Mag-log inElle est vieille, très vieille même, le dos un peu voûté et les mains déformées par l'arthrite, mais ses yeux sont vifs et brillants dans un visage ridé comme une pomme séchée, et quand elle me voit debout près du miroir, un sourire éclaire ses traits avec une douceur si soudaine, si inattendue, que j'en ai les larmes aux yeux sans comprendre pourquoi.
— Vous êtes réveillée, mon enfant, dit-elle d'une voix douce et chaude qui est comme un baume sur ma peau à vif. Asseyez-vous, ne restez pas debout, vous êtes encore faible, il faut vous ménager. Elle pose sur le lit un paquet de vêtements propres , une robe grise toute simple, un tablier blanc, des bas de laine , et s'approche de moi avec des gestes lents, précautionneux, comme si j'étais un oiseau blessé qui risquait de s'envoler au moindre mouvement brusque. Elle est petite, plus petite que moi d'une bonne tête, et je dois baisser les yeux pour croiser son regard. Ce que j'y vois me trouble plus encore que les paroles du majordome , une affection, une sollicitude, une tendresse qui ne peuvent pas être feintes, qui n'ont aucune raison d'être dirigées vers une étrangère comme moi. — Je ne me souviens de rien, dis-je d'une voix qui tremble un peu, et je déteste cette faiblesse dans ma voix, je la déteste mais je ne peux pas la contrôler. Je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas pourquoi je suis ici, je ne sais même pas à quoi ressemble le monde en dehors de cette chambre. La vieille femme hoche la tête avec une expression que je ne parviens pas à déchiffrer — de la compassion, oui, mais aussi autre chose, quelque chose qui ressemble à de la connaissance contenue, à un secret qu'elle voudrait partager mais qu'elle ne peut pas formuler. Elle prend mes mains entre les siennes, ses doigts déformés et noueux qui serrent les miens avec une force surprenante, et elle me regarde droit dans les yeux avec une intensité qui me coupe le souffle. — Je m'appelle Margaret, dit-elle. Je suis au service de cette maison depuis plus de quarante ans, et j'ai vu beaucoup de choses que je ne peux pas raconter. Mais ce que je peux vous dire, mon enfant, c'est que vous êtes en sécurité ici. Quoi qu'il arrive, quelles que soient les épreuves qui vous attendent, vous êtes en sécurité. Et je veillerai sur vous. Je vous le promets. Elle lâche mes mains, et je reste là, debout au milieu de cette chambre minuscule, avec le goût de la soupe sur mes lèvres et le poids de cette promesse sur mes épaules, et je ne sais pas si je dois me sentir rassurée ou terrifiée par les paroles de cette vieille femme qui semble en savoir beaucoup plus long qu'elle ne veut bien le dire. — Habillez-vous, reprend Margaret en désignant les vêtements posés sur le lit. Le jeune maître Thomas va bientôt se réveiller, et vous devez être prête pour votre première journée. Je vous expliquerai tout ce que vous devez savoir en chemin. Elle se dirige vers la porte pour me laisser un peu d'intimité, mais avant de sortir elle se retourne une dernière fois, et son regard se pose sur mes cicatrices avec une tristesse si profonde, si ancienne, que je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine. — Ne les cachez pas, murmure-t-elle d'une voix à peine audible. Elles font partie de vous, même si vous ne savez pas encore qui vous êtes. Elles vous raconteront votre histoire quand vous serez prête à l'entendre. Et elle sort, me laissant seule avec son conseil énigmatique et mes questions sans réponses, et je reste un long moment immobile à regarder la porte fermée avant de me tourner vers les vêtements qu'elle a déposés sur mon lit.LydiaNeuf mois plus tard, par une nuit de printemps, la petite Eleanor voit le jour. L'accouchement est paisible, presque facile, comparé à tout ce que j'ai vécu. La chambre est baignée d'une lumière douce, les bougies projettent des ombres dansantes sur les murs, et Margaret est à mes côtés, me tenant la main, m'encourageant de sa voix douce.Kaelan est là aussi, bien sûr. Il n'aurait manqué cela pour rien au monde. Il tient ma main, il essuie mon front, il murmure des paroles d'amour et de réconfort. Et quand l'enfant naît, quand j'entends son premier cri, quand je vois sa petite tête couronnée de cheveux noirs, je pleure, je pleure de bonheur, de soulagement, d'amour.— C'est une fille, dit la sage-femme en souriant. Une magnifique petite fille.Kaelan se penche, il regarde sa fille, et je vois dans ses yeux une émotion si intense, si profonde, si totale, que j'en ai le souffle coupé. Il tend la main, il touche la petite joue, la pet
