LOGINChapitre 5
Eryx
En voyant Ysoria tenir la photographie d’Éléna, quelque chose en moi se fissure. Une déflagration silencieuse, un séisme qui part de la poitrine et remonte dans les mâchoires. La colère ne vient pas d’abord. La peur, elle, surgit en premier, brutale, ancienne, souterraine. Cette photographie, je ne l’avais pas vue depuis des années. Je croyais qu’elle avait été détruite, brûlée avec le reste, dispersée avec ses affaires. Et voilà que cette fille la tient entre ses doigts, comme si elle possédait un droit sur le passé, comme si elle pouvait le profaner.
Je lui arrache presque le cliché des mains. Le papier gondolé ploie sous ma paume. Je ne veux plus le regarder, mais l’image s’imprime en moi, malgré moi. Le visage d’Éléna, son sourire doux, sa robe claire, cette lumière d’été qui la baignait. Et puis il y a cette autre image, superposée, insupportable : Ysoria. Le même visage, presque trait pour trait. La même inclinaison de tête. Le même regard. C’est une cruauté que je ne peux pas nommer, une imposture que je ne peux pas tolérer.
— Vous fouillez dans ce qui ne vous concerne pas, dis-je d’une voix que je ne reconnais pas.
Elle me fait face, pâle, les lèvres entrouvertes, les bras serrés autour d’elle. Elle a peur, mais elle ne fuit pas. C’est cette absence de fuite qui m’enrage le plus. Elle reste plantée là, dans cette pièce interdite, avec ce visage qui n’aurait jamais dû entrer ici.
— Cette femme me ressemble, murmure-t-elle.
— Ne dites pas ça.
— Vous voyez bien que c’est vrai.
Sa voix tremble, mais ses yeux me défient. J’avance d’un pas. Elle recule. Enfin. J’en éprouve une satisfaction amère, mêlée d’un vertige que je ne veux pas analyser. Je ne veux pas de cette ressemblance. Je ne veux pas de ce trouble. Je ne veux pas que le visage de ma sœur surgisse dans les traits d’une étrangère payée pour balayer mes planchers.
— Vous ne savez rien de ce que vous venez de réveiller, dis-je.
— Alors dites-moi.
— Ce n’est pas votre place.
— Elle me ressemble, répète-t-elle, plus fort.
Sa voix brise un interdit. Je sens mon sang brûler. Je l’attrape par le bras, doucement mais fermement, juste assez pour l’attirer vers moi. Elle se fige. Son pouls bat sous ma paume, rapide, affolé. Son visage est tout près du mien. L’odeur de sa peau me monte à la tête, légère, propre, insoutenable. Je la fixe, et dans ses yeux je vois Éléna. Cette façon qu’elle avait de se taire en criant. Cette douleur qui se déguisait en fierté.
— Vous voulez savoir qui elle est ? demandé-je, la voix rauque.
Elle hoche la tête, incapable de parler.
— C’est ma sœur, dis-je. La seule chose pure que j’aie jamais eue. Et elle est morte à cause de gens qui n’auraient jamais dû la connaître.
Je la relâche brusquement. Elle chancelle, se rattrape au secrétaire. Je glisse la photographie dans ma poche, lentement, sans la quitter des yeux.
— Maintenant, partez, dis-je.
Elle ne bouge pas tout de suite. Son regard me sonde, me traverse. Elle semble vouloir ajouter quelque chose, mais elle se tait. Elle finit par sortir, sans un mot, d’un pas raide mais encore habité d’une dignité têtue.
La porte se referme. Je reste seul, debout dans la poussière, le poing serré sur la photographie.
La peur ne me lâche pas. Une peur ancienne, que je croyais enterrée avec Éléna. Elle revient, visqueuse, froide, et elle ressemble à un fantôme.
Ysoria Naven n’est pas venue ici par hasard. J’en suis certain maintenant. Et je vais la garder près de moi. Très près. Jusqu’à ce qu’elle avoue ce qu’elle sait. Jusqu’à ce qu’elle trahisse ce qu’elle cache.
Mais derrière ma haine, derrière cette violence qui me ronge, une petite voix me murmure que je viens de commettre une erreur. Que cette fille, avec son visage interdit, est en train de réveiller tout ce que j’ai passé dix ans à étouffer.
Je sors la photographie de ma poche. Mes doigts tremblent. Je ne sais plus si c’est de rage ou de chagrin.
Éléna me regarde.
Et pour la première fois, j’ai l’impression qu’elle me reproche quelque chose.
