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Chapitre 5

Author: Roman
last update publish date: 2026-08-17 03:10:37

Chapitre 5

Eryx

En voyant Ysoria tenir la photographie d’Éléna, quelque chose en moi se fissure. Une déflagration silencieuse, un séisme qui part de la poitrine et remonte dans les mâchoires. La colère ne vient pas d’abord. La peur, elle, surgit en premier, brutale, ancienne, souterraine. Cette photographie, je ne l’avais pas vue depuis des années. Je croyais qu’elle avait été détruite, brûlée avec le reste, dispersée avec ses affaires. Et voilà que cette fille la tient entre ses doigts, comme si elle possédait un droit sur le passé, comme si elle pouvait le profaner.

Je lui arrache presque le cliché des mains. Le papier gondolé ploie sous ma paume. Je ne veux plus le regarder, mais l’image s’imprime en moi, malgré moi. Le visage d’Éléna, son sourire doux, sa robe claire, cette lumière d’été qui la baignait. Et puis il y a cette autre image, superposée, insupportable : Ysoria. Le même visage, presque trait pour trait. La même inclinaison de tête. Le même regard. C’est une cruauté que je ne peux pas nommer, une imposture que je ne peux pas tolérer.

— Vous fouillez dans ce qui ne vous concerne pas, dis-je d’une voix que je ne reconnais pas.

Elle me fait face, pâle, les lèvres entrouvertes, les bras serrés autour d’elle. Elle a peur, mais elle ne fuit pas. C’est cette absence de fuite qui m’enrage le plus. Elle reste plantée là, dans cette pièce interdite, avec ce visage qui n’aurait jamais dû entrer ici.

— Cette femme me ressemble, murmure-t-elle.

— Ne dites pas ça.

— Vous voyez bien que c’est vrai.

Sa voix tremble, mais ses yeux me défient. J’avance d’un pas. Elle recule. Enfin. J’en éprouve une satisfaction amère, mêlée d’un vertige que je ne veux pas analyser. Je ne veux pas de cette ressemblance. Je ne veux pas de ce trouble. Je ne veux pas que le visage de ma sœur surgisse dans les traits d’une étrangère payée pour balayer mes planchers.

— Vous ne savez rien de ce que vous venez de réveiller, dis-je.

— Alors dites-moi.

— Ce n’est pas votre place.

— Elle me ressemble, répète-t-elle, plus fort.

Sa voix brise un interdit. Je sens mon sang brûler. Je l’attrape par le bras, doucement mais fermement, juste assez pour l’attirer vers moi. Elle se fige. Son pouls bat sous ma paume, rapide, affolé. Son visage est tout près du mien. L’odeur de sa peau me monte à la tête, légère, propre, insoutenable. Je la fixe, et dans ses yeux je vois Éléna. Cette façon qu’elle avait de se taire en criant. Cette douleur qui se déguisait en fierté.

— Vous voulez savoir qui elle est ? demandé-je, la voix rauque.

Elle hoche la tête, incapable de parler.

— C’est ma sœur, dis-je. La seule chose pure que j’aie jamais eue. Et elle est morte à cause de gens qui n’auraient jamais dû la connaître.

Je la relâche brusquement. Elle chancelle, se rattrape au secrétaire. Je glisse la photographie dans ma poche, lentement, sans la quitter des yeux.

— Maintenant, partez, dis-je.

Elle ne bouge pas tout de suite. Son regard me sonde, me traverse. Elle semble vouloir ajouter quelque chose, mais elle se tait. Elle finit par sortir, sans un mot, d’un pas raide mais encore habité d’une dignité têtue.

La porte se referme. Je reste seul, debout dans la poussière, le poing serré sur la photographie.

La peur ne me lâche pas. Une peur ancienne, que je croyais enterrée avec Éléna. Elle revient, visqueuse, froide, et elle ressemble à un fantôme.

Ysoria Naven n’est pas venue ici par hasard. J’en suis certain maintenant. Et je vais la garder près de moi. Très près. Jusqu’à ce qu’elle avoue ce qu’elle sait. Jusqu’à ce qu’elle trahisse ce qu’elle cache.

Mais derrière ma haine, derrière cette violence qui me ronge, une petite voix me murmure que je viens de commettre une erreur. Que cette fille, avec son visage interdit, est en train de réveiller tout ce que j’ai passé dix ans à étouffer.

Je sors la photographie de ma poche. Mes doigts tremblent. Je ne sais plus si c’est de rage ou de chagrin.

Éléna me regarde.

Et pour la première fois, j’ai l’impression qu’elle me reproche quelque chose.

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