LOGINIl reconnut le visage avant même que Maël n'ait besoin de le lui dire.
Le garde qui avait contrôlé les papiers d'Elowen Ashby le jour de son arrivée gisait maintenant dans la même position que Tobias, quelques heures plus tôt — la gorge ouverte, le même geste net, le même travail d'un professionnel qui ne laissait rien au hasard.
— Denn, dit Ren, à voix basse, en s'accroupissant près du corps. Il était en poste au pont-levis depuis cinq ans. Un homme fiable. Discret.
— Trop discret, peut-être, dit Maël. S'il a remarqué quelque chose d'étrange le jour où elle est arrivée...
Ren ne répondit pas tout de suite. Il fouilla la tunique du mort avec la même minutie que pour Tobias, et cette fois ne trouva rien — pas de message, pas de nom cousu dans une doublure. Juste un silence brutal, une vie ôtée sans laisser de trace, à l'exception d'un détail qui le glaça plus que tout le reste : une entaille, volontaire, tracée dans la boue à côté du corps.
Une lettre. Un seul E, tracé grossièrement du bout d'une lame.
Elowen.
Ren se releva lentement, sentant la fureur froide qui montait en lui — pas la colère impulsive d'un jeune homme, mais celle, bien plus dangereuse, d'un commandant qui venait de comprendre que l'ennemi n'était plus seulement une ombre lointaine, mais quelqu'un capable de frapper à l'intérieur même de ses murs, sous son propre nez.
— Double la garde à chaque porte, dit-il à Maël. Personne n'entre ni ne sort sans mon autorisation personnelle, à commencer par ce soir. Et je veux savoir qui, dans cette garnison, a eu accès aux registres d'entrée le jour où Ashby est arrivée.
— Tu penses que Denn a vu quelque chose qui l'a fait taire ?
— Je pense, dit Ren, que quelqu'un ici sait exactement qui est vraiment Elowen Ashby, et qu'il est prêt à tuer pour l'empêcher d'aller plus loin. Ce qui signifie que je ne vais plus la quitter d'une semelle — et cette fois, ce ne sera plus une question de planning ou de tâches assignées.
Il tourna les talons et remonta vers la tour du commandement, où il savait qu'elle l'attendait, encore secouée par les révélations de la veille. Il pensa, en gravissant les marches deux par deux, à quel point la ligne entre protéger et posséder s'était amincie en lui au fil des derniers jours — une ligne qu'il n'était plus certain, désormais, de vouloir vraiment tracer.
Il la trouva à sa fenêtre, immobile, le regard perdu sur la cour où l'agitation des gardes trahissait déjà que quelque chose n'allait pas.
— Un E, dit-il, sans préambule. Tracé dans la boue à côté du corps. Ils savent qui tu es, Ysaline, et ils veulent que tu le saches aussi.
Elle ne se retourna pas tout de suite.
— Alors ils gagnent, dit-elle enfin, la voix étrangement calme. C'est exactement ce qu'ils veulent — que j'aie peur, que je fuie encore, comme il y a dix ans.
— Personne ne te demande de fuir.
— Non, dit-elle en se tournant enfin vers lui, un éclat dur dans le regard qu'il reconnut immédiatement, pour l'avoir vu autrefois briller de la même façon chez son père. Tu me demandes de me cacher derrière toi. Ce n'est pas la même chose, mais ce n'est pas non plus ce dont j'ai besoin.
— Ce dont tu as besoin, dit-il en s'approchant, c'est de rester en vie assez longtemps pour retrouver ta sœur et laver le nom de ton père. Et je ne te laisserai pas jouer les héroïnes solitaires pendant qu'un tueur rôde dans ma propre garnison.
Elle allait répliquer — il le vit dans la façon dont sa mâchoire se serrait, cette même détermination farouche qu'il avait toujours aimée chez elle, même quand elle le rendait fou — quand un garde apparut dans l'encadrement de la porte, essoufflé, le visage blême.
— Commandant. On vient de retrouver ceci, planté dans la porte de l'aile est. Ça vous est... ça lui est adressé.
Il tendit une lettre scellée d'une cire noire, sans aucun sceau connu — juste, tracée à l'encre, une phrase unique qui fit tomber le silence sur toute la pièce :
Reviens sur tes pas, Verel, ou la prochaine gorge tranchée sera la sienne.
