เข้าสู่ระบบAlessia
Le médecin arrive avant lui.
Il pousse la porte avec une prudence exagérée, comme si j'étais un explosif qu'il fallait manier sans souffle. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, un peu voûté, aux tempes grises. Il porte une blouse blanche impeccable et un stéthoscope qui pend à son cou comme un bijou de fonction. Derrière lui, l'infirmière de tout à l'heure a repris une contenance ; elle a le visage fermé, mais ses yeux ne cessent de revenir sur moi.
Le médecin s'approche du lit et pose deux doigts sur mon poignet. Je sens la fraîcheur de sa peau, sa pulsation calme, régulière. Il n'a pas peur de moi, lui. Ou plutôt, il a appris à cacher ce qui pourrait ressembler à de la peur.
— Bienvenue parmi nous, Madame, dit-il d'une voix douce, exercée.
Il dit Madame. Il ne dit pas Luna. Ce n'est peut-être qu'un détail, mais dans ma poitrine, ce détail ouvre une entaille supplémentaire.
— Combien de temps ? je murmure.
Il hésite. Un vrai médecin sait qu'on ne ment pas à un patient qui vient de s'arracher au néant. Il cherche ses mots, comme un homme qui déterre une pierre trop lourde.
— Vous avez été placée dans un état de coma stabilisé, dit-il enfin. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Et... la nature a fait le reste. Vous avez... une capacité de guérison assez extraordinaire, Madame.
Ce n'est pas ce que j'ai demandé. Il tourne autour du mot comme un chien autour d'une braise.
— Combien de temps ? je répète.
Il baisse les yeux. Il pose sa tablette sur ma table de chevet. Il inspire.
— Cinq ans, dit-il.
Le mot tombe dans la pièce comme un lustre qui se décroche.
Cinq ans.
Le chiffre ne veut rien dire au début. Il flotte au-dessus de moi, incompréhensible, dessiné en lettres trop grosses. Puis, lentement, il commence à peser. Cinq ans. Cinq hivers. Cinq printemps. Cinq mille couchers de soleil dont je n'ai rien vu. Cinq automnes où je n'ai pas ramassé une seule feuille. Cinq années entières où quelqu'un, quelque part, a continué de vivre, de rire, de manger, de chasser, de dormir, sans moi.
Mon souffle se coupe. Ma main droite se crispe sur le drap.
— Cinq... ?
— Cinq ans et deux mois, précise-t-il en évitant mon regard. Nous n'avions plus d'espoir depuis longtemps. Vos... proches ont décidé de vous maintenir en vie, au cas où. C'était... un vœu personnel, je crois.
Un vœu personnel.
Pas l'espoir de la meute. Pas la volonté de son Alpha. Un vœu personnel.
Je détourne le visage. Je ne veux pas qu'il voie ce que mes yeux sont en train de faire. Je ne veux pas montrer, à un étranger en blouse blanche, la déchirure qui vient de s'ouvrir en moi. J'ai passé toute ma vie à apprendre à ne pas pleurer devant les inconnus. Aujourd'hui, il faudra plus que la fatigue pour me faire trahir ce serment.
— Je veux me lever, dis-je entre mes dents.
— Ce n'est peut-être pas...
— Je veux me lever.
Ma voix est basse, mais elle porte cet accent que les Alphas connaissent. Cet accent qui n'admet pas qu'on discute. Le médecin lève les yeux, et je vois passer dans son regard quelque chose qu'il essaie de dissimuler. Une reconnaissance. Comme si, en une seconde, il venait de comprendre à qui il avait affaire.
— Doucement, alors, dit-il. Aidez-la, s'il vous plaît.
L'infirmière avance. Elle passe un bras sous mes épaules. Ses gestes sont hésitants. Sa main frôle ma peau et je vois ses lèvres remuer dans une prière silencieuse. Je me hisse. Le monde tangue. Mes jambes sont deux étrangères qu'on aurait cousues à mes hanches.
Ils me guident jusqu'à un fauteuil roulant, malgré mes protestations. Je m'y laisse tomber, humiliée, essoufflée par ce simple effort. Le simple fait de m'asseoir m'a coûté plus d'énergie qu'une nuit entière de chasse. Je pose mes mains sur mes cuisses. Elles y sont maigres, tremblantes, presque enfantines.
