登入Elle pousse la porte, et je la suis dans la pièce avec la sensation d'entrer dans l'arène où m'attend un fauve dont je ne connais ni la force ni les crocs.
La salle est vaste, éclairée par une haute fenêtre en ogive qui donne sur un jardin que je devine plutôt que je ne le vois. Une longue table en bois sombre occupe le centre de la pièce, recouverte d'une nappe blanche immaculée sur laquelle sont disposés un service à thé en porcelaine fine et une assiette de viennoiseries qui embaument le beurre et le miel. Et derrière cette table, assise dans un fauteuil à haut dossier comme une reine sur son trône, une femme est en train de boire son thé à petites gorgées élégantes. La Duchesse Cecilia. Elle est belle, d'une beauté froide et coupante comme une lame d'acier, avec des cheveux d'un blond presque blanc ramassés en un chignon sophistiqué, des yeux d'un bleu très pâle et très dur, et un visage aux traits parfaits que l'âge n'a pas encore marqué mais que l'amertume a déjà figé dans une expression de mépris permanent. Elle est vêtue d'une robe de soie bleu nuit qui met en valeur la blancheur laiteuse de sa peau, et ses doigts longs et fins sont couverts de bagues qui scintillent à chaque geste. Elle lève les yeux vers moi quand j'entre, et son regard me transperce comme une aiguille. — Approche, ordonne-t-elle d'une voix aiguë qui résonne désagréablement dans la pièce silencieuse. Que je te voie. J'obéis sans réfléchir, mes pieds qui avancent d'eux-mêmes comme si une volonté étrangère guidait mes pas. Margaret est restée près de la porte, silencieuse et immobile, et je sens son regard sur ma nuque tandis que je traverse la pièce pour me planter devant la Duchesse. Le silence s'étire, lourd et menaçant, pendant que la Duchesse Cecilia m'examine de la tête aux pieds avec l'attention minutieuse d'un acheteur qui évalue une marchandise. Je garde les yeux baissés, les mains croisées devant moi, le souffle court, et j'attends. — Tu es laide, finit-elle par dire d'une voix parfaitement calme, comme si elle commentait la météo ou la qualité du thé. Tu es laide et insignifiante. Une servante comme les autres, sans rien qui mérite qu'on s'attarde sur toi. Ses mots tombent sur moi comme des coups de fouet, et je sens mes joues s'empourprer malgré moi, un mélange de honte et de colère qui me monte au visage et que je ne parviens pas à contrôler. La Duchesse voit cette rougeur, et un sourire satisfait étire ses lèvres fines. — Reste à ta place, servante, poursuit-elle en reposant sa tasse sur la soucoupe avec un petit claquement sec. Occupe-toi de l'enfant, fais ton travail, et ne te fais pas remarquer. Et surtout , sa voix devient soudainement glaciale, et ses yeux pâles se plantent dans les miens avec une intensité féroce , ne regarde jamais mon mari. Jamais. Si je te surprends à lever les yeux vers le Duc, je te ferai regretter d'être née. Tu as compris ? — Oui, Madame la Duchesse, murmuré-je d'une voix que je ne reconnais pas, une voix de servante, une voix soumise et effacée qui ne ressemble en rien à la colère qui bouillonne dans mon ventre. — Bien. Maintenant, disparais de ma vue. Margaret va te conduire à l'enfant. Je recule de quelques pas, sans tourner le dos à la Duchesse comme Margaret me l'a appris dans l'escalier , on ne tourne jamais le dos à une personne de rang supérieur, c'est une règle que mon corps connaît même si ma tête l'ignore et je m'apprête à quitter la pièce quand la porte s'ouvre de nouveau, livrant passage à un homme qui s'arrête sur le seuil en me voyant. Le Duc Kaelan. Je le sais avant même que personne ne prononce son nom, je le sais à la façon dont l'air se charge d'une tension électrique, à la façon dont la Duchesse se redresse sur son fauteuil en rajustant sa coiffure, à la façon dont Margaret baisse la tête et se fait plus petite encore qu'elle ne l'est déjà. Et je le sais surtout à la façon dont mon cœur s'arrête dans ma poitrine quand nos regards se croisent. Il est grand, large d'épaules, avec des cheveux noirs coupés court