La lettre arriva une semaine après leur retour à Fenmarch, portée par un messager du Conseil royal, et Ysaline reconnut l'écriture avant même d'avoir brisé le sceau — une écriture qu'elle n'avait plus vue depuis dix ans, mais qu'elle aurait reconnue entre mille. — C'est celle de notre père, murmura-t-elle, les mains tremblantes, à Liora qui se tenait à ses côtés dans le bureau de Ren. Elles avaient su, depuis leur départ précipité du domaine familial dix ans plus tôt, que leur père avait survécu à la fuite initiale — séparé d'elles peu après, contraint de se cacher sous une identité différente dans une région éloignée du royaume, trop dangereux pour tenter de les retrouver tant que l'accusation de trahison pesait sur son nom. Elles avaient continué, chacune à sa manière, à espérer des nouvelles qui n'étaient jamais venues, jusqu'à cette lettre. "Mes filles", disait la lettre, l'écriture tremblante trahissant l'âge et l'émotion de celui qui l'avait rédigée, "La nouvelle de ma r
Ils passèrent une dernière nuit à la capitale avant de reprendre la route vers Fenmarch, et Ren profita de cette soirée calme, loin de toute urgence ou de tout danger, pour mettre enfin en œuvre ce qu'il préparait depuis leur sortie du palais. Il retrouva Ysaline sur le petit balcon de l'auberge, contemplant les lumières de la capitale endormie, et sentit son cœur battre avec une nervosité qu'aucune bataille n'avait jamais réussi à provoquer chez lui. — Tu es bien silencieux, ce soir, dit-elle, en le voyant approcher, un sourire doux sur les lèvres. — J'ai quelque chose à te demander, dit-il, la voix un peu moins assurée qu'à l'accoutumée, et je préférerais ne pas me retrouver interrompu par une nouvelle crise, cette fois. Il s'agenouilla devant elle, sortant de sa poche un anneau simple, orné d'une seule pierre bleue qui rappelait, avait-il pensé en le choisissant, la couleur de la robe qu'elle portait le jour de la réception chez Vaine — le jour où il avait cru, l'espace d
Le Prince Aldric les convoqua tous les quatre dès le lendemain matin, dans un salon plus intime que la grande salle où s'était joué le drame de la veille, le visage encore marqué par la gravité des événements mais empreint d'une chaleur sincère qui rassura immédiatement Ysaline. — Lord Vaine a été formellement inculpé de trahison envers la couronne, de complot contre une famille noble, et de tentative d'assassinat sur ma personne, dit-il, sans détour. Il sera jugé dans les prochaines semaines, mais je ne doute pas un instant du verdict qui l'attend, au vu des preuves accablantes que vous avez apportées. Ysaline sentit un poids immense se soulever de sa poitrine, dix années de fuite et de silence trouvant enfin, en cet instant, une forme de résolution qu'elle n'avait jamais osé espérer pleinement. — Et ma famille ? demanda-t-elle, la voix encore hésitante malgré tout ce qui venait de se produire. — Le nom Verel sera officiellement réhabilité, dit Aldric, avec une solennité s
Le silence qui suivait la déclaration de Liora sembla s'étirer indéfiniment, chaque seconde pesant sur l'assemblée entière comme un poids physique, jusqu'à ce que le visage de Vaine, enfin, se fissure. — Cette femme raconte des mensonges élaborés pour se venger, dit-il, mais sa voix, pour la première fois, trahissait une pointe de panique mal contenue. Un médaillon ne prouve rien. N'importe qui pourrait s'en procurer un similaire. — Alors expliquez-moi, Lord Vaine, dit le Prince Aldric, sa voix tranchante comme une lame, pourquoi vos propres lettres, dont l'authenticité peut être vérifiée par n'importe quel expert que vous choisirez vous-même, corroborent exactement ce que cette femme vient de nous exposer. Vaine resta silencieux un instant, son regard balayant rapidement la salle, évaluant peut-être, pour la première fois de la matinée, l'ampleur réelle du piège qui venait de se refermer sur lui. Ren, qui observait attentivement chaque mouvement de l'homme, remarqua un signe pre
La grande salle du palais résonnait déjà d'un murmure de voix nobles quand Ysaline y pénétra, Liora à ses côtés, Ren et Corentin fermant leur petit cortège d'une prestance qui trahissait leur détermination sans un mot.Elle sentit tous les regards se tourner vers eux, une curiosité polie mêlée de spéculation, tandis qu'ils avançaient vers l'estrade où le Prince Aldric siégeait déjà, entouré des membres du Conseil dans leurs plus riches parures.Et là, à quelques pas seulement de l'estrade, se tenait Lord Halric Vaine, aussi serein et souriant qu'à leur première rencontre au domaine, comme si les révélations de la veille n'avaient jamais existé.— Mes chers sujets, dit le Prince, sa voix portant clairement dans la salle silencieuse, nous avons aujourd'hui une affaire grave à examiner. Une accusation de trahison envers la couronne, portée contre l'un de nos plus anciens conseillers.Un murmure choqué parcourut l'assemblée, plusieurs têtes se tournant vivement vers Vaine, dont le visage
Brasten arriva à sa résidence de la capitale peu après minuit, échevelé, hors d'haleine, portant sur son visage cette expression paniquée que Vaine méprisait profondément chez les hommes qu'il employait — la peur rendait les esclaves obéissants, songeait-il souvent, mais elle les rendait aussi terriblement peu fiables au moment où l'on avait le plus besoin de leur sang-froid.— Mon Seigneur, dit Brasten, s'inclinant à peine avant de se relancer dans son récit, la scribe Ashby et le capitaine Vale ont quitté Fenmarch en urgence, accompagnés du commandant Kastel et d'une seconde femme, une certaine Liora. Ils se dirigent vers la capitale, et je crois — je suis presque certain — qu'ils détiennent des documents compromettants issus de votre propre domaine.Vaine reposa lentement sa coupe de vin, chaque geste calculé pour dissimuler l'inquiétude réelle qui montait en lui, une compétence acquise après des décennies passées dans les cercles les plus impitoyables du pouvoir.— Des documents,







