Claire
Quatre jours se sont écoulés depuis que j'ai vu Damien Laurent, l'homme que j'ai transformé en une force de la nature, me regarder avec une indifférence totale alors qu'une autre femme était allongée dans notre lit.
Cette nuit-là, je fais les cent pas dans le salon, chaque pas alimenté par une nouvelle vague de ressentiment.
Je n'arrête pas de consulter mon téléphone, même si je me déteste pour ça.
Aucun appel manqué, aucun message frénétique, Damien n'a même pas essayé de me retrouver.
Pour lui, je ne suis qu'un appareil électroménager en panne, quelque chose qu'il remplacera une fois qu'il constatera que la maison est froide et que les factures ne sont pas payées.
« Un mariage libre », je murmure, les mots amers sur ma langue. « Tu t’attends à ce que je te regarde détruire tout ce qu’on a construit et que je continue à sourire aux caméras ? »
La colère me tord la poitrine, sourde et brûlante, m'empêchant de respirer.
J'ai tout abandonné pour lui, mon passé, mon talent, mon identité, juste pour faire de lui le visage de Laurent Dynamics.
J'ai œuvré dans l'ombre, réglant tous les problèmes, concluant tous les accords. Et voilà comment il me remercie : en me suggérant de le partager avec quelqu'un d'autre.
Je m'arrête devant la télé, le souffle court. J'ai envie de casser quelque chose, d'entendre du verre se briser sous ma main.
Soudain, l'écran s'allume et la voix d'un présentateur de journal télévisé interrompt mes pensées.
« Dans l’actualité technologique du jour, Gabriel Arnaud, PDG d’Arnaud Enterprises, a annoncé une avancée majeure dans son dernier projet logiciel… »
Je me fige. Mes yeux se fixent sur l'écran tandis que l'air quitte mes poumons.
Le voilà, Gabriel Arnaud. L'homme que Damien maudit chaque soir, son plus grand rival.
La seule personne qui ait jamais fait se sentir Damien petit, un homme qui ne se contente pas de gagner, il domine.
Je m'approche, l'observant. Il y a quelque chose d'étrange dans sa façon de se tenir, l'inclinaison de sa tête, la largeur de ses épaules.
Un souvenir me revient en mémoire : une lumière tamisée, le parfum du santal, les mains d'un homme masqué sur ma taille.
Mon cœur se met à battre la chamade, puis je ricane : c'est impossible.
Gabriel Arnaud est connu pour sa grande discrétion ; il ne fréquente pas les bals masqués et n'a pas de liaisons anonymes.
Il est maître de lui, calculateur. Je chasse cette pensée et me reconcentre. Damien craint cet homme ; s'il fait des cauchemars, ils ont le visage de Gabriel.
Un sourire lent et calculateur se dessine sur mes lèvres. Si je veux faire tomber Damien, il me faut un levier, et Gabriel Arnaud est le levier le plus puissant de Paris.
« Je ne peux pas faire ça toute seule », je marmonne en me détournant de la télévision.
Pour abattre un roi, il faut des gens qui agissent dans l'ombre.
Aussitôt, je me précipite à l'étage, l'adrénaline me poussant en avant.
Dans ma chambre, je me dirige directement vers le fond du dressing, écartant les rangées de vêtements de marque jusqu'à atteindre le panneau de bois dissimulé derrière.
Je sors un collier en or de sous ma chemise ; le lourd pendentif s'insère dans une niche dissimulée du mur.
Un léger clic se fait entendre, le panneau coulisse et s'ouvre, révélant une porte en acier. Je compose un code à vingt chiffres sur le clavier. La porte s'ouvre alors dans un sifflement.
J'entre et la température chute instantanément. C'est mon havre de paix, cette pièce est la véritable raison pour laquelle j'ai acheté cet appartement il y a des années. Damien pense que c'était pour me détendre et me retrouver seul.
Il ignore totalement qu'il s'agit du centre de commandement de la Grille Fantôme, une équipe secrète à laquelle j'appartiens.
Je m'assieds et appuie sur une touche. La pièce s'anime : quatre grands écrans s'illuminent, baignant tout d'une froide lumière bleue. J'enfile mon casque et observe le système crypté démarrer.
GRILLE FANTÔME : EN LIGNE.
Pendant sept ans, j'ai mis mon intelligence au service de la construction de l'empire de Damien. J'ai écrit le code qui a fait de lui un milliardaire, tandis qu'il s'entraînait à en être le visage.
Il pense que je ne suis qu'une femme brisée qui se cache, il n'a aucune idée de qui je suis vraiment et de ce dont je suis capable.
Je ricane d'un air sombre : cet homme me méprise tellement ! Je vais le mettre en pièces et le donner en pâture aux loups.
« Le réseau est opérationnel », dis-je d’une voix froide et posée.
Un grésillement d'électricité statique fait vibrer mes haut-parleurs, suivi du choc métallique d'un briquet qu'on referme.
Sur l'écran supérieur gauche, la caméra d'Antoine s'allume. Il ajuste la chemise sur mesure de son costume trois-pièces, une cigarette éteinte au coin des lèvres, le regard déjà plongé dans un code juridique défilant sur sa tablette. L'avocat le plus redoutable de la place de Paris, capable de transformer une simple clause de confidentialité en arrêt de mort financier pour quiconque le croise.
