Mag-log inChapitre 6
Eryx
Je fixe la photographie posée sur mon bureau. Elle est là, Éléna, dans sa robe claire, avec ce regard doux et triste. Mais ce que je vois, ce sont les traits d’Ysoria. C’est une hérésie. Un jeu cruel du destin, une blessure rouverte. J’ai passé des années à enfermer cette image au fond de moi, à me persuader que je pouvais vivre sans elle. Et il a suffi qu’une gouvernante au regard trop sombre ouvre un tiroir pour que tout s’effondre.
Je me lève brusquement. Le fauteuil recule sur le parquet. Je m’approche de la fenêtre. Dehors, le parc est noyé sous un brouillard blanc, épais comme du lait. Je ne vois rien, ni les arbres ni les grilles. Tout est flou, comme ma raison. Je n’aime pas cette sensation. Je n’aime pas ce trouble qui s’installe en moi, tenace, insidieux.
Je compose un numéro sur mon téléphone. Deux sonneries. Une voix d’homme, froide, immédiatement disponible.
— Kaïros. J’ai besoin que tu enquêtes sur quelqu’un.
— Le nom.
— Ysoria Naven. La nouvelle gouvernante.
Un silence. Puis il reprend, plus bas.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ?
— Tout. Son passé, sa famille, ses dettes, ses fréquentations, la raison de sa présence ici. Je veux savoir qui elle est vraiment. Ne néglige aucune piste.
— C’est urgent ?
— Oui.
Je raccroche sans ajouter un mot. Mon cœur bat trop vite. Je me passe une main dans les cheveux. Pourquoi cette fébrilité ? Pourquoi cette urgence ? Je ne ressens rien pour elle. Rien. C’est ce que je me répète, debout face à la fenêtre. Je veux seulement découvrir la vérité. Elle n’est pas là par hasard. Son visage est une provocation, une clé, peut-être un piège. Je dois comprendre. Je dois savoir qui ose m’envoyer le fantôme de ma sœur.
Mais malgré moi, je revois Ysoria. Son dos raide dans le hall. Ses yeux levés vers moi. La peur qui les habitait, et malgré tout, cette fierté qui l’empêchait de baisser la tête. Elle ne ressemble pas seulement à Éléna. Elle lui ressemble dans la manière de se taire, de résister, de souffrir sans rien demander.
Je serre les poings. Je ne dois pas penser à elle ainsi. Elle est un mystère à résoudre, une suspecte à surveiller. Rien de plus.
Je me rassieds à mon bureau. La photographie est toujours là. Je la retourne, face contre le bois. Je ne veux plus la voir. Pas maintenant. Pas avec ce visage qui n’est plus tout à fait celui d’Éléna.
Kaïros va fouiller. Il va trouver. Et si Ysoria ment, si elle cache un lien avec la mort de ma sœur, je le saurai. Je le saurai, et je la détruirai sans l’ombre d’une hésitation.
Mais pour la première fois depuis des années, je ne suis plus sûr de vouloir la vérité. Parce que la vérité pourrait bien être plus dangereuse que le mensonge.
Elle pourrait me forcer à regarder Ysoria comme une femme.
Et ça, je ne peux pas me le permettre.
