LOGINChapitre 7
Ysoria
Je n’aurais pas dû passer par le salon ouest. C’est un raccourci que j’ai pris sans réfléchir, les bras chargés de linge propre. La porte était entrouverte. Les voix m’ont arrêtée net. Des éclats de colère, étouffés, puis une phrase plus forte, lancée comme une pierre.
— Tu ne peux pas continuer à tout détruire, Eryx. Ce n’est pas elle qui est morte, c’est toi aussi.
Je me suis figée. Mon souffle s’est suspendu. À travers l’entrebâillement, j’ai vu Eryx debout face à un homme plus âgé, le visage empourpré, les mains tremblantes. Un oncle, peut-être. Un cousin. Un membre de cette famille Valcyr dont on murmure le nom avec crainte. L’homme portait un manteau sombre, comme s’il s’apprêtait à partir. Eryx, lui, ne bougeait pas. Il se tenait très droit, les bras croisés, les mâchoires serrées. Une colère froide émanait de lui, si dense qu’elle semblait plier la lumière autour de lui.
— Tu n’as aucune idée de ce que c’était, a-t-il répondu d’une voix basse.
— Je sais que tu utilises la mort d’Éléna pour justifier tes crimes, a rétorqué l’homme. Tu détruis des familles entières, Eryx. Tu signes des ruines. Et pour quoi ? Pour apaiser un fantôme ?
J’ai vu les épaules d’Eryx se raidir. Sa mâchoire s’est crispée, une veine a sailli sur son cou. Il a fait un pas vers l’homme, et j’ai cru qu’il allait le frapper. Mais il s’est arrêté à un souffle de lui, le regard incendié.
— Sors d’ici, a-t-il dit. Avant que je ne dise ce que je sais vraiment.
L’homme a blêmi. Il a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Il a reculé, a tourné les talons et a quitté la pièce par une autre porte. Le silence est retombé, lourd, brûlant.
Je n’aurais pas dû rester. Je le savais. Mais mes jambes étaient clouées au sol. Je venais d’apercevoir quelque chose que je n’aurais jamais imaginé. Derrière le milliardaire cruel, derrière l’homme qui détruit des familles sans un battement de cil, il y avait un homme blessé. Un homme brisé. La douleur dans sa voix n’était pas de la colère. C’était du chagrin. Un chagrin immense, sauvage, qui n’avait jamais cicatrisé.
C’est à ce moment qu’il m’a remarquée.
Son regard a glissé vers la porte, vers moi. Il s’est posé sur mon visage, et j’ai vu la douleur se refermer brutalement, comme une porte claquée. Son expression s’est durcie. Ses yeux sont devenus deux éclats de glace.
— Vous, a-t-il dit.
Sa voix était froide, tranchante. J’ai reculé d’un pas, le cœur battant.
— Vous écoutez aux portes, maintenant ? a-t-il demandé en s’avançant.
— Je passais, j’ai entendu…
— Je ne vous ai pas demandé de vous justifier.
Il s’est arrêté à quelques pas de moi. L’air entre nous s’est chargé d’électricité. Il me dominait de toute sa hauteur, et je me suis sentie minuscule, honteuse, fautive.
— Qu’est-ce que vous faites dans cette aile ? a-t-il repris.
— Je portais du linge, j’ai pris ce couloir pour gagner du temps.
— Vous n’avez pas le droit de vous trouver ici.
— Je l’ignorais.
— Vous ignorez beaucoup de choses, et pourtant vous vous trouvez toujours au mauvais endroit.
Sa remarque m’a cinglée comme une gifle. J’ai serré le linge contre ma poitrine, les joues brûlantes. Il m’a regardée avec une condescendance si froide que j’ai eu envie de disparaître sur place.
— Vous n’êtes qu’une employée, a-t-il dit lentement, comme si chaque mot devait s’enfoncer. Vous n’êtes rien ici. Vous n’avez aucune importance. Ne l’oubliez pas.
Ses paroles sont tombées comme des pierres dans l’eau noire. J’ai hoché la tête, incapable de parler. Mes yeux piquaient, mais je me suis interdit de pleurer devant lui. Je me suis redressée, malgré la honte qui me brûlait la gorge.
— Bien, monsieur, ai-je murmuré.
— Allez.
Je suis partie sans demander mon reste, le visage en feu. Mes pas résonnaient dans le couloir, trop rapides, trop forts. Je ne me suis pas retournée. Je ne voulais pas qu’il voie à quel point il m’avait humiliée.
Mais en marchant, j’entendais encore sa voix brisée lors de la dispute. L’homme qui menaçait son oncle, qui parlait de fantômes, qui disait « Avant que je ne dise ce que je sais vraiment. »
Cet homme-là n’était pas que le milliardaire cruel.
Il était un frère en deuil.
Et je venais de le voir à nu, l’espace d’un instant, avant qu’il ne referme la porte.
