MasukAlessia
La porte s'ouvre. Un bruit léger. Le glissement d'une semelle en caoutchouc sur du linoléum. Je rouvre les yeux et je la vois entrer.
Une femme. Jeune, peut-être trente ans. Un uniforme bleu clair. Une tablette dans les mains. Des cheveux châtains attachés en une queue-de-cheval stricte. Elle regarde son écran d'abord, puis elle lève la tête vers moi machinalement, comme on lève la tête vers un meuble familier.
Et elle se fige.
Sa main se serre sur la tablette. Ses lèvres s'entrouvrent. Sa poitrine se soulève d'un coup, comme si elle venait d'oublier comment respirer.
— Vous... vous êtes réveillée, murmure-t-elle.
Sa voix tremble. Ce n'est pas un tremblement de fatigue. C'est un tremblement d'effroi. De sacré. Elle me regarde comme on regarderait une statue qui vient de se mettre à respirer.
J'essaie de parler. Un souffle sort d'entre mes dents, à peine audible.
— Où... suis-je ?
Elle avance d'un pas. Puis recule d'un pas. Puis avance à nouveau, comme si son corps ne parvenait pas à décider s'il devait me servir ou me fuir. Ses yeux vont de mon visage à un point au-dessus de ma tête, sur le mur, où doit être fixé quelque chose que je ne vois pas — un moniteur, un signal, un témoin.
— Ne bougez pas, dit-elle en secouant la tête. Ne bougez pas, s'il vous plaît. Je... je vais chercher... Il faut que...
Elle bafouille. Elle avale sa salive. Puis elle se tient debout au pied de mon lit, ses deux mains crispées sur sa tablette comme sur un bouclier, et elle me regarde. Vraiment. Longuement. Comme si elle voulait s'assurer que je ne vais pas disparaître à la seconde où elle clignera des yeux.
— Vous... vous étiez une légende, souffle-t-elle enfin.
Le mot me frappe en plein ventre.
Légende.
On ne dit pas ça d'une vivante. On dit ça de celles qu'on raconte le soir, à voix basse, dans les cercles autour du feu. De celles dont on grave le nom dans la pierre parce qu'on n'a plus la chance de le prononcer devant elles. On dit ça des mortes.
Je veux poser mille questions. Je veux hurler. Je veux lui demander où sont Lorenzo, mon père, ma mère, ma meute. Je veux lui demander pourquoi cette pièce sent le vide. Je veux lui demander pourquoi ma peau ne me reconnaît plus.
Mais tout ce que je réussis à articuler, avec une lenteur d'agonisante, c'est un seul mot :
— Combien ?
Elle comprend. Je le vois à la manière dont son visage se décompose. Ce n'est pas une question anodine. Ce n'est pas combien de temps depuis le petit déjeuner, ce n'est pas combien de temps depuis mon opération. C'est une question de louve. C'est la question qui compte.
Combien de temps ai-je manqué au monde.
Elle ouvre la bouche. La referme. Recule d'un pas. Et je vois, dans ses yeux, cette petite lumière de peur, cette lumière qu'ont les humains quand ils comprennent, sans savoir pourquoi, qu'ils se trouvent devant quelque chose de plus vieux et de plus dangereux qu'eux.
— Je... je vais chercher le médecin, murmure-t-elle. Et... et lui. Il faut le prévenir. Il a demandé qu'on le prévienne. Tout de suite. Toujours.
Lui.
Elle ne dit pas son nom. Elle ne dit pas votre mari. Elle ne dit pas l'Alpha. Elle dit lui. Avec un tremblement, comme si prononcer ce nom, ici, dans cette chambre trop blanche, allait faire s'écrouler le plafond.
Elle sort. La porte se referme derrière elle avec un claquement sec.
Je reste seule. Seule avec ce corps que je ne reconnais pas. Seule avec cette odeur qui n'est pas la mienne. Seule avec cette phrase absurde qui tourne en boucle dans mes tempes : vous étiez une légende, vous étiez une légende, vous étiez.
Étiez.
Au passé.
Je ferme les yeux. Une larme roule sur ma tempe et se perd dans mes cheveux. Je ne sais pas encore ce que je vais apprendre. Je ne sais pas encore ce qu'on va me faire porter. Mais quelque part, tout au fond de moi, une louve ouvre un œil dans le noir. Une louve qui dormait depuis longtemps.
Une louve qui, elle, se souvient.