Ce ne sont pas mes cuisses.
— Emmenez-moi devant un miroir, dis-je.
Le médecin ouvre la bouche pour protester, puis se tait. Il fait signe à l'infirmière. Elle pousse doucement le fauteuil, m'accompagne jusqu'à la petite salle de bain adjacente, allume la lumière. Il y a un miroir au-dessus du lavabo. Un miroir simple, rectangulaire, à peine sale sur les bords.
Je lève la tête.
Et je ne me reconnais pas.
La femme dans le reflet est un fantôme. Ses cheveux, autrefois d'un noir profond, sont ternes, longs, mal soignés. Sa peau est jaune, presque grise. Ses pommettes sont saillantes, cassantes. Ses lèvres sont pâles. Ses yeux, mes yeux, immenses dans ce visage, ont perdu leur éclat d'or. Ils sont retournés au brun sombre des jours ordinaires. Comme si la louve qui vivait derrière n'avait plus la force de venir jusqu'à la surface.
Je porte la main à mon cou. Là, sur ma clavicule, il y a une longue cicatrice, blanche, presque effacée. C'est la trace d'un croc ennemi. Je m'en souviens. Je peux même me souvenir du hurlement que j'ai poussé cette nuit-là, dans la neige. Je descends la main. Sur mon flanc, sous le tissu de la blouse d'hôpital, il y a une autre marque. Plus profonde. Une lance. Je la sens, sous mes doigts. Comme un souvenir en relief.
Elles sont toutes là, mes cicatrices.
Toutes.
Mais elles sont pâles.
Trop pâles.
Chez une louve, une cicatrice de combat garde longtemps une teinte de bataille. Un rose vif, une trace violette, quelque chose qui rappelle le sang, la peur, la victoire. Les miennes, elles, sont presque effacées. Comme si le temps, ce vieux tricheur, s'était acharné pendant que je dormais à passer le doigt dessus, encore et encore, jusqu'à les blanchir. Jusqu'à leur enlever leur mémoire.
Comme des souvenirs qu'on a voulu effacer.
Je pose une main sur le lavabo pour ne pas tomber. Un sanglot monte, brûlant, dans ma gorge. Je le ravale. Je me force à regarder cette femme, cette étrangère, en face. Je me force à ne pas détourner les yeux, à ne pas la trahir, elle non plus. Parce qu'elle est encore moi. Malgré tout.
— Alessia, je murmure.
Je le dis à mon reflet, comme on rappelle son nom à un chien perdu.
— Tu t'appelles Alessia.
Le reflet cligne des yeux. Une larme perle. Je la laisse couler, cette fois. Je ne l'essuie pas.
L'infirmière derrière moi renifle. Je la vois dans le miroir. Elle a la main sur la bouche.
— Comment... comment est-ce possible qu'elle soit encore aussi... ? souffle-t-elle au médecin, resté dans l'encadrement de la porte.
— Elle est ce qu'elle est, répond-il tout bas. Ne parlez pas.
Ce qu'elle est.