Chapitre 30EryxJe relis le message, les doigts si raides que l’écran tremble. « Le vrai père d’Ysoria est ton père. Elle est ta sœur. » Chaque mot s’imprime dans mon crâne comme une brûlure, puis le sens explose, me laisse sans souffle. Ma sœur. Ysoria est ma sœur. Le sol se dérobe sous mes pieds, et pourtant je reste debout, figé dans cette véranda où flotte encore le goût de citron de ses lèvres. Je viens d’embrasser ma sœur.Je m’écarte d’elle d’un pas brusque, la main sur ma bouche comme pour effacer le baiser. Elle me regarde, interdite, ses yeux sombres encore embrumés par ce qui vient de se passer. Ses joues sont rouges, ses lèvres gonflées, sa main est restée en suspens là où elle s’accrochait à ma chemise. Elle ne sait pas. Elle ne sait rien du message, de ce gouffre qui vient de s’ouvrir sous nos pieds. Moi, je sais, et cette connaissance me fracasse.— Eryx ? murmure-t-elle, la voix encore fragile.Sa voix m’atteint comme une lame tiède. Je secoue la tête, incapable de pa
Chapitre 29EryxJe la vois avant qu’elle ne me voie. C’est dans le jardin d’hiver, sous la verrière où la lumière de fin d’après-midi se teinte d’or pâle. Ysoria est assise sur un banc de pierre, un plateau de citronnade posé à côté d’elle, et elle rit. Pas un rire forcé, pas un de ces sourires polis qu’elle réserve aux domestiques. Non, elle rit vraiment, la tête renversée en arrière, les yeux plissés, une main posée sur sa poitrine comme pour retenir son souffle. Et ce rire ne m’est pas destiné. Il est pour lui.Un garçon brun aux épaules larges, un valet de jardin que je ne connais que trop. Théo, vingt-deux ans, des mains calleuses et un sourire facile. Il se tient debout devant elle, les pouces glissés dans sa ceinture, et raconte je ne sais quelle histoire qui la fait rayonner. Quelque chose se serre dans ma poitrine, une main invisible qui m’écrase les côtes. La jalousie n’est pas une émotion que je connais bien, ou que j’accepte. Elle monte comme une bile amère, brûlante, ins
Chapitre 28EryxL’odeur de fumée s’est incrustée partout, jusque dans les draps, jusque dans ma peau. Au matin, le manoir entier porte encore les traces de la nuit, une odeur âcre de bois calciné et de cire fondue, des cendres qui flottent dans la lumière grise comme des papillons morts. L’aile ouest n’a pas brûlé entièrement, mais la chapelle privée est détruite, le toit effondré, les vitraux éclatés. Les pompiers partis, les domestiques s’agitent en silence, les visages fermés. Et moi, je ne pense qu’à elle.Ysoria est restée debout jusqu’à l’aube, enveloppée dans une couverture, le visage maculé de suie, les yeux rougis par la fumée et la fatigue. Je l’ai portée, une fois de plus, jusqu’à sa chambre, malgré ses protestations. Elle tremblait, mais ce n’était pas de froid. C’était de peur, de choc, de quelque chose de plus profond qui la reliait à cette nuit. La femme en noir n’a pas reparu. Les flammes ont avalé la chapelle et, avec elle, peut-être les réponses que nous cherchions.
Chapitre 27YsoriaLa douleur me réveille en sursaut, une pulsation sourde dans la tempe, une brûlure qui irradie dans ma cheville. Je reste quelques secondes immobile, les yeux ouverts sur l’obscurité, à écouter le silence de la chambre. La pièce sent la cire, la lavande, et quelque chose de plus amer, un parfum d’homme qui flotte encore dans l’air. Eryx est resté là, je le sens. Sa présence imprègne les draps, les murs, cette atmosphère étrangement lourde qui m’enveloppe depuis que j’ai rouvert les yeux. Je me redresse lentement, le corps courbaturé, la tête qui tourne. La lumière pâle de la lune filtre à travers les rideaux, dessine des ombres mouvantes sur le parquet. Je m’assois au bord du lit, les pieds nus sur le bois froid, et je respire profondément.Le silence est si dense que j’entends battre mon cœur. Puis, un bruit. Faible, lointain, comme un sanglot étouffé. Je me fige, les sens en alerte. Ce n’est pas le craquement d’une boiserie, ni le souffle du vent. C’est un son hum
Chapitre 26EryxJe ne quitte pas son visage. Les heures passent, lentes, épaisses, et je ne vois que lui. Ysoria est étendue sur le lit de la chambre bleue, pâle comme un linge, les lèvres presque blanches, une ombre violette sous ses yeux clos. Le médecin est venu, un vieil homme aux gestes précis et au visage fermé. Il a parlé de commotion, de cheville foulée, de contusions multiples, mais aussi d’un état de choc profond. Il a nettoyé la plaie sur sa tempe, a bandé sa cheville, puis s’est retiré en murmurant des recommandations que je n’ai pas écoutées. Rien ne compte, à part elle.Je suis assis sur une chaise que j’ai tirée au bord du lit, les coudes posés sur mes genoux, les mains jointes sous mon menton. La lampe de chevet diffuse une lueur ambrée qui creuse les ombres sur ses traits, rend son visage encore plus fragile. Sa respiration est régulière, mais superficielle, comme si elle luttait même dans le sommeil. Je ne peux pas détacher mon regard de cette poitrine qui se soulèv
Chapitre 25YsoriaJe descends l’escalier de service avec un panier de linge trop lourd, les bras tremblants, la poitrine serrée par cette humiliation qui ne me lâche pas. Les mots d’Eryx résonnent encore en moi, comme un écho venimeux. « Vous n’êtes rien ici. » Chaque marche me semble plus haute, plus froide, plus hostile. Le bois craque sous mes pieds, l’air sent la poussière et la cire rance. Je devrais être habituée à ce rejet, à ces regards en coin, à ces silences qui me condamnent. Mais aujourd’hui, tout est plus lourd. Même mon propre corps pèse, comme si le poids de cette maison s’accrochait à mes chevilles.Je pose le panier sur la marche pour reprendre mon souffle. La lueur blafarde d’une ampoule nue découpe des ombres mouvantes sur les murs de pierre. Le silence est si épais que j’entends ma propre respiration. C’est dans ces moments-là que je mesure à quel point je suis seule. Pas un visage ami, pas une main tendue. Rien. Je ne suis qu’une étrangère, une intruse, une gouve







