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CHAPITRE 2 : L'ÉTRANGÈRE 2

Penulis: Dledition
last update Tanggal publikasi: 2026-07-22 06:25:33

Quelqu'un frappe, un coup sec qui me fait sursauter malgré moi, et avant que j'aie pu répondre ou même ouvrir la bouche, la porte s'ouvre sur un homme que je n'ai jamais vu.

Il est vieux, grand et sec comme un sarment de vigne, vêtu de noir de la tête aux pieds avec une austérité qui frise l'excès. Son visage est long et étroit, sillonné de rides profondes qui descendent de ses pommettes jusqu'à son menton comme des rivières asséchées, et ses yeux sont deux billes sombres, enfoncées sous des sourcils broussailleux, qui me dévisagent avec une impassibilité totale. Il tient devant lui un petit plateau de bois sur lequel fume un bol de soupe, et il reste planté dans l'encadrement de la porte sans faire un pas de plus, comme s'il attendait quelque chose de moi sans vouloir le formuler.

— Vous êtes réveillée, dit-il enfin d'une voix qui n'exprime ni surprise ni satisfaction, une voix neutre et égale qui semble n'avoir jamais connu l'émotion. Mangez. Vous en aurez besoin.

Il pose le plateau sur la table de chevet avec des gestes précis et économes, puis il recule d'un pas et croise ses mains dans son dos dans une attitude qui m'est étrangement familière, comme si j'avais vu cette posture des centaines de fois sans pouvoir me rappeler où ni quand.

— Qui êtes-vous, demandé-je en m'entendant parler pour la première fois depuis mon réveil, et ma voix est rauque, fragile, une voix qui n'a pas servi depuis longtemps et qui cherche encore son chemin dans ma gorge. Où suis-je ? Pourquoi suis-je ici ?

L'homme me regarde sans ciller, et pendant un instant je crois lire dans ses yeux une lueur fugitive, quelque chose qui ressemble à de la pitié ou peut-être à de la tristesse, mais elle disparaît si vite que je me demande si je ne l'ai pas imaginée.

— Je m'appelle Hawthorne, dit-il. Je suis le majordome du manoir de Voss, au service du Duc Kaelan depuis trente-sept ans. Vous êtes dans une chambre de domestique, à l'étage des combles, et vous êtes ici parce que vous avez été engagée il y a trois jours comme gouvernante du jeune Duc Thomas.

Chaque mot tombe dans le silence comme une pierre dans l'eau, créant des rides de signification qui s'élargissent et se superposent sans jamais former une image claire. Manoir de Voss. Duc Kaelan. Jeune Duc Thomas. Gouvernante. Ces noms, ces titres, ne réveillent rien en moi, pas la moindre étincelle de reconnaissance, et je secoue la tête avec une frustration qui doit se lire sur mon visage car le majordome , Hawthorne , pince imperceptiblement les lèvres avant de poursuivre.

— Vous ne vous souvenez de rien, constate-t-il sans en faire une question. Cela devait arriver. Ne vous inquiétez pas. Vous êtes en sécurité ici, et vos souvenirs reviendront peut-être avec le temps. En attendant, vous avez une tâche à accomplir. Le jeune maître Thomas a besoin de vous.

Il incline légèrement la tête, comme pour marquer la fin de l'entretien, et se dirige vers la porte avec cette même démarche silencieuse et mesurée qui semble ne jamais troubler l'air autour de lui. Mais avant de franchir le seuil, il s'arrête et se tourne à demi, et sa voix, pour la première fois, prend une inflexion différente, une nuance presque humaine qui perce sous l'impassibilité professionnelle.

— Une vieille servante vous apportera des vêtements propres et vous expliquera vos devoirs, dit-il en me regardant par-dessus son épaule. Elle s'appelle Margaret. Écoutez-la. C'est une femme bonne, et elle vous veut du bien.

Puis il sort et referme la porte derrière lui sans bruit, et je reste seule dans le silence de ma chambre minuscule, debout devant le miroir, les bras couverts de cicatrices et la tête pleine de questions sans réponses, et pour la première fois depuis mon réveil je sens quelque chose qui n'est ni la peur ni le vide ni la confusion.

La colère.

Une colère sourde, profonde, qui monte du creux de mon ventre et se répand dans ma poitrine comme une coulée de lave, une colère qui ne sait pas encore contre qui ni contre quoi se diriger mais qui est là, bien présente, vivante, et qui me rappelle que je suis en vie malgré tout, que je respire, que mon cœur bat, et que quelque part dans ce corps épuisé et meurtri il y a une femme qui refuse de se laisser engloutir par le néant.

Je prends le bol de soupe que le majordome a posé sur la table de chevet, je le porte à mes lèvres, et je bois lentement, à petites gorgées, en sentant la chaleur descendre dans ma gorge et se répandre dans mon estomac vide. La soupe est simple — du bouillon de légumes avec quelques morceaux de pain trempé , mais elle a un goût de réconfort, un goût que je ne connais pas mais que mon corps reconnaît, et je la finis jusqu'à la dernière goutte avant de reposer le bol sur le plateau.

Et j'attends la vieille servante qui s'appelle Margaret, celle qui doit m'expliquer mes devoirs, celle dont Hawthorne a dit qu'elle me voulait du bien, et je me prépare à affronter ce monde inconnu dans lequel je viens de me réveiller sans rien savoir de moi-même ni des gens qui m'entourent.

La porte s'ouvre quelques minutes plus tard , je n'ai pas compté, le temps n'a plus de sens pour moi et une femme entre dans la chambre.

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