BiancaIl y a des nuits où l'on décide enfin de s'asseoir par terre, et cette nuit là, dans cette chambre qu'on m'a rendue pour la garder, on me l'a rendue comme on rend un objet, cette chambre qui était la mienne, ces rideaux que j'ai choisis, ce lit que j'ai partagé, tout ça autour de moi, et ça ne me tient plus chaud, ça ne me tient plus rien.La clémence, tout à l'heure, dans la cour. Voilà ce qui m'a cassée. Pas la pierre, pas le sang, pas la honte. La clémence. J'ai attendu la lame, j'ai attendu qu'on me jette dehors, j'ai attendu l'exécution et le châtiment, j'avais tout prévu, je sais encaisser une punition depuis l'âge de neuf ans. Mais ils ont dit que je resterais jusqu'à ce que je parle, ils n'ont pas levé la main sur moi, ils n'ont pas même élevé la voix, ils m'ont donné du pain et de l'e
LorenzoOn ne fait pas de ces choses là au grand jour, on les fait au vieux puits, derrière l'écurie, la nuit, avec trois témoins et une femme qui sait, parce que dans ce monde, la vérité d'un enfant ne sort pas d'une bouche et ne s'écrit pas sur un papier, elle sort d'un corps et elle se voit contre une pierre.Le rite est vieux. Il ne vient pas des Cendres du Sud, il vient d'avant, d'un temps que je n'ai pas connu, où l'on croyait que le sang se souvenait de sa source même quand la bouche l'oubliait. Torvald le garde en tête, c'est lui qui le préside, parce qu'il n'y a plus personne du côté de mon sang qui soit assez vieux et assez propre pour tenir cette pierre. On prend une bassine de pierre, plate, polie, qui a servi à ça depuis des générations et qu'on tient enveloppée dans du drap de lin. On prend le sang de l'enfant, une goutt
LorenzoElle arrive douze jours après le conseil, et c'est le pire moment possible, ce qui veut dire que c'est le moment choisi. Elle n'entre pas par la grande porte, elle n'entre pas à cheval, elle n'entre pas avec une escorte, elle arrive de la colline du nord, à pied, seule, ce qui est déjà une chose qu'on n'avait jamais vu faire à Bianca de sa vie, Bianca qui ne descend jamais de voiture avant la grille. Elle a le manteau gris, les cheveux plats, la bouche sans couleur, et elle marche droit dans l'allée des peupliers avec cette démarche qui n'a pas changé, cette démarche de rapace qui ne regarde personne et que tout le monde regarde.Je suis dans la cour quand un garçon d'écurie arrive en courant, il n'arrive même pas à parler, il montre juste la grille du menton. Je me retourne. Je la vois. Et le premier mouvement de mon corps, celui qui vient avant la pe
BiancaIls me gardent trois jours sans me parler, ce qui est une façon de parler, et je la comprends, cette façon, je l'ai utilisée toute ma vie sur des gens moins patients que moi. Je compte les repas, je compte les visages, je compte les chiens qu'on ne voit jamais et dont j'entends pourtant les pas la nuit dans la cour. Neuf visages. Toujours les mêmes neuf. Ce qui veut dire qu'ils sont peu. Ce qui veut dire que leur pouvoir n'a jamais été dans le nombre, et je me méfie davantage.Le quatrième jour, on me fait descendre. Il y a un escalier sous la bâtisse, je ne l'avais pas vu, la trappe était sous une peau de mouton, et l'escalier descend longtemps, plus longtemps que la raison ne le voudrait, et l'air change à mesure, il perd le goût de tourbe et prend un goût de pierre mouillée, de vieux puits, de chose qu'on n'a pas ouverte depuis des générat
LorenzoJe convoque le conseil sans prévenir personne, un jour à l'avance, ce qui n'a jamais été fait et ce qui les alerte plus que n'importe quel discours. Dix sept visages autour d'une grande table de chêne, les alphas majeurs des Cendres du Sud, les vieux, les prudents, les deux qui me trahissent depuis toujours et que je garde près de moi exprès pour pouvoir les regarder, et au bout, la chaise vide de Bianca, celle où elle s'asseyait sans y être invitée, celle qui reste là comme une dent qu'on a perdue et dont la place fait encore mal.Je ne me suis pas assis. Je reste debout au bout de la table, les deux mains posées à plat sur le bois, et je sens le froid du chêne qui monte dans mes paumes, et je compte mes respirations pendant qu'ils entrent, un, deux, trois, parce qu'un homme qui va dire ce que je vais dire doit compter, sinon il ne le dit
BiancaJe n'ai pas commencé à haïr Alessia le jour où Lorenzo l'a ramenée dans le cercle. Je l'ai haïe avant de la connaître, avant de savoir son nom, avant même qu'elle existe dans le monde, parce qu'il y a des gens qu'on haït d'avance, des gens dont on sait d'avance qu'ils auront tout sans rien payer, et moi j'ai su dès l'âge de cinq ans que ce monde là n'était pas fait pour les filles comme moi.Mon père. Il faut que je commence par lui, il n'y a rien avant lui, il n'y a rien après, il y a lui et puis le trou. Il était de la meute de la Rive Noire, un alpha en second, un homme large avec des mains de bûcheron et une façon de rire qui remplissait une salle entière. Je me souviens de ce rire comme on se souvient d'une odeur, je ne me souviens pas de son visage, je me souviens du rire. Et je me souviens du jour où il n'y en a p







