Home / Romance / La Vengeance de la DUCHESSE / CHAPITRE 1 : L'ÉTRANGÈRE

Share

La Vengeance de la DUCHESSE
La Vengeance de la DUCHESSE
Author: Dledition

CHAPITRE 1 : L'ÉTRANGÈRE

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-22 06:24:16

Lydia

Le froid me réveille, et pendant un long moment je reste immobile à fixer le plafond sans comprendre où je suis.

C'est un plafond que je ne connais pas, traversé de poutres sombres et massives qui semblent très anciennes, et au-delà des poutres il y a des planches disjointes par où filtre une lumière grise et pauvre, une lumière de petit matin ou de fin de journée, impossible à dire. Je ne bouge pas. J'écoute mon propre souffle, je sens mon cœur battre dans ma poitrine, je sens le poids de la couverture sur mes jambes et la rugosité du drap sous mes doigts, et j'attends que quelque chose remonte à la surface de ma mémoire, un nom, un visage, une image, n'importe quoi qui me dirait qui je suis et comment je suis arrivée ici.

Rien ne vient.

Ce n'est pas un vide comme on pourrait l'imaginer, pas un trou noir dans lequel les souvenirs auraient disparu en laissant des traces. C'est plutôt comme si les souvenirs n'avaient jamais existé, comme si j'étais née à l'instant même où j'ai ouvert les yeux sur ce plafond inconnu, et cette absence est si totale, si parfaitement lisse, qu'elle en devient presque paisible. Pendant quelques secondes, je flotte dans cette ignorance sans peur, sans tristesse, sans colère, comme un nouveau-né qui ne sait pas encore qu'il existe. Et puis la peur arrive, brutale et glacée, et elle me prend à la gorge avec une violence qui me redresse d'un coup sur le lit.

Je regarde autour de moi avec des yeux de bête traquée, cherchant dans cette chambre minuscule un indice qui me rattacherait au monde des vivants. La pièce est étroite, à peine plus large que le lit dans lequel je suis couchée, et les murs sont en pierre apparente, des pierres irrégulières et sombres que le temps a patinées et que l'humidité a marquées de longues traînées noirâtres. Il y a une petite table de chevet en bois brut, bancale, sur laquelle quelqu'un a posé une bougie à demi consumée et une coupelle en terre cuite qui contient un reste de cire figée. Il y a une cuvette en faïence blanche, ébréchée sur le bord, posée sur un support en fer forgé dont la peinture s'écaille par endroits. Il y a un tabouret à trois pieds dans un coin, et sur le tabouret, soigneusement pliés, des vêtements de travail que je ne reconnais pas mais que je sais être les miens.

Et il y a un miroir.

Un petit miroir ovale, accroché au mur près de la porte, un miroir dont le cadre en bois est si vieux et si usé qu'il en est devenu lisse comme un galet, et dont le tain, par endroits, commence à se décoller, créant des zones d'ombre qui mangent le reflet. Je me lève avec lenteur, le plancher qui grince sous mes pieds nus, la couverture qui glisse de mes épaules et tombe en tas sur le lit, et je fais les quelques pas qui me séparent du miroir en retenant mon souffle, comme si j'allais y découvrir le visage d'un monstre.

Le visage qui me regarde n'est pas celui d'un monstre, mais c'est celui d'une inconnue.

Je l'observe avec une attention presque clinique, comme on examinerait le portrait d'une ancêtre lointaine dont on ne sait rien sinon qu'elle partage notre nom. Des yeux gris, ni vraiment clairs ni vraiment foncés, des yeux de cendre et de pluie, bordés de cils bruns et courts. Des sourcils bien dessinés, un peu trop épais pour ce que la mode doit exiger. Un nez droit, fin, avec une petite cicatrice pâle sur l'arête gauche dont j'ignore totalement l'origine. Une bouche aux lèvres minces et pâles, gercées par le froid ou par le vent, des lèvres qui n'ont pas dû sourire depuis longtemps à en juger par les plis d'amertume qui se dessinent à leurs commissures. Des cheveux bruns, très longs, attachés en une natte grossière qui retombe sur mon épaule droite et que je ne me souviens pas d'avoir tressée. Un visage maigre, des pommettes hautes et saillantes, un teint pâle qui tire sur le gris, et dans ce visage, une expression que je ne parviens pas à déchiffrer, un mélange de fatigue et de méfiance et de quelque chose d'autre, quelque chose qui ressemble à de l'attente ou peut-être à de la résignation.

