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Chapitre 2

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last update Tanggal publikasi: 2026-09-28 04:47:04

Chapitre 2

Maël

Je ne délègue jamais les négociations importantes. Jamais. C'est une règle que je me suis imposée il y a des années, après avoir perdu un contrat à huit chiffres parce qu'un directeur trop zélé avait cru pouvoir parler en mon nom. Depuis, je m'occupe de tout. Seul.

Alors ce matin, quand je pose le dossier Varennes sur le bureau de Clara, je sens quelque chose se fissurer dans mes propres règles.

— Vous vous occupez de cette négociation.

Elle lève les yeux. Surprise. Une seconde à peine, puis son visage redevient lisse.

— Moi ?

— Vous.

— Monsieur, c'est une négociation à huit chiffres. Les associés attendent que vous soyez en première ligne.

— Je sais ce qu'ils attendent.

— Alors pourquoi moi ?

Je ne réponds pas tout de suite. Parce que la vérité est trop simple. Parce que je ne veux pas la dire à voix haute. Parce que, depuis quatre ans, elle est la seule dont je sais, sans l'ombre d'un doute, qu'elle ne me trahira pas.

— Parce que vous comprenez avant que j'explique. C'est tout.

Elle me regarde. Longuement. Quelque chose passe dans ses yeux. Je ne sais pas quoi. Une lumière, une ombre, je ne saurais dire. Puis elle hoche la tête, prend le dossier, le pose à sa droite, à sept centimètres du bord de son sous-main.

— Bien. Je m'en occupe.

C'est tout. Pas de question. Pas de protestation. Pas de remerciement. Efficace. Loyale. Irréprochable.

Je retourne dans mon bureau. Je ferme la porte. Je m'assois. Je respire.

L'après-midi, nous préparons la stratégie ensemble. Elle entre, s'assoit en face de moi, ouvre son carnet. Elle attend. Ses mains sont posées à plat sur la table. Ses yeux ne cillent pas.

— Varennes est un requin, dis-je. Il va attaquer sur les délais.

— Il attaquera d'abord sur la forme. Il arrivera en retard. Il parlera de tout sauf du contrat. Il vous testera sur un point mineur pour voir si vous cédez.

Je m'arrête. Je la regarde.

— Comment le savez-vous ?

— J'ai lu ses trois dernières négociations. C'est sa méthode. Toujours la même. Il ouvre large, il recule lentement, il arrache un détail, puis il demande le tout.

Un silence. Je la dévisage. Elle ne sourit pas. Elle ne cherche pas à me plaire. Elle expose. C'est tout.

— Vous avez lu ses négociations.

— Oui.

— Quand ?

— Hier soir. Après votre départ.

Je ne dis rien. Je regarde ses doigts posés sur la table. Ses ongles courts. Sa chemise blanche, fermée jusqu'au col. La façon dont elle respire, calme, régulière, maîtrisée. Et je sens, au creux de ma poitrine, quelque chose se serrer. Une chaleur. Une tension. Que je refuse de nommer.

— Bien, dis-je, la voix plus basse que je ne voudrais. On fait comme ça.

Elle hoche la tête. Elle se lève. Elle sort.

Je reste seul.

Le lendemain, elle est absente.

Je l'apprends à huit heures, quand je pousse la porte de mon bureau et que la tasse n'est pas là. Pas de café. Pas de dossiers alignés. Pas de Mademoiselle Laurent.

— Elle a appelé ce matin, m'annonce la DRH. Elle ne viendra pas aujourd'hui.

— Pourquoi ?

— Elle n'a pas précisé.

Je raccroche. Je m'assois. Je regarde la porte vitrée. Le fauteuil vide. L'écran éteint. Le silence.

Je travaille. J'essaie. Je convoque une réunion. Je signe des documents. Je réponds à des mails. Mais tout est décalé. Le café que je commande moi-même est trop amer. Les dossiers sont mal classés. Le silence est trop lourd.

À midi, je passe devant son poste. Je m'arrête. Je regarde son sous-main vide. Son carnet fermé. Son stylo, posé bien droit, aligné avec le bord. Personne n'a touché à ses affaires. Personne n'a osé.

Je pose ma main sur le dossier de son fauteuil. Je ne sais pas pourquoi. Je retire ma main. Je continue.

Le soir, je quitte le bureau plus tard que d'habitude. Je repasse devant son poste. Toujours vide. Toujours silencieux. Et pour la première fois depuis quatre ans, je me demande où elle est. Ce qu'elle fait. Avec qui.

Cette pensée me frappe. Je la repousse. Je la noie dans le travail. Mais elle revient. Toujours. Plus forte.

Le lendemain, elle est là. À huit heures. Café à sept centimètres du bord. Dossiers alignés. Sourire irréprochable.

— Bonjour, Monsieur.

— Bonjour, Mademoiselle Laurent.

Je m'assois. Je bois mon café. Il est parfait. Les dossiers sont parfaits. Tout est parfait.

Et je ne me demande pas pourquoi son absence de la veille m'a dérangé à ce point. Je ne me demande pas pourquoi j'ai posé ma main sur son fauteuil. Je ne me demande pas pourquoi j'ai pensé à elle, le soir, dans ma voiture, sur le trajet du retour.

Je ne me demande rien.

Parce que, pour moi, Clara est devenue indispensable au fonctionnement de mon quotidien. Comme l'air. Comme l'eau. Comme une évidence qu'on ne questionne pas.

Elle est mon assistante. Efficace. Loyale. Irréprochable.

Rien de plus.

Ce jour-là, elle prépare la négociation Varennes avec une précision chirurgicale. Chaque argument est pesé. Chaque réponse anticipée. Chaque faille identifiée. Elle me tend une note de synthèse de trois pages, sans une faute, sans une approximation.

— C'est parfait, dis-je.

— Merci.

Elle retourne à son poste. Elle s'assoit. Elle ouvre son carnet. Elle écrit.

Je la regarde à travers la porte vitrée. Ses épaules sont légèrement voûtées. Ses cheveux sont attachés. Elle porte une chemise blanche, fermée jusqu'au col. Elle est belle. D'une beauté discrète, grave, presque douloureuse.

Je détourne les yeux.

Je ne vois pas qu'elle attend. Depuis quatre ans, elle attend. Un signe. Un mot. Un regard qui s'arrête. Une main qui se pose. Quelque chose qui lui fasse croire qu'elle compte davantage.

Je ne vois rien.

Parce que je ne regarde pas.

Et ce soir-là, en quittant le bureau, je passe devant elle sans m'arrêter. Sans un mot. Sans un regard.

Elle lève les yeux une seconde. Une seule.

Je ne les vois pas.

Je ferme la porte. Je descends les escaliers. Je marche vers ma voiture. Et derrière moi, dans le bureau silencieux, Clara referme son carnet.

Elle attend.

Encore.

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