LOGINElle passa la nuit à retourner la lettre dans son esprit, encore et encore, jusqu'à ce que les mots eux-mêmes perdent presque leur sens à force d'être répétés.
La prochaine gorge tranchée sera la sienne.
Elle savait ce qu'elle devait faire. Dix ans de survie lui avaient appris au moins ça : quand on menace ce à quoi on tient, on s'en éloigne, pour que la menace n'ait plus de prise. C'était logique. C'était même, à en juger par tout ce qu'elle avait appris sur la loyauté et le prix qu'elle coûtait, la seule chose raisonnable à faire.
Elle ne parvint pas à s'y résoudre.
Elle se retrouva, à l'aube, devant la porte de Ren, sans avoir vraiment décidé d'y aller — ses pieds l'y avaient portée avant que sa raison n'ait fini de peser le pour et le contre.
Il ouvrit avant même qu'elle ait frappé, comme s'il l'avait attendue, ou peut-être n'avait-il simplement pas dormi non plus.
— J'ai pensé à partir, dit-elle, sans préambule. Cette nuit. Loin de Fenmarch, pour qu'ils n'aient plus de raison de s'en prendre à toi.
Quelque chose se durcit instantanément dans son regard — pas de la colère, comprit-elle, mais une peur si ancienne, si profondément enfouie, qu'elle en devenait presque douloureuse à voir affleurer sur ce visage d'ordinaire si maîtrisé.
— Et tu es venue me le dire en face, dit-il, la voix rauque. Plutôt que de disparaître dans la nuit sans un mot, comme la dernière fois.
Le reproche, aussi ancien qu'eux deux, frappa exactement là où il visait.
— Je suis là, non ? dit-elle. Je n'ai pas encore fait mes bagages.
— Pourquoi ?
Elle hésita, cherchant la réponse la plus raisonnable, la plus stratégique — et se surprit, pour la première fois depuis dix ans, à renoncer à mentir, même à elle-même.
— Parce que je suis fatiguée de partir, dit-elle enfin. Fatiguée de croire que protéger les gens que j'aime signifie toujours les quitter. J'ai passé dix ans à fuir pour protéger tout le monde, et je n'ai jamais rien réglé. Je veux juste, pour une fois, rester et me battre.
Il s'approcha, et cette fois elle ne recula pas, ne chercha pas à maintenir entre eux la distance prudente qu'elle avait imposée depuis son arrivée. Il leva une main, hésita, comme s'il craignait encore de briser quelque chose de fragile, puis referma ses doigts, doucement, sur sa joue.
— Alors reste, dit-il. Mais pas cachée derrière moi. À mes côtés. C'est différent, Ysaline. Je te le promets.
Elle ferma les yeux, laissant la chaleur de sa main dissoudre, l'espace d'un instant, dix ans de méfiance accumulée — et quand elle rouvrit les yeux, il était si près qu'elle sentit son souffle contre ses lèvres, une seconde suspendue où tout, entre eux, aurait pu basculer.
Un bruit de pas précipités dans le couloir les interrompit avant que l'un ou l'autre n'ait pu franchir cette dernière distance.
Elle recula, le cœur battant pour une tout autre raison désormais, et se composa un visage neutre tandis que Ren se retournait déjà vers la porte.
Ce fut elle, une heure plus tard, qui repéra Corentin.
Elle l'avait suivi par pur instinct, cette même intuition qui l'avait poussée dix ans plus tôt à fouiller le bureau de son père la nuit où tout s'était effondré — un sixième sens pour les gens qui portent un secret trop lourd pour leur visage. Elle le vit se glisser hors de la cour principale, contourner les écuries par un chemin qu'aucun soldat en service ne devrait connaître, et disparaître par la même porte dérobée que Ren avait manqué de voir, quelques nuits plus tôt.
Elle le suivit à distance, silencieuse, chaque sens en alerte, jusqu'à un bosquet à l'écart des murs où une silhouette encapuchonnée l'attendait déjà.
Elle ne put entendre les mots échangés — trop loin, trop de vent — mais elle vit assez : Corentin, tendu, presque suppliant dans sa posture, et l'inconnu qui lui remit un petit sac de cuir avant de disparaître dans l'obscurité aussi vite qu'il était apparu.
Corentin resta un long moment immobile après le départ de l'inconnu, le sac serré contre sa poitrine, et Ysaline crut voir, même à cette distance, ses épaules trembler comme celles d'un homme au bord des larmes.
Ce n'était pas la posture d'un traître triomphant.
C'était celle d'un homme pris au piège de son propre chagrin, et elle sut, avec une certitude soudaine qui bouleversait tout ce qu'elle avait supposé jusque-là, qu'il y avait bien plus à comprendre sur Corentin Vale qu'un simple nom sur une liste d'ennemis.