et un visage buriné par le vent et le soleil, un visage de soldat plus que de noble, dur et anguleux et marqué par des années de souffrance silencieuse. Ses yeux sont sombres, très sombres, presque noirs, et quand ils se posent sur moi, je vois passer dans leurs profondeurs une émotion violente qu'il réprime aussitôt , une douleur, une tendresse, un désespoir qui ne m'est pas destiné, qui ne peut pas m'être destiné, puisque je ne suis qu'une servante qu'il n'a jamais vue. Et pourtant. Pendant une seconde, une seule seconde, son visage se défait de son impassibilité, ses poings se serrent à ses côtés, et il me regarde comme on regarde un fantôme, comme on regarde quelqu'un qu'on a aimé plus que sa propre vie et qu'on a perdu sans espoir de retour. Puis la seconde passe, et son masque se remet en place, et il n'est plus qu'un duc qui traverse la pièce sans un mot pour aller s'asseoir à la table du petit déjeuner. — Bonjour, mon époux, dit la Duchesse Cecilia d'une voix mielleuse qui ne ressemble en rien à celle qu'elle a employée pour s'adresser à moi. Avez-vous bien dormi ? — Bien, répond le Duc Kaelan d'une voix brève et sans chaleur. Assez bien. Il ne me regarde plus. Il ne regarde plus personne. Il fixe la nappe blanche devant lui, ses mains posées à plat sur la table, et dans ses yeux il y a une expression que je ne sais pas nommer mais qui me serre le cœur sans raison. Margaret me prend doucement par le bras et m'entraîne hors de la pièce. Je la suis sans résistance, la tête vide et les jambes tremblantes, et quand la porte se referme derrière nous, je m'appuie contre le mur du couloir en cherchant mon souffle. — Ça va aller, mon enfant, murmure Margaret en me caressant le dos avec des gestes apaisants. Ça va aller. La première rencontre est toujours la plus difficile. Maintenant, venez. Le jeune maître Thomas vous attend. Et je la suis dans le dédale des couloirs, le cœur en miettes sans savoir pourquoi, hantée par le regard de cet homme que je ne connais pas mais qui m'a regardée comme si j'étais la chose la plus précieuse et la plus douloureuse qu'il lui ait jamais été donné de voir.Mon cœur bat si fort que je suis certaine qu'il peut l'entendre, et je maudis le trouble qui s'empare de moi, cette attirance inexplicable que j'éprouve pour cet homme alors que tout en lui devrait me mettre en garde et me pousser à fuir. Il est beau, il est puissant, il me promet la liberté et la dignité que Kaelan ne m'a jamais offertes, et pendant une fraction de seconde, une fraction de seconde seulement, je me surprends à imaginer ce que serait ma vie si j'acceptais sa proposition. Puis je pense à Thomas. Je pense à ses yeux sombres et à son sourire confiant et à ses petits bras qui se referment autour de mon cou quand je le borde le soir. Je pense à Margaret et à ses mains ridées qui serrent les miennes avec une tendresse infinie. Je pense au Duc Kaelan et à son regard de naufragé, ce regard qu'il pose sur moi quand il croit que personne ne le voit, ce regard qui me dit sans un mot que je ne suis pas une étrangère pour lui, que je n'ai jamais été une
Lydia Les jours qui suivent l'humiliation publique s'écoulent avec la lenteur d'un fleuve de boue, chaque heure plus pesante que la précédente, chaque regard des autres domestiques chargé d'une pitié qui m'est presque aussi insupportable que le mépris de Cecilia. Je continue à accomplir mes tâches avec la régularité d'un automate, je continue à m'occuper de Thomas avec toute la tendresse dont je suis capable, je continue à baisser les yeux et à courber l'échine comme une bonne servante, mais quelque chose en moi s'est brisé ce jour-là dans la grande salle, quelque chose qui ne se réparera peut-être jamais, et je sens la colère qui grandit dans ma poitrine comme une plante vénéneuse dont les racines s'enfoncent toujours plus profondément dans ma chair. Margaret essaie de me réconforter, à sa manière discrète et silencieuse. Elle m'apporte des biscuits au miel qu'elle cache dans la poche de mon tablier, elle me raconte des histoires du tem
