Share

Chapitre 3

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 21:17:06

Chapitre 3

Aurora

Les années, dans cette maison, ont la texture du velours qui se fane. Elles glissent sans bruit, s'effilochent en silence, et on ne les compte plus, on ne les distingue plus les unes des autres, elles deviennent une masse uniforme de jours gris et de nuits froides qui s'empilent sans qu'on s'en aperçoive. Je me réveille chaque matin dans ma chambre aux murs tendus de soie ivoire, je me lève sans faire de bruit, j'enfile l'une de ces robes élégantes et discrètes que je possède en plusieurs exemplaires, et je descends l'escalier monumental pour affronter une nouvelle journée qui ressemblera exactement à la précédente.

Le manoir Marchetti est un lieu d'une beauté écrasante, une forteresse de pierre et de marbre perchée sur une colline, entourée de jardins taillés au cordeau et de grilles en fer forgé qui portent les initiales entrelacées de la famille. Les pièces sont vastes, hautes de plafond, ornées de fresques et de stucs dorés, meublées d'antiquités rapportées d'Europe par des générations de Marchetti. Les fenêtres sont habillées de rideaux de velours épais qui filtrent la lumière, et l'air embaume en permanence la cire d'abeille, le bois précieux, les lys frais que Rosa dispose chaque matin dans des vases en cristal. Tout ici respire la richesse, la puissance, la permanence. Et tout ici m'est étranger.

Je déambule dans les couloirs avec l'élégance qu'on m'a inculquée, le dos bien droit, le menton relevé, les mains croisées sur le ventre, et je salue les domestiques d'un signe de tête discret. Mes robes sont toujours dans des tons doux, du beige, du crème, du rose pâle, du gris perle, des couleurs qui ne dérangent pas, qui ne crient pas, qui s'excusent presque d'exister. Mes cheveux bruns sont coiffés en chignon bas, mes bijoux sont rares et discrets, un simple rang de perles, des boucles d'oreilles en diamant minuscules. Je suis jolie, je le sais, d'une beauté sage et réservée qui ne fait pas de vagues. Et je me suis habituée à n'être qu'un détail dans le décor.

Les dîners sont le moment le plus difficile de la journée. Nous nous retrouvons dans la grande salle à manger, une table en acajou longue de six mètres dressée pour deux, et il s'assied à un bout tandis que je prends place à l'autre. Les chandeliers en argent projettent une lumière tremblante sur la nappe blanche, et le silence est si profond que j'entends le tic-tac de l'horloge dans le couloir, le crépitement des bûches dans l'âtre, le bruit de ma propre respiration. Les domestiques servent les plats sans un mot, des mets raffinés auxquels je touche à peine, et je lève parfois les yeux vers lui, espérant accrocher son regard. Mais il est ailleurs. Il lit un document posé près de son assiette, ou bien il fixe le vide, le visage fermé, les traits immobiles, et je me demande à quoi il pense. À ses affaires, sans doute. À ses conquêtes, à ses batailles, à son empire. Sûrement pas à moi.

Parfois, j'ose parler. Une phrase légère sur le temps qu'il fait, une question sur un événement mondain, une remarque sur un plat que je trouve bon. Ma voix s'élève dans le silence, fragile comme un oiseau, et je la déteste immédiatement. Il répond à peine, un mot sec, un grognement, un silence qui vaut toutes les réponses. Alors je me tais, je repose ma fourchette, et je fixe mon assiette vide, les joues en feu, le cœur lourd. Le silence retombe, plus épais qu'avant, et je me fais la promesse muette de ne plus jamais essayer.

Les bals de la mafia sont une autre forme de torture. Dante m'y emmène comme on promène un chien de race, et je joue mon rôle à la perfection. Je porte des robes sublimes, prêtées par la famille, des créations de soie et de dentelle qui valent une fortune. Je souris, je serre des mains, je danse avec des inconnus, légère et gracieuse, et je fais illusion. Mais lui ne me regarde jamais. Il ne m'invite jamais à danser, il ne pose jamais sa main dans mon dos, il ne se tient jamais à mes côtés. Il est entouré de ses lieutenants, absorbé par des conciliabules, et je suis seule au milieu de la foule.