Elles chevauchèrent en silence une bonne partie du chemin du retour, chacune digérant à sa manière l'ampleur de ce qu'elles venaient d'apprendre.— Une trahison envers le royaume tout entier, dit enfin Ysaline, rompant le silence. Pas simplement une vengeance contre notre famille. C'est bien plus grand que ce que nous imaginions.— Et bien plus dangereux, dit Liora. Un homme qui trahit son propre pays par rancœur ne reculera devant rien pour protéger un secret de cette ampleur.Elles arrivèrent à Fenmarch à la tombée de la nuit, et trouvèrent Ren les attendant dans la cour, visiblement soulagé de les voir revenir saines et sauves, mais l'inquiétude encore lisible sur son visage.— Alors ? demanda-t-il, sans même attendre qu'elles aient mis pied à terre.— Vaine trahit le royaume, dit Ysaline, une fois à l'intérieur, dans le bureau où Corentin les rejoignit rapidement. Il s'est allié avec le pays voisin par rancœur, à cause de terres perdues à la frontière est, il y a des années. La Co
Le domaine de la Comtesse Elvane se trouvait à une journée de cheval de Fenmarch, un manoir plus modeste que dans les souvenirs de Liora, mais tout aussi chargé de cette élégance étudiée qui caractérisait chaque détail de la vie de la Comtesse.Elles s'étaient présentées sous une identité soigneusement construite — deux nobles dames de province, cousines éloignées d'une famille tombée en disgrâce mais cherchant à se rétablir dans les bonnes grâces de la cour, une histoire assez proche de la vérité pour être racontée avec conviction, assez éloignée pour ne réveiller aucun soupçon.— Mesdames, dit la Comtesse en les accueillant dans son salon, un sourire poli mais évaluateur sur les lèvres. Quel plaisir de recevoir de nouvelles visiteuses. On me dit si peu de choses, ici, loin de la capitale.— C'est précisément ce que nous espérions, dit Liora, avec un sourire qu'elle sentait remonter d'un lieu ancien en elle, une habileté sociale qu'elle croyait avoir perdue depuis dix ans passés loin
Ysaline trouva sa sœur, deux jours après son arrivée à Fenmarch, penchée avec une attention inattendue sur les copies de registres étalées dans le bureau qu'on lui avait laissé.— Tu n'es pas obligée de t'y intéresser, dit-elle, en s'approchant. Tu as bien assez enduré sans qu'on t'ajoute nos batailles sur les épaules.— C'est déjà ma bataille, dit Liora, sans lever les yeux du document qu'elle étudiait. Vaine a détruit notre famille avant de détruire quoi que ce soit d'autre. Je ne compte pas rester à l'écart pendant que d'autres se battent pour moi.Elle désigna une ligne du registre, le doigt appuyé fermement sur un nom qu'Ysaline n'avait pas remarqué jusque-là.— Ce nom, dit Liora. La Comtesse Elvane. Je l'ai rencontrée plusieurs fois, avant la chute de notre famille — elle recevait souvent Lord Vaine dans son salon, à une époque où je ne comprenais pas encore ce que cela signifiait vraiment. Si elle figure dans ces registres comme intermédiaire de paiement, ce n'est probablement
Ils décidèrent, dans les jours qui suivirent, de faire ramener Liora à Fenmarch plutôt que de la laisser exposée plus longtemps au couvent, aussi discret celui-ci fût-il devenu depuis l'incident. Maël partit lui-même avec une petite escorte de confiance, sous couvert d'une mission de ravitaillement, pour ne pas attirer l'attention sur le véritable objectif du voyage.En son absence, Ren consacra ses journées à surveiller Brasten d'un œil et à assembler, avec Ysaline, les pièces éparses de leur dossier contre Vaine — un travail lent, méthodique, qui avançait par fragments minuscules, chaque preuve arrachée à des registres poussiéreux ou des rumeurs prudentes.Ce fut au marché de la ville basse, où Ren s'était rendu en personne pour évaluer discrètement les réserves de la garnison, qu'il entendit pour la première fois la rumeur.— On dit que le Prince va enfin rentrer, disait un marchand de tissus à son voisin, sans se douter que le commandant de la garnison se trouvait à portée de voix
La lettre tremblait encore entre ses doigts quand Ren la lui prit doucement des mains pour la relire lui-même, son visage se fermant à mesure qu'il en assimilait le contenu.Ton silence sera pris pour une réponse, Capitaine. Le couvent de Sainte-Aubine n'est pas aussi hors d'atteinte que tu sembles le croire.— Il bluffe peut-être, dit Ren, sans grande conviction.— Non, dit Corentin, la voix rauque. Vaine ne menace jamais sans avoir déjà les moyens d'agir. S'il dit qu'il sait où est le couvent, c'est qu'il a déjà des hommes prêts à s'y rendre.Ysaline pâlit, portant une main à sa bouche.— Nous devons envoyer quelqu'un la protéger, dit-elle, immédiatement. Maintenant, avant qu'il ne soit trop tard.— Trois jours de cheval, dit Ren, la voix tendue par le calcul rapide qu'il effectuait déjà. Même en partant à l'instant, même au galop, nous ne serions pas certains d'arriver avant ses hommes, s'ils sont déjà en route.Corentin sentit une vieille terreur remonter en lui, familière et pour
Ils décidèrent, après une nuit de discussion tendue, de laisser le message de Brasten poursuivre son chemin, légèrement modifié par les soins habiles de Maël — assez pour brouiller la piste de Corentin sans éveiller les soupçons de l'espion sur le fait que sa correspondance avait été interceptée.— Un délai, dit Ren, en refermant la porte de son bureau derrière eux tous. C'est tout ce que nous pouvons espérer gagner. Assez de temps pour rassembler des preuves solides avant que Vaine ne décide quoi faire de Corentin.— Alors utilisons ce temps, dit Ysaline, en étalant sur la table les copies des registres qu'elle avait rapportés de la tour nord, des mois plus tôt maintenant, il lui semblait, tant de choses avaient changé depuis.Elle avait passé la matinée à recouper les dates de livraison avec les registres de solde de la garnison, cherchant le fil ténu qui relierait ce fournisseur d'armes suspect aux coffres personnels de Lord Vaine. Ce travail, méthodique et patient, était exactemen