AlessiaJe ne retourne pas immédiatement au Val d’Or.Après le départ de Bianca, après son sourire tremblant et sa menace à peine voilée, je pourrais prendre la route dès le lendemain. Je pourrais rassembler mes hommes, seller les chevaux, franchir les cols et me présenter devant les portes de la maison où j’ai vécu vingt-cinq ans.Je pourrais réclamer Matteo.Je pourrais exiger que Lorenzo me le rende.Mais je ne le fais pas.Je sais que les choses les plus précieuses ne se reprennent pas comme on reprend une terre, un titre ou une arme. Un enfant n’est pas un territoire perdu. On ne le récupère pas par la force sans risquer de le perdre autrement.Alors j’attends.J’attends que les renseignements de Dante soient complets. J’attends de savoir combien d’hommes Lorenzo gar
Je marche vers mon siège. Le trente-troisième. Il est placé exactement en face de Lorenzo, par un hasard qui n'est pas un hasard, l'ordonnateur du Conseil, un vieil érudit, a lu les tensions et les a placées face à face pour les forcer à se regarder.Je m'assois. Je pose mes mains à plat sur la table. Je regarde Lorenzo.Lui me regarde.Nous ne nous parlons pas. Nous n'avons pas à parler. Toute la salle nous regarde nous regarder, et tout le monde comprend, sans qu'un mot ne soit prononcé, ce qui vient de se passer.Le président du Conseil, un vieux loup gris nommé Silas, se racle la gorge.— Alphas de la région. Nous ouvrons cette session avec un changement important. La Meute d'Argent, fondée par la Luna Alessia du Val d'Or, est reconnue aujourd'hui comme meute autonome. Elle prend son siège parmi nous. Souhaitons-lui la bi
Je reste seule dans la salle de garde. Je regarde ma main. Elle est comme les autres jours, cinq doigts, une paume, la petite cicatrice ancienne au poignet. Rien de visible n'a changé.Et pourtant tout a changé.Ce qui vient de se passer ne s'est pas passé. Voilà ce que nous nous sommes dit. C'est la formule que se disent les gens qui savent qu'ils viennent d'entrer dans une zone qu'ils ne peuvent pas encore habiter. On efface, pour continuer. On efface, pour ne pas s'effondrer. On efface, pour se donner encore le temps.Mais ce qui est effacé une fois se laisse plus facilement écrire une seconde fois.Je ferme les yeux. Je souffle. J'appuie ma paume, celle qui a été frôlée, contre ma joue. Elle est chaude. Ma joue est chaude aussi. Deux chaleurs qui se rencontrent, qui se reconnaissent.Je pense à Lorenzo. À son visage dévasté à la
AlessiaCela arrive deux semaines plus tard. À la fin de novembre. Les premières neiges sont tombées la nuit précédente, une neige fine qui poudre les toits et les branches sans encore recouvrir la boue.Nous sommes en train de sceller les cartes de renseignement, Valerio et moi, dans la petite salle de garde qui donne sur la cour arrière. Nous avons passé la matinée à comparer nos informations sur les mouvements des meutes voisines, à noter les positions des cavaliers de liaison de Bianca, à repérer les relais du sud sur une grande carte étalée entre nous.Il fait chaud dans la pièce. Le feu brûle bien. Nous avons enlevé nos capes. Il porte une simple chemise de lin, manches remontées. Moi, ma robe de laine grise. Nero dort dans un coin, sur un vieux tapis.Nous nous penchons tous les deux sur la carte, au même
Je respire.Voilà la question que j'espérais et que je redoutais. Voilà la question à laquelle je vais devoir répondre en payant le prix de ma propre vérité.— Parce que mon mentor était lui aussi de la lignée, par sa sœur. Sa sœur était une Omega Prima. Elle est morte assassinée quand il avait dix ans. Il a passé sa vie à chercher les autres, les cachées, les protégées, les héritières. Il en a trouvé trois. Deux sont mortes avant qu'il ne puisse les aider. La troisième, c'était toi. Il est mort il y a cinq ans, exactement l'année où tu es tombée dans le coma. Je crois qu'il est parti parce qu'il te croyait morte, et qu'il pensait avoir échoué.— Il t'a chargé de moi.— Il ne m'a pas chargé. Il m'a informé. La di
Il ne se tourne pas. Il regarde le vitrage.— Un poison. Une plante rare. Que même moi, l'érudit, je n'ai reconnue qu'après. La mélisse noire.Je ferme les yeux.La mélisse noire.La même plante qui m'avait été administrée avant la bataille du Ravin. La même plante que Bianca est allée acheter au village-frontière il y a deux mois. La même plante que Piero a versée dans ma tasse.Ce n'est pas un hasard. Rien n'est un hasard.— Papa. Est-ce que Bianca...— Je ne sais pas tout, ma fille. Les morts ne savent que ce qu'on leur transmet, et ce qu'on nous transmet est parcellaire. Mais je peux te dire ceci : la mélisse noire n'est pas une plante commune. Elle n'est cultivée que par ceux qui savent la reconnaître, et son usage est enseigné par certains cercles. L'Ordre. Ses adeptes. Ses ache







