LOGINPoint de vue d'Yvonne Je fixais la confirmation de rendez-vous depuis près de dix minutes. Vendredi. 9 h 00. Mon sac à main reposait sur la chaise près de la penderie. L'adresse de la clinique était toujours affichée sur mon téléphone. Et j'étais toujours perchée sur le bord de mon lit, comme si me lever relevait d'une décision plutôt que d'un simple mouvement. Je savais que je devais y aller. J'avais fait une promesse à Steph. Mais l'idée de m'asseoir devant un médecin et de mettre des mots sur tout cela me nouait l'estomac. Et si quelque chose d'infiniment grave clochait ? J'avalai ma salive. Peut-être surréagissais-je. Le stress pouvait provoquer de tels états. Je mangeais à peine, et je n'avais pas dormi correctement depuis mon départ du manoir des Laurent. Il existait des explications parfaitement sensées. Du moins, je l'espérais. Je me levai et m'approchai de la fenêtre. Le trafic matinal s'intensifiait en bas. Les bus soufflaient au bord du trottoir, les passants se hâ
Point de vue de Gwen La première chose que je remarquai fut le plafond. Il était trop haut, trop blanc, et ce n'était pas le mien. Pendant quelques secondes de désorientation, je restai immobile, attendant que mon esprit rattrapé le fil. Puis je tournai la tête et embrassai du regard les rideaux crème, les hautes fenêtres, le mobilier lourd et somptueux, et tout revint en mémoire d'un seul coup. Le manoir des Laurent. La maison de Paul. Je me redressai lentement, tirant la couette contre ma poitrine, et un sourire se dessina sur mon visage avant que je ne pusse l'en empêcher. J'avais réellement passé la nuit ici. Pendant des mois, j'étais allée et venue dans cette maison. Des dîners, des réunions privées, les quelques heures que Paul consentait à m'accorder. Et à chaque fois, j'étais repartie avant que la nuit ne se transformât en matinée. Jamais personne ne m'avait demandé de rester. Jamais je ne m'étais tout à fait autorisée à le désirer. La veille, Paul l'avait demandé. Il
Point de vue d'Yvonne La première chose que je vis lorsque j'ouvris les yeux fut l'heure. 5 h 03. Je restai étendue à fixer le plafond, me demandant pourquoi j'étais déjà réveillée. Mon corps paraissait lourd, et une sourde douleur persistait au bas de mon ventre, compagne à laquelle je commençais beaucoup trop à m'habituer. Je tendis la main vers mon téléphone. Deux courriels. L'un provenait d'une infonulettre dont je ne me rappelais pas m'être abonnée. L'autre était arrivé la veille à 21 h 46. Invitation à un entretien – Poste d'analyste financier. Je me redressai d'un bond, pressant le téléphone contre ma poitrine pendant une seconde, de peur qu'il ne change d'avis. C'était l'entreprise auprès de laquelle j'avais postulé trois jours plus tôt. Ils avaient examiné ma candidature et souhaitaient me voir à 10 h 30 ce matin-là. Je lus le courriel du début à la fin, vérifiant l'adresse, le nom du contact, la demande d'apporter mon CV et mes justificatifs. Puis je le relus, au cas o
Point de vue de Paul La ville défilait en flou par ma fenêtre tandis que je rentrais chez moi en voiture. Manhattan était toujours animée malgré l'heure avancée. Les voitures se pressaient dans les rues, les taxis s'arrêtaient brusquement aux intersections, et les piétons se hâtaient sur les trottoirs, le visage enfoui dans leur téléphone. D'ordinaire, ce mouvement m'apportait du réconfort. Ce soir, il ne faisait qu'accroitre mon agitation. Ma conversation avec Marcel tournait en boucle dans mon esprit. Lui as-tu vraiment donné une chance de s'expliquer ? Je resserrai mes mains sur le volant. Je ne voulais pas penser à Yvonne. Pas ce soir. Mon téléphone vibra contre le siège passager. Je jetai un coup d'œil à l'écran. Gwen. Son nom trottait dans un coin de ma tête depuis son message un peu plus tôt. Elle avait voulu me dire quelque chose, mais la journée avait avalé la conversation. La réunion avec Marcel et Martin y avait veillé. Je répondis par le biais du système mains lib
Point de vue de Marcel À dix-neuf heures, Manhattan avait troqué son uniforme corporatif pour quelque chose de plus hédoniste. Les rues scintillaient sous les lumières de la ville, le trafic avançait au compte-gouttes à travers les avenues, et les tours de verre qui dominaient l'horizon reflétaient le ciel nocturne. Depuis l'arrière de ma voiture, j'observais la ville défiler tandis que Martin Wellbeck était assis à mes côtés, fixant son téléphone comme s'il y trouvait la solution à chaque problème de sa vie. L'homme avait passé le plus clair de l'après-midi à écouter mon frère exiger des réponses qu'il n'était pas préparé à fournir. Au moment où nous avions quitté la Laurent Corporation, Martin avait l'air d'avoir vieilli de cinq ans. J'eus presque pitié de lui. « Tu vas fixer ce téléphone toute la soirée ? » demandai-je. Martin leva les yeux. « Je consulte mes courriels. » « À dix-neuf heures ? » « L'enquête ne s'arrête pas sous prétexte que la journée de travail est terminée
Point de vue de Paul La photographie reposait sur mon bureau telle une accusation. Je la fixais depuis près de dix minutes, et je ne parvenais toujours pas à décider ce qui m'irritait le plus : ce qu'elle montrait, ou le fait que quelqu'un eût jugé nécessaire de me l'envoyer. L'image était légèrement granuleuse, prise de loin. Yvonne se tenait devant un bâtiment, son sac à main suspendu à une épaule, son manteau serré autour d'elle. Elle semblait s'adresser à quelqu'un, une silhouette masculine. Le cliché la capturait principalement de dos. Il n'y avait rien de scandaleux là-dedans. Mais il n'y avait rien non plus qui expliquât l'étrange sensation au creux de mon estomac. Mon téléphone vibra à côté de la photographie. Une notification de courriel apparut sur l'écran, suivie d'un autre message de mon équipe juridique. Je les ignorai tous les deux. J'avais des problèmes plus urgents. Le conseil d'administration de la Laurent Corporation exigeait des explications concernant les ir