LydiaLes semaines qui suivent l'attentat sont consacrées à la convalescence de Kaelan. Sa blessure guérit lentement, mais sûrement, et je reste à ses côtés, jour et nuit, veillant sur lui avec une dévotion qui me surprend moi-même. Je lui apporte des tisanes, je lui lis des livres, je lui raconte des histoires, je le fais rire, je le fais parler. Et peu à peu, la vie reprend son cours, paisible, douce, presque normale.Thomas, mon petit garçon, est fou de joie de voir son père se rétablir. Il passe des heures à son chevet, à lui raconter ses journées, à lui montrer ses dessins, à lui demander des histoires. Kaelan l'écoute patiemment, il lui répond, il rit avec lui, il le serre dans ses bras. Et je les regarde, tous les deux, et je sens mon cœur qui se gonfle d'amour, un amour immense, un amour qui dépasse tout ce que j'avais imaginé.Margaret, promue intendante du manoir, veille sur nous avec une affection maternelle. Elle dirige les domestique
Lydia Quelques semaines après notre mariage, la vie au manoir a repris son cours paisible. Les travaux de reconstruction avancent, les récoltes s'annoncent bonnes, et Thomas, mon petit garçon, retrouve peu à peu sa joie de vivre. Kaelan et moi passons nos journées à gérer le duché, nos soirées à nous promener dans le jardin, nos nuits à nous aimer avec une passion apaisée. Le bonheur, ce bonheur que je croyais perdu à jamais, est enfin à notre portée, et je savoure chaque instant, chaque sourire, chaque caresse, comme si c'était le dernier. Mais le passé, comme une ombre tenace, refuse de disparaître complètement. Un ancien allié de Damien, un seigneur du nord nommé Aldric de Morvan, n'a pas accepté la défaite de son maître. Il a juré de venger sa mort, de punir ceux qui ont osé s'attaquer à la maison Ashford, de restaurer l'honneur de son seigneur défunt. Et pour cela, il est prêt à tout, même à l'assassinat, même à la mort, même à la d
KaelanAprès avoir lu le journal, après avoir découvert les mots que Lydia avait tracés avant la bataille, les mots d'amour et de pardon, les mots qui m'ont brisé et sauvé à la fois, je me sens à la fois anéanti et libéré. Anéanti, parce que je réalise à quel point je l'ai fait souffrir, à quel point je l'ai déçue, à quel point je l'ai trahie. Libéré, parce que je sais maintenant qu'elle m'aime, qu'elle m'a toujours aimé, que son amour a survécu à tout, même à la haine, même à la douleur, même au désespoir.Je l'entraîne dans le jardin, dans ce jardin où tant de choses ont commencé, où tant de souvenirs ont été créés, où tant de promesses ont été faites. Le soleil décline à l'horizon, teintant le ciel de rose et d'or, et l'air est chargé du parfum des roses et du jasmin. Nous nous asseyons sur le banc de pierre, près de la fontaine, et je prends ses mains dans les miennes, et je la regarde, longuement, intensément, comme si je la voyais pour la première f
LydiaLes semaines qui suivent notre mariage sont douces, paisibles, presque irréelles après tout ce que nous avons traversé. Le manoir retrouve peu à peu sa splendeur d'antan, les rires des domestiques résonnent à nouveau dans les couloirs, et Thomas, mon petit garçon qui a tant souffert, commence à redevenir l'enfant insouciant qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. Kaelan et moi travaillons ensemble à la reconstruction du duché, et chaque jour qui passe renforce le lien qui nous unit, ce lien qui a failli se briser tant de fois et qui est aujourd'hui plus solide que jamais.C'est en rangeant mes affaires, un après-midi de printemps, que je retrouve le journal. Le soleil entre à flots par les fenêtres de ma chambre, projetant des rectangles dorés sur le parquet ciré, et l'air est chargé de l'odeur des lilas qui fleurissent dans le jardin. Je suis en train de trier de vieilles robes, des souvenirs d'une époque révolue, quand mes doigts effleurent une co
Kaelan Devant l'autel, sous les voûtes de pierre de la chapelle, entourés de nos familles et de nos amis, Lydia et moi échangeons nos vœux. Le prêtre, un vieil homme au visage bienveillant, nous regarde avec une émotion qu'il ne cherche pas à cacher. Il sait ce que nous avons traversé, il connaît notre histoire, il a entendu parler de nos épreuves. Et il sait que ce mariage n'est pas un mariage ordinaire, mais une renaissance, une rédemption, une victoire de l'amour sur la haine et de la lumière sur les ténèbres. — Kaelan de Voss, dit le prêtre d'une voix solennelle. Répétez après moi. Je prends la main de Lydia, je plonge mon regard dans le sien, et je prononce mes vœux avec une ferveur qui vient du plus profond de mon être. — Je jure de ne plus jamais te mentir. De ne plus jamais te cacher quoi que ce soit. De te protéger sans t'étouffer, de t'aimer sans te posséder. Je jure de te respecter, de te chérir,