Je jette un regard désespéré autour de moi. Helena a baissé les yeux et fixe son assiette avec une intensité gênée. Damien me regarde avec une expression étrange , ce n'est pas de la pitié, ce n'est pas de l'amusement, c'est une sorte d'attention fascinée, comme si la scène qui se déroulait devant lui était un spectacle dont il ne voulait pas perdre une miette. Margaret, près de la porte, s'est figée comme une statue de sel, les mains crispées sur son tablier, les yeux pleins de larmes.Et Kaelan.Kaelan n'a pas bougé. Il est assis à sa place, le visage de marbre, les poings serrés sous la table, et il me regarde avec une intensité déchirante, une supplication silencieuse qui semble me dire pardonne-moi, pardonne-moi, je ne peux rien faire, je voudrais te défendre mais je ne peux pas, et j'ignore pourquoi cette expression me bouleverse plus que l'humiliation que je suis en train de subir.Je m'agenouille.Mes genoux heurtent le parquet avec un bruit sourd, et le froid de la pierre tra
LydiaLe deuxième jour de la visite de Lord Damien Ashford commence comme le premier s'est terminé , dans la tension et le silence et les regards en coin qui en disent plus long que tous les discours du monde.Margaret est venue me réveiller à l'aube avec une expression soucieuse qui ne la quitte plus depuis l'arrivée des Ashford, et elle m'a recommandé de me faire aussi invisible que possible pendant toute la durée de leur séjour, de ne parler à personne, de ne lever les yeux sur personne, et surtout d'éviter Lord Damien comme si ma vie en dépendait.— Cet homme est dangereux, mon enfant, m'a-t-elle dit en m'aidant à nouer mon tablier dans le dos. Il est beau et charmant, et il sait parfaitement utiliser sa beauté et son charme pour obtenir ce qu'il veut. Mais sous le velours de ses manières, il y a un cœur de pierre et une ambition sans limites. Ne vous laissez pas séduire par ses sourires et ses compliments. Ils sont comme le miel qui attire les abeilles dans le piège , doux en app
DamienCette femme est un mystère, et j'ai toujours aimé les mystères.Je l'observe pendant tout le dîner, caché derrière mon verre de vin et mes sourires de circonstance, et plus je la regarde, plus je suis convaincu que Kaelan me ment. Une servante, a-t-il dit, une orpheline sans mémoire qu'il a engagée par charité. Mais cette femme n'a rien d'une servante ordinaire, et je connais assez Kaelan pour savoir qu'il n'a jamais rien fait par charité depuis que je le côtoie. Il y a autre chose, un secret qu'il cache sous son air impassible, un secret qui a peut-être un rapport avec la rumeur qui court depuis cinq ans dans les couloirs des châteaux et les tavernes des villages.La rumeur de la première Duchesse, de cette Lydia Ashworth que personne n'a jamais vue morte et dont le corps n'a jamais été retrouvé.Je chasse cette idée d'un revers de pensée , c'est absurde, la Duchesse est morte en couches, tout le monde le sait, Kaelan lui-même l'a annoncé officiellement et a porté le deuil pen
Je le déteste. Je le déteste de toute mon âme, et pourtant je dois le recevoir avec le sourire, parce qu'il est plus puissant que moi, parce que ses armées sont plus nombreuses que les miennes, parce que le pacte m'a affaibli et que je ne peux pas me permettre une guerre ouverte contre les Ashford. Alors j'ai répondu à sa lettre par une invitation courtoise, en serrant les dents si fort que j'en ai eu mal à la mâchoire, et j'ai donné l'ordre aux domestiques de préparer le manoir pour une visite de marque.Le lendemain matin, le cortège des Ashford franchit les grilles du manoir dans un vacarme de sabots et de hennissements, et je me tiens sur le perron, Cecilia à ma droite, Roland à ma gauche, pour accueillir mon ennemi comme s'il était mon ami.Damien descend de cheval avec une élégance naturelle que je lui ai toujours enviée, et je dois reconnaître qu'il est beau, d'une beauté dangereuse et magnétique qui attire les regards et fait battre les cœurs. Grand, blond, les épaules larges







