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Chapitre 2

Penulis: Les écrits
last update Tanggal publikasi: 2026-06-14 21:16:34

Chapitre 2

Aurora

Je ne dors pas. Allongée sur le lit de cette chambre d'invités où je me suis réfugiée, les yeux ouverts dans la pénombre, je refais le film de ma vie entière, et chaque image est une lame qui s'enfonce un peu plus profond. Le plafond au-dessus de moi est blanc, orné de moulures qui dessinent des volutes compliquées, et la lumière de la lune filtre à travers les rideaux, projetant des ombres mouvantes sur les murs. La maison est silencieuse, un silence épais, étouffant, le silence du luxe qui isole, qui protège, qui emprisonne.

J'avais dix-neuf ans quand on m'a mariée à Dante Marchetti. Dix-neuf ans, et je croyais encore aux contes de fées, à l'amour qui naît d'un regard, à la main qu'on vous tend, au cœur qui s'emballe pour toujours. Mon grand-père avait arrangé cette union comme on scelle un pacte entre deux empires, une clause sur un contrat, une dette remboursée. Je ne l'ai compris que bien plus tard, quand la solitude est devenue ma seule compagne. Le jour du mariage, je portais une robe de dentelle blanche qui avait appartenu à ma mère, une robe trop longue, retouchée à la hâte, et je tremblais en remontant l'allée de la chapelle. Lui, il était debout devant l'autel, en costume noir, le visage fermé comme une porte de prison, et il ne m'a pas regardée. Pas une seule fois.

La nuit de noces, il est entré dans la chambre sans frapper, sans un mot, et il s'est approché de moi comme on s'acquitte d'une tâche. Il a défait les boutons de ma robe avec des gestes précis, mécaniques, et il m'a allongée sur le lit sans me regarder. Puis il a éteint la lumière, et il m'a prise dans le noir, en silence. Pas un baiser, pas une caresse, pas un mot tendre. Son corps contre le mien, froid, absent, comme s'il était déjà ailleurs. Quand ce fut fini, il s'est levé, il a remis sa chemise, et il est sorti sans se retourner. Je suis restée allongée, les joues mouillées de larmes, et j'ai compris. Je n'étais pas une femme pour lui. Je n'étais pas une épouse. J'étais une signature, une formalité, une chose qu'on utilise et qu'on oublie.

Les années qui ont suivi n'ont fait que confirmer cette vérité. Chaque jour, je me levais, je m'habillais avec soin, je descendais prendre mon petit-déjeuner seule, et je passais mes journées à errer dans ce manoir immense sans jamais croiser son regard. Il travaillait sans cesse, enfermé dans son bureau, ou bien il disparaissait pendant des jours pour ses affaires, et je n'avais aucune idée de ce qu'il faisait, ni avec qui, ni pourquoi. Les dîners étaient une épreuve silencieuse, lui à un bout de la table, moi à l'autre, si loin que je distinguais à peine ses traits dans la pénombre. Je tentais parfois de parler, de poser une question, de lancer une phrase dans le vide, mais il répondait à peine, un mot sec, un grognement, un regard vague qui glissait sur moi sans s'arrêter. Alors je me taisais, je baissais les yeux, et je finissais mon assiette en silence, bercée par le bruit des couverts contre la porcelaine.

Les bals étaient pires encore. Ces grandes réceptions où la mafia new-yorkaise paradait dans des salons dorés, où les femmes étincelaient de bijoux et les hommes échangeaient des poignées de main qui scellaient des pactes de sang. Il m'emmenait comme on emmène un accessoire, une chose élégante à exhiber avant de la ranger. Je souriais, je dansais, je faisais la conversation avec une aisance qui masquait mon désespoir, et personne ne voyait rien. Lui encore moins que les autres. Il ne me regardait pas, il ne me touchait pas, il ne m'adressait pas la parole. J'étais transparente, et je finissais par me demander si j'existais vraiment.

Elena, sa mère, était la pire de tous. Elle surgissait toujours quand je m'y attendais le moins, silhouette noire et menaçante dans les couloirs déserts, et son sourire mince s'élargissait en me voyant. Elle était grande, élégante, vêtue de tailleurs sombres qui accentuaient sa silhouette austère, ses cheveux gris acier tirés en un chignon sévère, ses yeux pâles posés sur moi avec une condescendance glacée. Elle aimait me croiser seule, sans témoin, et me glisser à l'oreille des mots qui s'enfonçaient dans ma chair comme des échardes. "Tu n'es qu'une De Luca, ma chérie, ne l'oublie jamais. Une fille de rien sauvée par notre générosité." Sa voix était douce, presque mélodieuse, et cela rendait ses paroles encore plus cruelles. Elle souriait en parlant, un sourire satisfait, le sourire d'un chat qui joue avec une souris blessée. Je ne répondais jamais. Je baissais la tête, je serrais les dents, et je m'éloignais, les joues brûlantes, le cœur en charpie.

Six ans. Six ans à attendre un regard qui n'est jamais venu. Six ans à espérer un geste, un mot, une étincelle. Six ans à me demander ce qui n'allait pas chez moi, ce que je faisais de mal, pourquoi je n'étais pas assez belle, assez brillante, assez intéressante pour mériter son attention. Six ans de solitude dans un palais de marbre. Et aujourd'hui, je sais. Ce n'est pas moi le problème. Ça n'a jamais été moi. C'est lui. Lui qui ne sait pas voir, lui qui ne sait pas aimer, lui qui m'a épousée sans me regarder et qui me divorce sans un mot d'explication.

Je ne suis rien pour lui. Je n'ai jamais été rien.

Et cette vérité, qui devrait me détruire, me libère.

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