Et puis il y a Elena. Sa mère, la maîtresse silencieuse du manoir, qui hante les couloirs comme un fantôme malfaisant. Elle apparaît toujours quand je suis vulnérable, et son sourire est une arme affûtée. Elle est grande, mince, élégante dans ses tailleurs gris ou noirs, ses cheveux d'acier tirés en chignon strict, son visage aux traits durs et aux yeux pâles. Sa voix est douce, presque mélodieuse, et c'est ce qui la rend si terrifiante. Elle susurre ses méchancetés comme on chante une berceuse.

— Tu n'es qu'une De Luca, ma chérie, ne l'oublie jamais.

Elle me le répète régulièrement, avec un sourire paisible, comme si elle me rappelait une vérité évidente que j'aurais tendance à oublier. Parfois, elle ajoute des variantes. "Une fille de rien sauvée par notre générosité." Ou bien : "Sois reconnaissante, Aurora. Sans nous, tu vendrais des fleurs dans un marché de Palerme." Ou encore, plus sournoisement : "Ne fais pas d'ombre à mon fils, ma chérie. Reste à ta place."

Je ne réponds jamais. Je baisse la tête, je serre les dents, et j'attends qu'elle s'éloigne, ses talons claquant sur le marbre, son parfum lourd flottant dans son sillage. Puis je retourne dans ma chambre, je ferme la porte, et je m'assois devant le miroir. Mon reflet me fixe, une jeune femme aux yeux sombres et au visage las, et je me demande qui je suis devenue. Je ne me reconnais plus. J'ai vingt-cinq ans, et j'ai l'impression d'en avoir cent. Je suis usée de l'intérieur, évidée par la solitude et l'indifférence. L'amour que j'ai porté à Dante s'est fané, pétale après pétale, et il ne reste plus qu'une tige sèche que je tiens serrée dans mon poing.

Je ne lui en veux pas de ne pas m'aimer. On ne commande pas au cœur, je le sais. Mais je lui en veux de ne pas m'avoir vue. De ne pas m'avoir accordé un regard, un geste, une once d'humanité. J'étais là, devant lui, six années durant, et il ne m'a jamais vue. C'est cela qui est impardonnable. Pas l'absence d'amour. L'absence de regard.

Je pose une main sur mon ventre, là où la vie grandit en secret, et je sens une chaleur nouvelle m'envahir. Cet enfant est à moi, rien qu'à moi, et il ne connaîtra jamais cette maison de glace, cette famille qui m'a broyée, cet homme qui m'a ignorée. Je l'élèverai loin d'ici, dans un endroit où l'amour existe, où les regards se croisent, où les mots ont un sens. Je lui apprendrai qu'il est précieux, qu'il compte, qu'il mérite d'être vu.

Demain, je pars. J'ai déjà préparé un petit sac, des vêtements simples, un peu d'argent liquide, le test de grossesse, une photo de ma mère. Rosa m'aidera à quitter le manoir sans alerter les gardes, et un billet d'avion pour Palerme m'attend sous un faux nom. Je disparaîtrai dans la nature, je me fondrai dans la foule, et il ne me retrouvera jamais. C'est ma seule certitude, et c'est ma seule force.

Je me glisse dans les draps froids, le visage tourné vers la fenêtre, et je regarde la lune se lever au-dessus des jardins. Bientôt, je serai libre. Bientôt, je serai loin. Bientôt, je pourrai respirer sans avoir mal.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La femme du parrain    Chapitre 49

    Chapitre 49DanteLuca entre dans mon bureau sans frapper. Cela fait des jours qu'il enquête, des jours qu'il fouille, qu'il interroge, qu'il remue le passé. Je l'attends, assis derrière mon bureau, les mains à plat sur le cuir grenat, les yeux fixés sur la porte. Il tient une chemise en cuir qu'il serre contre sa poitrine, et son visage est fermé, plus fermé encore que d'habitude. Il s'approche, il pose la chemise sur le bureau, et il l'ouvre lentement, sans un mot.Deux photos. Il les dispose côte à côte, avec une lenteur délibérée. La première, je la connais. C'est la silhouette voilée de Palerme, celle que mes hommes ont capturée au téléobjectif dans le jardin de la villa aux bougainvilliers. Une femme en noir, debout près du citronnier, le visage tourné vers l'horizon, le voile cou

