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CHAPITRE 5 : LA NOUVELLE DUCHESSE

Author: Dledition
last update publish date: 2026-07-22 06:28:18

Elle pousse la porte, et je la suis dans la pièce avec la sensation d'entrer dans l'arène où m'attend un fauve dont je ne connais ni la force ni les crocs.

La salle est vaste, éclairée par une haute fenêtre en ogive qui donne sur un jardin que je devine plutôt que je ne le vois. Une longue table en bois sombre occupe le centre de la pièce, recouverte d'une nappe blanche immaculée sur laquelle sont disposés un service à thé en porcelaine fine et une assiette de viennoiseries qui embaument le beurre et le miel. Et derrière cette table, assise dans un fauteuil à haut dossier comme une reine sur son trône, une femme est en train de boire son thé à petites gorgées élégantes.

La Duchesse Cecilia.

Elle est belle, d'une beauté froide et coupante comme une lame d'acier, avec des cheveux d'un blond presque blanc ramassés en un chignon sophistiqué, des yeux d'un bleu très pâle et très dur, et un visage aux traits parfaits que l'âge n'a pas encore marqué mais que l'amertume a déjà figé dans une expression de mépris permanent. Elle est vêtue d'une robe de soie bleu nuit qui met en valeur la blancheur laiteuse de sa peau, et ses doigts longs et fins sont couverts de bagues qui scintillent à chaque geste. Elle lève les yeux vers moi quand j'entre, et son regard me transperce comme une aiguille.

— Approche, ordonne-t-elle d'une voix aiguë qui résonne désagréablement dans la pièce silencieuse. Que je te voie.

J'obéis sans réfléchir, mes pieds qui avancent d'eux-mêmes comme si une volonté étrangère guidait mes pas. Margaret est restée près de la porte, silencieuse et immobile, et je sens son regard sur ma nuque tandis que je traverse la pièce pour me planter devant la Duchesse.

Le silence s'étire, lourd et menaçant, pendant que la Duchesse Cecilia m'examine de la tête aux pieds avec l'attention minutieuse d'un acheteur qui évalue une marchandise. Je garde les yeux baissés, les mains croisées devant moi, le souffle court, et j'attends.

— Tu es laide, finit-elle par dire d'une voix parfaitement calme, comme si elle commentait la météo ou la qualité du thé. Tu es laide et insignifiante. Une servante comme les autres, sans rien qui mérite qu'on s'attarde sur toi.

Ses mots tombent sur moi comme des coups de fouet, et je sens mes joues s'empourprer malgré moi, un mélange de honte et de colère qui me monte au visage et que je ne parviens pas à contrôler. La Duchesse voit cette rougeur, et un sourire satisfait étire ses lèvres fines.

— Reste à ta place, servante, poursuit-elle en reposant sa tasse sur la soucoupe avec un petit claquement sec. Occupe-toi de l'enfant, fais ton travail, et ne te fais pas remarquer. Et surtout , sa voix devient soudainement glaciale, et ses yeux pâles se plantent dans les miens avec une intensité féroce , ne regarde jamais mon mari. Jamais. Si je te surprends à lever les yeux vers le Duc, je te ferai regretter d'être née. Tu as compris ?

— Oui, Madame la Duchesse, murmuré-je d'une voix que je ne reconnais pas, une voix de servante, une voix soumise et effacée qui ne ressemble en rien à la colère qui bouillonne dans mon ventre.

— Bien. Maintenant, disparais de ma vue. Margaret va te conduire à l'enfant.

Je recule de quelques pas, sans tourner le dos à la Duchesse comme Margaret me l'a appris dans l'escalier , on ne tourne jamais le dos à une personne de rang supérieur, c'est une règle que mon corps connaît même si ma tête l'ignore et je m'apprête à quitter la pièce quand la porte s'ouvre de nouveau, livrant passage à un homme qui s'arrête sur le seuil en me voyant.

Le Duc Kaelan.

Je le sais avant même que personne ne prononce son nom, je le sais à la façon dont l'air se charge d'une tension électrique, à la façon dont la Duchesse se redresse sur son fauteuil en rajustant sa coiffure, à la façon dont Margaret baisse la tête et se fait plus petite encore qu'elle ne l'est déjà. Et je le sais surtout à la façon dont mon cœur s'arrête dans ma poitrine quand nos regards se croisent.

Il est grand, large d'épaules, avec des cheveux noirs coupés court et un visage buriné par le vent et le soleil, un visage de soldat plus que de noble, dur et anguleux et marqué par des années de souffrance silencieuse. Ses yeux sont sombres, très sombres, presque noirs, et quand ils se posent sur moi, je vois passer dans leurs profondeurs une émotion violente qu'il réprime aussitôt , une douleur, une tendresse, un désespoir qui ne m'est pas destiné, qui ne peut pas m'être destiné, puisque je ne suis qu'une servante qu'il n'a jamais vue.

Et pourtant.

Pendant une seconde, une seule seconde, son visage se défait de son impassibilité, ses poings se serrent à ses côtés, et il me regarde comme on regarde un fantôme, comme on regarde quelqu'un qu'on a aimé plus que sa propre vie et qu'on a perdu sans espoir de retour. Puis la seconde passe, et son masque se remet en place, et il n'est plus qu'un duc qui traverse la pièce sans un mot pour aller s'asseoir à la table du petit déjeuner.

— Bonjour, mon époux, dit la Duchesse Cecilia d'une voix mielleuse qui ne ressemble en rien à celle qu'elle a employée pour s'adresser à moi. Avez-vous bien dormi ?

— Bien, répond le Duc Kaelan d'une voix brève et sans chaleur. Assez bien.

Il ne me regarde plus. Il ne regarde plus personne. Il fixe la nappe blanche devant lui, ses mains posées à plat sur la table, et dans ses yeux il y a une expression que je ne sais pas nommer mais qui me serre le cœur sans raison.

Margaret me prend doucement par le bras et m'entraîne hors de la pièce. Je la suis sans résistance, la tête vide et les jambes tremblantes, et quand la porte se referme derrière nous, je m'appuie contre le mur du couloir en cherchant mon souffle.

— Ça va aller, mon enfant, murmure Margaret en me caressant le dos avec des gestes apaisants. Ça va aller. La première rencontre est toujours la plus difficile. Maintenant, venez. Le jeune maître Thomas vous attend.

Et je la suis dans le dédale des couloirs, le cœur en miettes sans savoir pourquoi, hantée par le regard de cet homme que je ne connais pas mais qui m'a regardée comme si j'étais la chose la plus précieuse et la plus douloureuse qu'il lui ait jamais été donné de voir.

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