Je lève la main vers le miroir. L'inconnue lève la sienne en même temps, et nos doigts se touchent à travers la surface froide du verre.

C'est à ce moment-là que je découvre les cicatrices.

Elles courent le long de mes avant-bras, des lignes blanches et fines qui forment un réseau complexe, comme une carte dont j'aurais oublié la légende. Certaines sont très anciennes, presque effacées, d'autres plus récentes et encore légèrement rosées. Je ne sais pas d'où elles viennent. Je ne me souviens pas de les avoir reçues, je ne me souviens pas de la douleur qui a dû les accompagner, je ne me souviens de rien, et c'est peut-être cela le plus étrange , pas les cicatrices elles-mêmes, mais l'absence totale de mémoire qui les entoure, comme si la souffrance avait été effacée en même temps que tout le reste.

Je laisse retomber ma main. L'inconnue dans le miroir fait de même, et nos regards se croisent une dernière fois avant que je ne me détourne, incapable de soutenir plus longtemps cette confrontation silencieuse avec un reflet qui ne m'apprend rien.

Je m'appelle Lydia. Je sais cela au moins, je le sais comme on sait que le ciel est bleu ou que l'eau est mouillée, sans pouvoir expliquer d'où vient cette certitude. Lydia. Un prénom qui ne m'évoque rien, qui ne réveille aucun écho dans le gouffre blanc de ma mémoire, un prénom posé sur moi comme une étiquette sur un objet dont on aurait perdu le mode d'emploi. Lydia. Je le murmure à voix basse, je le goûte sur ma langue, j'essaie d'y trouver une familiarité qui ne vient pas.

Des bruits me parviennent de l'autre côté de la porte , des voix étouffées, des pas pressés dans un escalier, le tintement lointain d'une cloche quelque part dans la maison. La maison. Je ne sais pas quelle est cette maison, ni à qui elle appartient, ni pourquoi je m'y trouve, mais mon corps, lui, semble le savoir. Mon corps sait des choses que mon esprit a oubliées. Mes mains savent comment se croiser devant moi dans une attitude de soumission patiente, mes épaules savent comment s'arrondir pour me faire plus petite, plus discrète, mes yeux savent comment se baisser face à une autorité que je ne perçois pas encore mais que je pressens. Je suis une servante, je le comprends à la façon dont je me tiens, à la façon dont j'attends, à la façon dont mon cœur s'accélère quand les pas dans le couloir se rapprochent de ma porte.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 53 : LE RENDEZ-VOUS SECRET

    LydiaJe n'aurais pas dû y aller. Je le sais, je le savais en franchissant les grilles du manoir à la tombée de la nuit, je le savais en prenant la route du village voisin, je le savais en entrant dans cette auberge discrète où Damien m'attendait depuis une heure déjà. Mais la curiosité a été plus forte que la prudence, et la colère qui m'habite depuis que j'ai retrouvé mes souvenirs m'a poussée à chercher des réponses là où je n'aurais peut-être trouvé que des mensonges.L'auberge est petite, enfumée, bondée de voyageurs et de villageois qui boivent et rient et se racontent des histoires à voix haute. Damien est assis dans un coin sombre, à une table isolée, un verre de vin à la main, et il se lève quand il me voit entrer, un sourire de bienvenue sur les lèvres.— Tu es venue, dit-il en me désignant la chaise en face de lui. J'espérais que tu viendrais, mais je n'étais pas sûr. Tu es une femme prudente, Lydia, et la prudence aurait pu te retenir

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 52 : LA MANIPULATION DE DAMIEN S'INTENSIFIE

    Lydia La visite de Damien Ashford au manoir, trois jours avant le rituel, est une surprise que personne n'avait prévue. Il arrive en fin de matinée, escorté de sa garde personnelle et de sa sœur Helena, sous prétexte de finaliser les négociations commerciales qui traînent depuis des semaines. Mais je vois tout de suite que ce n'est qu'un prétexte, que ce qui l'intéresse vraiment n'a rien à voir avec le commerce et tout à voir avec ce qui se passe dans le manoir. Il se tient dans le hall, vêtu d'un manteau de voyage en velours sombre, et il me regarde entrer avec un sourire qui me glace le sang. Helena est à côté de lui, discrète et mélancolique comme toujours, et elle observe la scène avec un malaise que je partage sans difficulté. — Madame la Duchesse, dit Damien en s'inclinant avec une déférence exagérée, une déférence qui frise la moquerie. Ou devrais-je dire Mademoiselle Lydia ? Il paraît que vous avez retrouvé vos sou

