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CHAPITRE 4 : L'ÉTRANGÈRE 4

Author: Dledition
last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-22 06:27:35

Je m'habille lentement, méthodiquement, en laissant mes gestes suivre des automatismes que ma mémoire a oubliés mais que mon corps n'a pas perdus. La robe grise est simple et usée, mais elle est propre et tiède, comme si quelqu'un l'avait fait chauffer près d'un feu avant de me l'apporter. Le tablier blanc se noue dans mon dos avec une précision qui me surprend, mes doigts accomplissant sans effort un geste que je ne me rappelle pas avoir jamais appris. Les bas de laine sont épais et râpeux, mais ils protègent mes pieds du froid du plancher, et quand je glisse mes pieds dans les chaussures de cuir que Margaret a laissées près de la porte, j'éprouve une sensation étrange, comme si ces chaussures avaient toujours été les miennes.

Je jette un dernier coup d'œil au miroir avant de quitter la chambre. La femme qui me regarde est une servante maintenant, une servante comme les autres, vêtue de gris et de blanc, les cheveux attachés, le regard baissé. Mais sous les cicatrices et la fatigue, sous l'expression docile et la posture effacée, je perçois quelque chose qui ne correspond pas tout à fait à cette image , une lueur dans les yeux, une tension dans la mâchoire, une fierté que les humiliations à venir n'ont pas encore réussi à briser.

Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas d'où je viens ni ce que j'ai fait ni ce que j'ai subi. Mais je sais que je ne suis pas née pour être une servante, et que cette vie qu'on m'a assignée n'est pas la mienne.

Je sors de la chambre.

Margaret m'attend dans le couloir, et sans un mot elle me précède dans l'escalier étroit et obscur qui descend vers le cœur du manoir. Les marches sont usées en leur milieu, creusées par des siècles de passages, et mes doigts effleurent le mur de pierre froide comme pour y chercher un ancrage dans ce monde inconnu qui s'ouvre devant moi.

— Le manoir de Voss, dit Margaret tout en descendant, est l'une des plus anciennes demeures du royaume. Les Voss règnent sur ces terres depuis plus de cinq cents ans. Le Duc actuel, Kaelan de Voss, est un homme juste et bon, même si les apparences peuvent parfois laisser croire le contraire. Ne le jugez pas trop vite, mon enfant. Il porte sur ses épaules des fardeaux que vous ne pouvez pas imaginer.

Sa voix se teinte de cette même tristesse que j'ai déjà remarquée dans son regard, et je me demande une fois de plus ce que cette vieille femme sait que j'ignore, quels secrets elle garde enfermés dans son cœur et que le temps l'empêche de révéler.

— Et la Duchesse ? demandé-je sans trop savoir pourquoi cette question me vient aux lèvres à cet instant précis.

Margaret s'arrête au milieu de l'escalier, une main posée sur la rampe, et son visage se ferme comme une porte qu'on verrouille.

— La Duchesse Cecilia, dit-elle après un silence qui me paraît durer une éternité, est la seconde épouse du Duc Kaelan. La première Duchesse est morte il y a longtemps, en donnant naissance au jeune maître Thomas. Que Dieu ait son âme.

Elle se signe rapidement, un geste machinal qui semble être le fruit d'une longue habitude, et reprend sa descente sans ajouter un mot. Mais dans le bref instant où nos regards se sont croisés, j'ai vu passer dans ses yeux une lueur étrange — quelque chose qui ressemblait à un avertissement silencieux, ou peut-être à un appel que je ne savais pas encore entendre.

Nous arrivons au bas de l'escalier, et le manoir s'ouvre devant moi comme un labyrinthe de pierre et d'ombre. De longs couloirs voûtés, des portes massives en bois sombre, des tapisseries qui racontent des batailles oubliées et des chasses légendaires, des candélabres en fer forgé qui projettent sur les murs des ombres mouvantes et inquiétantes. L'air sent la cire, le bois ancien et les fleurs séchées, et quelque part au loin j'entends le bruit d'un feu qui crépite dans une cheminée et des voix étouffées qui conversent dans une pièce que je ne vois pas.

— Vous allez rencontrer la Duchesse Cecilia ce matin, dit Margaret en baissant la voix comme si les murs eux-mêmes pouvaient nous entendre. Soyez prudente, mon enfant. Montrez-vous respectueuse, ne parlez que si l'on vous interroge, et ne la regardez jamais dans les yeux. La Duchesse est... difficile. Elle n'aime pas les nouveaux venus, et elle n'aime surtout pas les jeunes femmes qui attirent l'attention.

— Pourquoi attirerais-je l'attention ? demandé-je avec une sincérité qui fait sourire Margaret malgré elle.

— Parce que vous êtes belle, mon enfant, répond-elle simplement, et ce compliment inattendu me fait rougir comme une adolescente. Même avec cette robe de servante et ces cernes sous les yeux, vous êtes belle, et la Duchesse Cecilia ne supporte pas la beauté chez les autres. C'est une femme jalouse, et la jalousie la rend cruelle. Souvenez-vous de cela.

Nous traversons un dernier couloir, plus large et plus lumineux que les précédents, et Margaret s'arrête devant une double porte en chêne sculpté dont les poignées de bronze luisent doucement dans la pénombre.

— C'est ici, murmure-t-elle. La salle du petit déjeuner. La Duchesse prend toujours son thé à cette heure-ci. Respirez profondément, mon enfant, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit.

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