  • La femme du parrain    Chapitre 48

    Chapitre 48LucaJe reçois l'ordre de Dante et je m'y mets immédiatement. Trouver tout sur Aurora De Luca. Où elle est. Ce qu'elle fait. Tout. Absolument tout. Ses mots résonnent encore dans ma tête tandis que je descends les escaliers du manoir, et je sens le poids de cette mission, cette urgence que je n'avais pas vue chez lui depuis des années. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après trois ans d'indifférence ? Pourquoi cette femme qui n'a jamais compté pour lui ?Je commence par les bases. Les registres d'état civil, les comptes bancaires, les propriétés, les cartes de crédit. Tout ce qui laisse une trace. Et très vite, je me heurte à un mur. Rien. Aucune trace depuis trois ans. Comme si elle s'était volatilisée.Je creuse plus profond. Je remonte le fil de sa vie avant le divorce. Le

  • La femme du parrain    Chapitre 47

    Chapitre 47DanteDe retour à New York, je ne dors plus. Les nuits sont devenues des supplices, des heures interminables passées à fixer le plafond de ma chambre, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, tandis que ces yeux me hantent. Ces yeux sombres, brûlants, qui brillaient derrière le voile dans les catacombes. Ces yeux qui m'ont transpercé, qui m'ont jugé, qui m'ont accusé. Ces yeux que je connais, j'en suis sûr maintenant, ces yeux que j'ai déjà vus quelque part, dans une autre vie, dans un autre monde, mais que je ne parviens pas à situer.Je me lève au milieu de la nuit. Je marche dans le manoir silencieux, mes pas nus sur les parquets cirés, et je finis toujours par échouer dans mon bureau, devant la cheminée éteinte, les yeux fixés sur les cendres froides. Je repense à cett

  • La femme du parrain    Chapitre 46

    Chapitre 46AuroraJe sors par le passage secret, une fissure étroite dans la roche qui débouche sur une ruelle déserte derrière le monastère, et je cours presque, mes talons qui claquent sur les pavés humides, ma respiration qui s'échappe en nuages de buée dans l'air glacé de la nuit. Enzo m'attend au volant de la voiture, tous feux éteints, et je me glisse sur la banquette arrière, les mains tremblantes, les jambes coupées.Il ne dit rien. Il tourne la clé de contact, et la voiture s'éloigne dans les ruelles de Palerme, loin des catacombes, loin de lui.Il ne m'a pas reconnue.Cette phrase tourne dans ma tête comme un mantra, une litanie que je répète sans pouvoir m'arrêter. Il ne m'a pas reconnue. Il m'a regardée droit dans les yeux, il a entendu ma voix, il a vu ma silhouette, et il ne m'a pas reconnue.Je retire mon voile d'un geste brusque, j'arrache presque le tissu de mes cheveux, et je m'effondre sur la banquette, silencieuse, les yeux fixés sur le plafond de la voiture.— Ma

  • La femme du parrain    Chapitre 45

    Chapitre 45DanteJe fais un pas en avant, un seul pas, et elle recule d'un pas, maintenant entre nous cette distance infranchissable qui semble calculée avec une précision diabolique, comme si elle connaissait exactement la longueur de mes jambes et la vitesse de mes réflexes, comme si elle avait répété cette chorégraphie des dizaines de fois avant mon arrivée. Je fais un autre pas, elle recule encore, et ce manège se poursuit tandis que je m'enfonce dans la galerie, mes yeux fixés sur les siens, ces yeux sombres qui brillent derrière le voile comme des éclats d'obsidienne, ces yeux qui sont la seule chose vivante dans ce royaume de mort, la seule chose qui ne soit pas figée par les siècles. Je ne vois rien d'autre, je ne peux rien voir d'autre, le voile efface tout, gomme tout, dissout ses traits dans une masse d'ombre impénétrab

  • La femme du parrain    Chapitre 44

    Chapitre 44DanteJ'entre dans les catacombes des Capucins à minuit précises, seul, sans gardes, sans arme visible, comme elle l'a exigé dans ce message crypté qui m'a arraché au sommeil et qui n'a cessé de tourner dans ma tête pendant tout le vol transatlantique. Le silence qui m'accueille est si profond, si absolu, si total, que j'entends les battements de mon propre cœur résonner contre mes côtes comme un tambour funèbre, chaque pulsation amplifiée par l'étroitesse des murs de pierre qui m'entourent. Le tunnel d'entrée est un boyau de roche calcaire, humide et glacé, creusé par des moines il y a des siècles, et mes épaules frôlent presque les parois couvertes de salpêtre qui scintillent faiblement à la lueur des bougies. L'air est épais, stagnant, chargé d'une odeur de terre ancienne,

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status