chose qu'on respecte et qui vient de frôler l