« Sept ans, Claire », dit-il d'un ton sec, sans lever les yeux de ses contrats. « On te croyait rangée, à jouer les femmes d'intérieur modèles pour Damien Laurent. »
« Ce mariage était une erreur », tranchai-je, les doigts crispés sur le bord du bureau. « Il m'a trompée et veut imposer un mariage libre. Je ne vais pas pleurer, je vais démanteler son empire. Tout le monde est en ligne ? »
Au centre, la vignette de Jax s'illumine. Le décor derrière elle respire le luxe d'un salon privé du 8e arrondissement, baigné d'une lumière tamisée. Elle porte une robe du soir étincelante et tient d'une main négligente une part de cake à la banane entamée. C’est notre spécialiste de l'infiltration mondaine et du renseignement : la haute société la croit trop belle et superficielle pour être dangereuse, alors qu'elle capte les secrets les plus sombres de la finance entre deux coupes de champagne.
« Damien a commis une faute de débutant », murmure Jax en savourant une bouchée, ses yeux pétillants d'une malice acérée. « Ma vie n'était qu'une succession de galas ennuyeux ces derniers temps. Donne-moi une cible, patronne. Je m'impatientais. »
À côté d'elle, la caméra d'Henri s'active dans un grondement d'activité. Il est assis dans son studio baigné de néons, entouré d'écrans de contrôle de données. L'ancien gamin des rues que j'ai extrait de la misère est devenu notre expert en relations publiques et en guerre d'influence. Il fait tourner un jeton de casino entre ses doigts, un sourire carnassier aux lèvres.
« Un salaud à abattre ? Compte sur moi », lance Henri avec un rire sombre. « Ça me manquait de nettoyer la scène publique. »
L'écran inférieur droit reste sombre, mais l'indicateur audio de Lucas clignote. Notre stratège financier, l'esprit mathématique le plus froid de la Grille, préfère opérer dans la pénombre. Il n'a jamais caché son mépris pour Damien, voyant à travers lui dès le premier jour.
« Je suis là », intervient la voix calme et posée de Lucas dans le casque. « Si ça implique de dévorer la trésorerie de Laurent Dynamics action par action, tu as toute ma bande passante, Claire. Tu aurais dû m'écouter il y a sept ans, mais réparer tes erreurs reste mon passe-temps favori. »
Une satisfaction cuisante m'envahit. En les voyant tous réunis, les souvenirs de notre première réunion me reviennent en mémoire. À l'époque, nous n’avions même pas de local. Nous avions décidé de créer notre propre monde dans l'ombre, et c’était magnifique.
Je me rappelle notamment le jour où nous avions neutralisé ce hacker pour un client qui nous avait rapporté nos premiers millions : Jax avait immédiatement changé toute sa garde-robe ; Antoine était allé en boîte et avait acheté sa tenue de luxe après que le videur lui a donné un coup sur la tête — on en avait ri pendant des semaines ! Henri avait investi et s'était offert un yacht fréquenté par des malfrats, tout en nous envoyant du champagne. Lucas, lui, se contentait d'aligner les chiffres sur son compte, toujours le plus secret de nous tous.
Je suis soulagée qu'ils soient toujours là, prêts à faire bloc.
J'affiche le dossier de Gabriel Arnaud sur l'écran principal.
« Notre cible est Gabriel Arnaud, mais pas comme un ennemi », expliquai-je.« Nous allons infiltrer Arnaud Enterprises et devenir indispensables à ses yeux »
Sur son écran, Antoine marque une pause, le briquet suspendu en l'air. « Infiltrer le bastion d'Arnaud ? Gabriel a conçu lui-même les protocoles de chiffrement qu'on utilise. Ce type est un bunker ambulant. »
« Toute forteresse a une faille », répondis-je en faisant défiler les flux de données. « Celle de Gabriel s'appelle Sophia. Sa secrétaire de direction. Elle voit tout, contrôle son agenda, ses emails et l'accès à son bureau. Pour que je prenne sa place auprès de Gabriel, il faut qu'elle saute. »
Jax repose doucement sa serviette en papier, l'air soudain très concentré. « Tu veux des cadavres dans son placard ? »
« Je veux une trahison irréparable », rectifiai-je. « Jax, épluche ses déplacements. Henri, fouille ses comptes secondaires. »
Pendant les heures qui suivent, le silence du centre de commandement n'est interrompu que par le cliquetis frénétique des claviers et le ronronnement des serveurs. La mécanique de la Grille se remet en marche avec une précision chirurgicale.
« Trouvé », annonce Henri en faisant glisser une fenêtre de données vers mon écran principal. « Sophia a un compte offshore alimenté par de petits virements réguliers. Et devine qui paye ? Une société écran affiliée à Damien. Elle lui vendait des secrets industriels mineurs. »
« Parfait », dis-je, un sourire froid dessinant mes lèvres. « Mais une petite fuite ne suffit pas. On va transformer ça en haute trahison. Je pirate son terminal privé en imitant sa frappe et ses tics de langage. On va faire croire qu'elle s'apprête à vendre le nouveau cœur logiciel d'Arnaud Enterprises à un groupe chinois ce soir même. »
Antoine siffle doucement en rallumant sa cigarette. « C'est d'une pure cruauté, Claire. J'adore. »
« Elle a choisi son camp », réponds-je sans l'ombre d'un remords.
Mes doigts volent sur le clavier, injectant les preuves falsifiées, antidatant les registres de connexion, scellant le piège autour du cou de Sophia. L'adrénaline pure me brûle les veines, effaçant l'ombre de Damien.
« C’est envoyé », annonçai-je. « Un dossier complet via une douzaine de VPN vient d'atterrir dans la boîte personnelle de Gabriel Arnaud. Enregistrements, traces bancaires, emails de trahison. C'est irréfutable. »
Dans le micro, la voix lourde de Lucas conclut le plan : « Et dès qu'il l'aura jetée dehors, sa porte sera ouverte. »
« Et je serai la seule candidate avec le profil parfait pour ramasser les pots cassés », dis-je en fermant la session.