Chapitre 75YsoriaJe suis assise sur le lit de la chambre bleue, les genoux repliés contre ma poitrine, les yeux fixes. La pluie frappe la fenêtre, un crépitement régulier qui emplit le silence. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Des heures, peut-être. Depuis que je suis rentrée de chez Gaspard. Depuis qu’il a refusé de me répondre. Depuis que je ne sais plus qui je suis.La porte s’ouvre doucement. Eryx entre, le visage inquiet. Il s’approche lentement, comme s’il craignait de m’effrayer. Il s’assied au bord du lit, à distance, et me regarde. Je sens son regard sur moi, chaud, inquiet. Mais je ne peux pas le regarder. Pas encore.— Ysoria, dit-il doucement. Tu es rentrée. Je t’ai attendue.— Je sais.— Où étais-tu ?— Chez Gaspard.Il ne dit rien. Il
Chapitre 74YsoriaLa maison est petite, grise, coincée entre deux immeubles plus hauts. Je n’y suis pas venue depuis des années. Pas depuis la mort d’Hélène. Pas depuis que j’ai fui cet homme et ses silences. Mais aujourd’hui, je suis là. Devant sa porte. La main levée, suspendue, tremblante.Je frappe. Trois coups secs. Le silence, puis des pas lourds. La porte s’ouvre. Gaspard Naven se tient devant moi. Plus vieux, plus sec, les joues creusées, les yeux gris toujours aussi froids. Il me regarde comme si j’étais une étrangère.— Ysoria.— Bonjour, Gaspard.Il ne m’invite pas à entrer. Il reste là, sur le seuil, à me détailler.— Qu’est-ce que tu veux ?— Je veux des réponses.Il hausse un sourcil. Rien d’autre. Aucune émotion. Aucun
Chapitre 73EryxJe tiens les documents entre mes mains, les doigts crispés sur le papier jauni. Kaïros vient de partir, me laissant seul avec ces preuves qui pèsent plus lourd que tous les contrats que j’ai signés. Je les étale sur mon bureau. La photographie. La lettre. Le certificat. Et cette vérité qui me frappe au visage.Mon père. Aldren Valcyr. L’homme de glace, le patriarche impitoyable, celui qui ne souriait jamais, qui ne touchait personne, qui traitait sa femme et ses enfants comme des employés. Cet homme-là avait une maîtresse. Une femme de chambre. Nora Naven.Je reprends la photographie. Ils sont là, tous les deux, devant le manoir. Elle, jeune, brune, le regard doux. Lui, la main posée sur son épaule, possessif. Le sourire aux lèvres. Un sourire que je ne lui ai jamais vu. Un sourire d’homme amoureux. Ou d’homme sati
Chapitre 72YsoriaJe suis assise dans la bibliothèque, un livre ouvert sur les genoux, mais je ne lis pas. Mes yeux fixent les lignes sans les voir. Depuis des jours, une question me ronge. Qui était vraiment ma mère ? La femme de la photographie, Nora Naven, celle qui me ressemble trait pour trait. Celle qui a travaillé dans ce manoir. Celle qui a été chassée trois mois après ma naissance.Je referme le livre, me lève, et je me dirige vers les archives. Eryx m’a dit de ne pas y aller seule, mais je n’ai pas besoin de sa permission. Je pousse la porte basse, allume la lampe de poche que j’ai glissée dans ma poche, et je m’enfonce dans la pièce poussiéreuse. Les rayonnages s’élèvent autour de moi, chargés de registres, de dossiers, de boîtes. Je cherche le nom de Nora. Je le trouve dans un registre de personnel, jauni par l
Chapitre 71KaïrosLa lampe de poche tremble dans ma main. Je suis accroupi dans les archives du manoir depuis des heures, entouré de cartons poussiéreux et de registres jaunis. Je cherche tout ce qui concerne Nora Naven. Eryx m’a demandé de découvrir la vérité sur cette femme, et je ne lâcherai pas avant de l’avoir trouvée.J’ouvre une boîte marquée « Personnel – 1990-1999 ». À l’intérieur, des dossiers de domestiques, des lettres de recommandation, des fiches de paie. Je les feuillette rapidement, sans rien trouver d’intéressant. Puis, au fond, sous une liasse de factures, je trouve une enveloppe de cuir fermée par un ruban. Je la dénoue, en sors une liasse de photographies.La première me fait retenir mon souffle. Nora Naven, jeune, souriante, debout dans le grand hall du manoir. À ses côtés, un homme que je reconnais immédiatement. Le père d’Eryx. Celui qui a bâti l’empire, celui qui a fait disparaître des gens, celui qui est mort dans des circonstances troubles. Ils se tiennent t
Chapitre 70EryxJe sens sa main trembler dans la mienne. Ysoria se tient à côté de moi, le visage pâle, mais le menton levé. Les journalistes sont là, massés derrière les grilles, leurs caméras pointées vers nous comme des armes. Les questions fusent, acides, cruelles. « Mademoiselle Naven, êtes-vous une prostituée ? » « Monsieur Valcyr, avez-vous acheté son silence ? » « Combien vous a coûté cette mascarade ? » Je sens la colère monter, une vague noire qui menace de tout emporter. Mais je la contiens. Pas ici. Pas maintenant.Je me tourne vers Ysoria. Ses yeux sombres plongent dans les miens, et je vois dans leur profondeur une force que rien ne peut briser. Elle a été humiliée, piétinée, traitée comme une moins-que-rien. Et pourtant, elle est là, debout, à c&ocir







