로그인Chapitre 2
Aurora
Je ne dors pas. Allongée sur le lit de cette chambre d'invités où je me suis réfugiée, les yeux ouverts dans la pénombre, je refais le film de ma vie entière, et chaque image est une lame qui s'enfonce un peu plus profond. Le plafond au-dessus de moi est blanc, orné de moulures qui dessinent des volutes compliquées, et la lumière de la lune filtre à travers les rideaux, projetant des ombres mouvantes sur les murs. La maison est silencieuse, un silence épais, étouffant, le silence du luxe qui isole, qui protège, qui emprisonne.
J'avais dix-neuf ans quand on m'a mariée à Dante Marchetti. Dix-neuf ans, et je croyais encore aux contes de fées, à l'amour qui naît d'un regard, à la main qu'on vous tend, au cœur qui s'emballe pour toujours. Mon grand-père avait arrangé cette union comme on scelle un pacte entre deux empires, une clause sur un contrat, une dette remboursée. Je ne l'ai compris que bien plus tard, quand la solitude est devenue ma seule compagne. Le jour du mariage, je portais une robe de dentelle blanche qui avait appartenu à ma mère, une robe trop longue, retouchée à la hâte, et je tremblais en remontant l'allée de la chapelle. Lui, il était debout devant l'autel, en costume noir, le visage fermé comme une porte de prison, et il ne m'a pas regardée. Pas une seule fois.
La nuit de noces, il est entré dans la chambre sans frapper, sans un mot, et il s'est approché de moi comme on s'acquitte d'une tâche. Il a défait les boutons de ma robe avec des gestes précis, mécaniques, et il m'a allongée sur le lit sans me regarder. Puis il a éteint la lumière, et il m'a prise dans le noir, en silence. Pas un baiser, pas une caresse, pas un mot tendre. Son corps contre le mien, froid, absent, comme s'il était déjà ailleurs. Quand ce fut fini, il s'est levé, il a remis sa chemise, et il est sorti sans se retourner. Je suis restée allongée, les joues mouillées de larmes, et j'ai compris. Je n'étais pas une femme pour lui. Je n'étais pas une épouse. J'étais une signature, une formalité, une chose qu'on utilise et qu'on oublie.
Les années qui ont suivi n'ont fait que confirmer cette vérité. Chaque jour, je me levais, je m'habillais avec soin, je descendais prendre mon petit-déjeuner seule, et je passais mes journées à errer dans ce manoir immense sans jamais croiser son regard. Il travaillait sans cesse, enfermé dans son bureau, ou bien il disparaissait pendant des jours pour ses affaires, et je n'avais aucune idée de ce qu'il faisait, ni avec qui, ni pourquoi. Les dîners étaient une épreuve silencieuse, lui à un bout de la table, moi à l'autre, si loin que je distinguais à peine ses traits dans la pénombre. Je tentais parfois de parler, de poser une question, de lancer une phrase dans le vide, mais il répondait à peine, un mot sec, un grognement, un regard vague qui glissait sur moi sans s'arrêter. Alors je me taisais, je baissais les yeux, et je finissais mon assiette en silence, bercée par le bruit des couverts contre la porcelaine.
Les bals étaient pires encore. Ces grandes réceptions où la mafia new-yorkaise paradait dans des salons dorés, où les femmes étincelaient de bijoux et les hommes échangeaient des poignées de main qui scellaient des pactes de sang. Il m'emmenait comme on emmène un accessoire, une chose élégante à exhiber avant de la ranger. Je souriais, je dansais, je faisais la conversation avec une aisance qui masquait mon désespoir, et personne ne voyait rien. Lui encore moins que les autres. Il ne me regardait pas, il ne me touchait pas, il ne m'adressait pas la parole. J'étais transparente, et je finissais par me demander si j'existais vraiment.
Elena, sa mère, était la pire de tous. Elle surgissait toujours quand je m'y attendais le moins, silhouette noire et menaçante dans les couloirs déserts, et son sourire mince s'élargissait en me voyant. Elle était grande, élégante, vêtue de tailleurs sombres qui accentuaient sa silhouette austère, ses cheveux gris acier tirés en un chignon sévère, ses yeux pâles posés sur moi avec une condescendance glacée. Elle aimait me croiser seule, sans témoin, et me glisser à l'oreille des mots qui s'enfonçaient dans ma chair comme des échardes. "Tu n'es qu'une De Luca, ma chérie, ne l'oublie jamais. Une fille de rien sauvée par notre générosité." Sa voix était douce, presque mélodieuse, et cela rendait ses paroles encore plus cruelles. Elle souriait en parlant, un sourire satisfait, le sourire d'un chat qui joue avec une souris blessée. Je ne répondais jamais. Je baissais la tête, je serrais les dents, et je m'éloignais, les joues brûlantes, le cœur en charpie.
Six ans. Six ans à attendre un regard qui n'est jamais venu. Six ans à espérer un geste, un mot, une étincelle. Six ans à me demander ce qui n'allait pas chez moi, ce que je faisais de mal, pourquoi je n'étais pas assez belle, assez brillante, assez intéressante pour mériter son attention. Six ans de solitude dans un palais de marbre. Et aujourd'hui, je sais. Ce n'est pas moi le problème. Ça n'a jamais été moi. C'est lui. Lui qui ne sait pas voir, lui qui ne sait pas aimer, lui qui m'a épousée sans me regarder et qui me divorce sans un mot d'explication.