Chapitre 75YsoriaJe suis assise sur le lit de la chambre bleue, les genoux repliés contre ma poitrine, les yeux fixes. La pluie frappe la fenêtre, un crépitement régulier qui emplit le silence. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là. Des heures, peut-être. Depuis que je suis rentrée de chez Gaspard. Depuis qu’il a refusé de me répondre. Depuis que je ne sais plus qui je suis.La porte s’ouvre doucement. Eryx entre, le visage inquiet. Il s’approche lentement, comme s’il craignait de m’effrayer. Il s’assied au bord du lit, à distance, et me regarde. Je sens son regard sur moi, chaud, inquiet. Mais je ne peux pas le regarder. Pas encore.— Ysoria, dit-il doucement. Tu es rentrée. Je t’ai attendue.— Je sais.— Où étais-tu ?— Chez Gaspard.Il ne dit rien. Il
Chapitre 74YsoriaLa maison est petite, grise, coincée entre deux immeubles plus hauts. Je n’y suis pas venue depuis des années. Pas depuis la mort d’Hélène. Pas depuis que j’ai fui cet homme et ses silences. Mais aujourd’hui, je suis là. Devant sa porte. La main levée, suspendue, tremblante.Je frappe. Trois coups secs. Le silence, puis des pas lourds. La porte s’ouvre. Gaspard Naven se tient devant moi. Plus vieux, plus sec, les joues creusées, les yeux gris toujours aussi froids. Il me regarde comme si j’étais une étrangère.— Ysoria.— Bonjour, Gaspard.Il ne m’invite pas à entrer. Il reste là, sur le seuil, à me détailler.— Qu’est-ce que tu veux ?— Je veux des réponses.Il hausse un sourcil. Rien d’autre. Aucune émotion. Aucun
Chapitre 73EryxJe tiens les documents entre mes mains, les doigts crispés sur le papier jauni. Kaïros vient de partir, me laissant seul avec ces preuves qui pèsent plus lourd que tous les contrats que j’ai signés. Je les étale sur mon bureau. La photographie. La lettre. Le certificat. Et cette vérité qui me frappe au visage.Mon père. Aldren Valcyr. L’homme de glace, le patriarche impitoyable, celui qui ne souriait jamais, qui ne touchait personne, qui traitait sa femme et ses enfants comme des employés. Cet homme-là avait une maîtresse. Une femme de chambre. Nora Naven.Je reprends la photographie. Ils sont là, tous les deux, devant le manoir. Elle, jeune, brune, le regard doux. Lui, la main posée sur son épaule, possessif. Le sourire aux lèvres. Un sourire que je ne lui ai jamais vu. Un sourire d’homme amoureux. Ou d’homme sati
Chapitre 72YsoriaJe suis assise dans la bibliothèque, un livre ouvert sur les genoux, mais je ne lis pas. Mes yeux fixent les lignes sans les voir. Depuis des jours, une question me ronge. Qui était vraiment ma mère ? La femme de la photographie, Nora Naven, celle qui me ressemble trait pour trait. Celle qui a travaillé dans ce manoir. Celle qui a été chassée trois mois après ma naissance.Je referme le livre, me lève, et je me dirige vers les archives. Eryx m’a dit de ne pas y aller seule, mais je n’ai pas besoin de sa permission. Je pousse la porte basse, allume la lampe de poche que j’ai glissée dans ma poche, et je m’enfonce dans la pièce poussiéreuse. Les rayonnages s’élèvent autour de moi, chargés de registres, de dossiers, de boîtes. Je cherche le nom de Nora. Je le trouve dans un registre de personnel, jauni par l
Chapitre 71KaïrosLa lampe de poche tremble dans ma main. Je suis accroupi dans les archives du manoir depuis des heures, entouré de cartons poussiéreux et de registres jaunis. Je cherche tout ce qui concerne Nora Naven. Eryx m’a demandé de découvrir la vérité sur cette femme, et je ne lâcherai pas avant de l’avoir trouvée.J’ouvre une boîte marquée « Personnel – 1990-1999 ». À l’intérieur, des dossiers de domestiques, des lettres de recommandation, des fiches de paie. Je les feuillette rapidement, sans rien trouver d’intéressant. Puis, au fond, sous une liasse de factures, je trouve une enveloppe de cuir fermée par un ruban. Je la dénoue, en sors une liasse de photographies.La première me fait retenir mon souffle. Nora Naven, jeune, souriante, debout dans le grand hall du manoir. À ses côtés, un homme que je reconnais immédiatement. Le père d’Eryx. Celui qui a bâti l’empire, celui qui a fait disparaître des gens, celui qui est mort dans des circonstances troubles. Ils se tiennent t
Chapitre 70EryxJe sens sa main trembler dans la mienne. Ysoria se tient à côté de moi, le visage pâle, mais le menton levé. Les journalistes sont là, massés derrière les grilles, leurs caméras pointées vers nous comme des armes. Les questions fusent, acides, cruelles. « Mademoiselle Naven, êtes-vous une prostituée ? » « Monsieur Valcyr, avez-vous acheté son silence ? » « Combien vous a coûté cette mascarade ? » Je sens la colère monter, une vague noire qui menace de tout emporter. Mais je la contiens. Pas ici. Pas maintenant.Je me tourne vers Ysoria. Ses yeux sombres plongent dans les miens, et je vois dans leur profondeur une force que rien ne peut briser. Elle a été humiliée, piétinée, traitée comme une moins-que-rien. Et pourtant, elle est là, debout, à c&ocir