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 51 : CECILIA COMMENCE À SOUPÇONNER 2

    Il me faut un espion. Quelqu'un qui me rapportera les faits et gestes de cette femme et de son complice, quelqu'un qui me dira ce qu'ils préparent et où ils se réunissent. Il y a bien ce garde, ce grand type brun qui monte la garde dans l'aile ouest, qui a la réputation d'être vénal et peu regardant sur les moyens de gagner quelques pièces. Je l'ai vu rôder autour des cuisines, l'air affamé et misérable, et je sais que je pourrai l'acheter sans difficulté. Je sonne la cloche qui appelle les serviteurs, et quelques minutes plus tard, une servante se présente à ma porte. — Faites venir le garde Gareth, dis-je d'une voix impérieuse. Immédiatement. La servante s'incline et disparaît dans le couloir. Quelques minutes plus tard, le garde en question se présente à ma porte, l'air méfiant et curieux à la fois. C'est un homme d'une trentaine d'années, grand et musclé, avec un visage anguleux et des yeux sombres qui ne s'attardent jamais

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 50 : CECILIA COMMENCE À SOUPÇONNER

    CeciliaQuelque chose ne va pas. Quelque chose a changé dans ce manoir, et je ne parviens pas à mettre le doigt sur ce que c'est, mais je le sens, je le sens dans l'air, dans les regards des domestiques, dans le silence qui s'est installé entre les murs comme un brouillard épais et oppressant. Depuis plusieurs jours, depuis que cette maudite gouvernante a mystérieusement disparu de sa chambre de domestique pour s'installer dans les appartements des invités, le manoir tout entier retient son souffle, comme s'il attendait un événement que personne n'ose nommer.Ce matin encore, en descendant prendre mon petit-déjeuner, j'ai surpris des chuchotements dans le couloir des cuisines. Les servantes parlaient à voix basse, si basse que je n'ai pas pu saisir le sens de leurs paroles, mais j'ai vu leurs visages, leurs yeux écarquillés, leurs gestes nerveux, et j'ai compris qu'elles parlaient de cette femme. De Lydia. De la gouvernante qui n'est plus une gouvernante,

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 49 : LA PRÉPARATION DU RITUEL 2

    Lydia m'accompagne souvent, apprenant les invocations par cœur, répétant les gestes rituels jusqu'à ce qu'ils deviennent automatiques. Elle a changé depuis qu'elle a retrouvé la mémoire — elle est plus dure, plus déterminée, plus impitoyable. Mais je vois aussi la douleur qui se cache derrière cette façade de glace, la douleur d'une mère qui a été séparée de son enfant pendant cinq ans et qui est prête à tout pour le sauver.Kaelan, lui, reste en retrait. Il observe les préparatifs avec une attention silencieuse, posant parfois des questions précises sur les détails du rituel, mais sans jamais s'impliquer directement. Je comprends qu'il se sente coupable, qu'il se considère comme le responsable de tous nos malheurs, et qu'il ait peur de commettre une nouvelle erreur qui aggraverait encore la situation. Mais je vois aussi qu'il est déterminé à aller jusqu'au bout, à payer le prix de ses fautes, à faire tout ce qui est en son pouvoir pour libérer son fils et reconqu

  • La Vengeance de la DUCHESSE    CHAPITRE 48 : LA PRÉPARATION DU RITUEL

    EliasLa crypte oubliée est exactement comme je l'imaginais — sombre, humide, imprégnée d'une odeur de terre et de pierre et de quelque chose d'autre, quelque chose de plus ancien et de plus inquiétant, comme si les murs eux-mêmes se souvenaient des rituels qui ont été accomplis dans ces lieux depuis des siècles. Elle se trouve sous le manoir, accessible par un escalier dérobé dissimulé derrière une tapisserie dans les caves, et personne n'y a mis les pieds depuis des générations — du moins c'est ce que prétendent les domestiques, qui évitent cet endroit comme on évite un cimetière à minuit.J'ai passé la matinée à l'explorer, à examiner les pierres, à déchiffrer les inscriptions à moitié effacées qui couvrent les murs, à m'assurer que tout est en place pour le rituel que nous allons accomplir dans quatre jours. La crypte est parfaite pour ce que nous avons à faire — elle est isolée, secrète, et surtout elle est imprégnée d'une énergie ancienne qui facili

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status