Je ne suis rien pour lui. Je n'ai jamais été rien.
Et cette vérité, qui devrait me détruire, me libère.
Chapitre 45DanteJe fais un pas en avant, un seul pas, et elle recule d'un pas, maintenant entre nous cette distance infranchissable qui semble calculée avec une précision diabolique, comme si elle connaissait exactement la longueur de mes jambes et la vitesse de mes réflexes, comme si elle avait répété cette chorégraphie des dizaines de fois avant mon arrivée. Je fais un autre pas, elle recule encore, et ce manège se poursuit tandis que je m'enfonce dans la galerie, mes yeux fixés sur les siens, ces yeux sombres qui brillent derrière le voile comme des éclats d'obsidienne, ces yeux qui sont la seule chose vivante dans ce royaume de mort, la seule chose qui ne soit pas figée par les siècles. Je ne vois rien d'autre, je ne peux rien voir d'autre, le voile efface tout, gomme tout, dissout ses traits dans une masse d'ombre impénétrab
Chapitre 44DanteJ'entre dans les catacombes des Capucins à minuit précises, seul, sans gardes, sans arme visible, comme elle l'a exigé dans ce message crypté qui m'a arraché au sommeil et qui n'a cessé de tourner dans ma tête pendant tout le vol transatlantique. Le silence qui m'accueille est si profond, si absolu, si total, que j'entends les battements de mon propre cœur résonner contre mes côtes comme un tambour funèbre, chaque pulsation amplifiée par l'étroitesse des murs de pierre qui m'entourent. Le tunnel d'entrée est un boyau de roche calcaire, humide et glacé, creusé par des moines il y a des siècles, et mes épaules frôlent presque les parois couvertes de salpêtre qui scintillent faiblement à la lueur des bougies. L'air est épais, stagnant, chargé d'une odeur de terre ancienne,
Chapitre 43AuroraLes catacombes des Capucins sont un royaume de silence et de poussière, un labyrinthe de galeries souterraines creusées dans la roche calcaire il y a plus de quatre siècles, où des centaines de momies alignées dans les niches des murs regardent les visiteurs de leurs orbites vides depuis des générations. L'air est froid, humide, chargé d'une odeur de moisi et de vieille pierre qui prend à la gorge dès qu'on franchit le seuil, une odeur qui imprègne les vêtements, les cheveux, la peau, et qui reste collée aux narines bien après qu'on est remonté à la surface. La seule lumière provient des bougies que j'ai fait disposer le long des galeries par mes hommes dans l'après-midi, des centaines de petites flammes vacillantes qui projettent des ombres mouvantes sur les murs couverts de salpêtre et sur le
Chapitre 42DanteLe message arrive sur mon téléphone crypté au milieu de la nuit, une vibration brève et sèche contre le bois de la table de chevet, et ce simple bourdonnement suffit à me tirer du sommeil dans lequel je venais à peine de sombrer après des heures passées à arpenter la bibliothèque comme un fauve en cage. Je m'assieds dans mon lit, les draps de lin blanc qui glissent sur mes jambes nues, et je saisis l'appareil posé près de la lampe dont la lueur jaune tremblote encore dans la pénombre. L'écran affiche une série de caractères codés, une succession de symboles et de chiffres que seul mon logiciel de déchiffrement peut traduire, et je lance le protocole sans attendre, les doigts fébriles sur le clavier tactile, le cœur qui bat déjà plus vite d
Chapitre 41AuroraJe décide de l'attirer en Sicile, dans un piège dont je tire les ficelles avec la patience d'une araignée qui tisse sa toile, maille après maille, jour après jour, jusqu'à ce que la proie n'ait plus aucune issue. L'idée a germé dans mon esprit après la réunion de Rome, après l'humiliation que je lui ai infligée devant toutes les familles de la Cosa Nostra, et elle a grandi lentement, prenant racine dans le terreau fertile de ma vengeance, se nourrissant de chaque souvenir, de chaque blessure, de chaque nuit solitaire passée à pleurer dans l'obscurité. Il est temps d'aller plus loin, il est temps de le confronter directement, de le regarder dans les yeux sans qu'il sache qui se cache derrière le voile, de le voir douter, chercher, échouer, et de savourer chaque seconde de sa confusion comme on savoure un vi
Chapitre 40DanteJe convoque Elena dans mon bureau un matin de janvier, un matin où le gel dessine des fleurs de givre sur les vitres et où le vent hurle dans les cheminées comme une bête blessée, secouant les branches nues des arbres centenaires du parc. Le feu crépite dans l'âtre monumental, nourri par des bûches de chêne que les domestiques ont empilées la veille, et les flammes projettent des lueurs dansantes sur les murs couverts de livres et de tableaux, sur le visage de mon grand-père qui me regarde depuis son portrait avec cette expression de sévérité qui ne le quittait jamais. L'air sent la résine brûlée, le cuir ancien, le papier poussiéreux, et cette odeur qui d'ordinaire m'apaise ne fait aujourd'hui qu'accentuer mon malaise.Elena entre sans frapper, comme toujours, comme si