FAZER LOGINValentinaL'étau se resserre. Chaque jour un peu plus, chaque jour un cran. Valentina et Joaquín se voient moins. Les précautions se multiplient, les rendez-vous s'espacent, les silences se font plus longs, plus lourds. Nous ne nous retrouvons plus dans le refuge, nous n'osons plus. Nous ne nous retrouvons plus nulle part, sauf dans ces conversations volées, dans ces messages qu'on lit et qu'on efface, dans ces regards échangés à distance dans les couloirs, si brefs, si frustrants.La frustration et le manque nous rendent fous. Je le sens dans mon corps, qui ne se contente plus des souvenirs, qui réclame sa peau, sa chaleur, sa présence. Je le sens dans mon esprit, qui ne pense plus qu'à lui, qui compte les heures, les minutes, les secondes. Chaque absence est une douleur. Chaque regard volé est une torture. Chaque message est une bouffée d'oxygène dans une noyade.Le soir, seule dans ma chambre, je compte les heures. Je regarde mon téléphone, j'
ValentinaQuelque chose a changé. Je le sens dès que j'entre dans son bureau, dès que je croise son regard, dès que je sens l'air autour de lui, plus lourd, plus chargé, comme avant un orage. Joaquín est tendu. Je le sens dans ses épaules, dans sa mâchoire, dans cette façon qu'il a de ne pas me regarder en face, de laisser ses yeux filer vers la fenêtre, vers la porte, vers n'importe où sauf vers moi. Mais il refuse de m'expliquer. Il me dit que tout va bien, que je m'inquiète pour rien, que je dramatise, que je me fais des idées.— C'est Matías, n'est-ce pas ? dis-je.— Non. Ce n'est rien.— Ne me mens pas. Je te connais. Je connais ton visage, ta voix, tes silences. Quelque chose ne va pas. Quelque chose a changé.— Je te dis que ce n'est rien. Tu t'inquiètes pour rien.— Joaquín. Regarde-moi.Il me regarde. Enfin. Ses yeux sont fatigués, tourmentés, cernés de rouge. Il y a des cernes profonds sous ses yeux,
ValentinaNous avions cru être prudents. Nous avions cru que la salle d'archives était vide, que personne ne viendrait, que le danger était derrière nous, que Matías avait fini par renoncer. Nous avions tort. Nous étions si naïfs, si aveuglés par notre bonheur, si perdus l'un dans l'autre que nous avions oublié que le monde existait, que les regards existaient, que la haine existait.Nous étions enlacés, Joaquín et moi, dans la pénombre de la salle, entre les étagères de documents anciens qui sentaient le papier moisi et la poussière. La lumière du jour tombait des hautes fenêtres, poussiéreuse, dorée, comme dans une église. Nous nous embrassions avec passion, avec cette faim qui ne nous quitte jamais, avec cette urgence qui nous pousse toujours l'un vers l'autre, où que nous soyons, quand que nous soyons.— Tu es à moi, murmurait-il.Sa voix était basse, rauque, chargée de désir. Je sentais sa bouche sur mon cou, chaude, affamée. Je sen
ValentinaJe ne l'ai pas vu arriver. J'étais seule, dans le couloir des archives, un livre sous le bras, perdue dans mes pensées, dans mes souvenirs de la nuit passée, dans la chaleur de ses mains encore imprimée sur ma peau. Et puis il était là. Devant moi. Comme une ombre qui se matérialise. Comme un piège qui se referme.Matías m'aborde dans un couloir. Il est seul, le regard noir. Il se plante devant moi, m'oblige à m'arrêter, m'oblige à le regarder. Son sourire est mauvais, ses yeux sont froids, et je sens la bile monter dans ma gorge. Je sens cette peur familière, celle que je connais si bien maintenant, celle qui me glace et me révolte à la fois.— Vous croyez être spéciale ? dit-il. Il se sert de vous.Sa voix est douce, mielleuse, pire que la haine. C'est une caresse empoisonnée, un velours qui cache une lame. Je me redresse, je le regarde droit dans les yeux. Je ne lui donnerai pas ma peur. Je ne lui donnerai rien.— V
ValentinaMatías est de plus en plus présent. Je le surprends en train de nous observer, Joaquín et moi. À la cafétéria, il s'installe toujours à la table voisine, le regard faussement absorbé par son téléphone, mais je sens quand ses yeux se posent sur nous, je sens ce regard qui nous détaille, qui nous épie, qui nous juge. Dans les couloirs, il surgit toujours au bon moment pour nous croiser, comme s'il avait un sixième sens, comme s'il guettait nos passages. À la bibliothèque, il choisit toujours la table qui donne sur la nôtre, et je le vois qui lève les yeux de son livre au moment exact où nous nous touchons la main, au moment exact où nos regards se croisent.Son regard est malsain, chargé de jalousie et de haine. Je le sens dans la façon dont il nous détaille, dont il épie nos gestes, dont il guette nos regards. Je le sens dans ses sourires faux, dans ses salutations forcées, dans cette politesse trop polie qui ne trompe personne. Il sait. Il ne sa
Valentina Une collègue de Joaquín nous a croisés. Nous sortions de son bureau, un peu trop proches, un peu trop complices. Elle a surgi au bout du couloir, un dossier à la main, ses talons claquant sur le sol. Et nous avons eu ce réflexe coupable, ce réflexe honteux : nous écarter, lâcher nos mains, prendre nos distances. Trop tard. Le geste était fait. Le doute était semé. Elle nous a regardés, surprise, une fraction de seconde de trop. Puis elle a détourné les yeux, et elle s'est éloignée. Je reste figée, le cœur battant, à regarder sa silhouette disparaître au coin du couloir. Je sens la panique monter en moi, glacée, insidieuse, comme une eau qui monte dans une cave. Les questions se bousculent dans ma tête, se heurtent, s'affolent : a-t-elle vu nos mains se lâcher ? A-t-elle vu la façon dont il me regardait ? A-t-elle vu la rougeur sur mes joues, le désordre de mes vêtements, tout ce que nous essayons si désespérément de cacher ? A-







