LOGINChapitre 3
Clara
La pause déjeuner. La salle est pleine. Je mange vite, tête baissée, comme toujours. Je ne reste jamais longtemps. Je ne cherche pas la conversation. Je fais ce que je sais faire depuis quatre ans : exister sans qu'on me remarque.
Sarah est là. La directrice marketing. Talons hauts, rire trop fort, sourire trop rouge. Elle parle fort, elle occupe l'espace, elle rit de ses propres blagues avant même que les autres les comprennent.
— Tu sais ce qu'on dit sur toi et Maël ?
Je relève la tête. Mon cœur s'arrête une seconde.
— Non.
— Que tu es toujours fourrée dans son bureau. Que tu restes tard. Que tu portes des chemises blanches exprès pour lui.
Quelques rires autour de la table. Des rires discrets, gênés, mais des rires quand même.
— Ce n'est pas vrai.
Ma voix sort trop vite. Trop fort. Je le sens. Je le regrette immédiatement.
— Oh, détends-toi, Clara. Je plaisante.
Elle ne plaisante pas. Pas vraiment. Ses yeux me détaillent, de haut en bas, comme si elle cherchait une preuve. Une trace. Un aveu.
— Je travaille pour lui, c'est tout. Je fais mon travail.
— Bien sûr. C'est ce que disent toutes les assistantes.
Un rire. Plus fort. Plus collectif. Je sens mes joues chauffer. Mes mains trembler. Je pose ma fourchette. Je ne peux plus manger. Je ne peux plus respirer.
Et à ce moment-là, je le vois.
Maël.
Debout, à l'entrée de la salle. Il nous regarde. Il a tout entendu. Je le sais. Je le vois dans la rigidité de ses épaules, dans la façon dont sa mâchoire s'est serrée.
Il ne dit rien.
Il reste là. Silencieux. Immobile. Il me regarde, moi, avec une expression que je ne comprends pas. Puis il tourne les talons. Il part.
Il n'a rien dit.
Pas un mot. Pas un geste. Pas une défense. Rien.
Les rires continuent. Sarah hausse les épaules, passe à autre chose. La conversation dérive. On parle de vacances, de projets, de tout ce qui n'a aucune importance.
Moi, je reste là. Figée. Humiliée.
Je ramasse mon plateau. Je me lève. Je marche vers la sortie. Mes jambes tremblent. Je ne regarde personne.
Dans le couloir, je m'arrête. Je m'appuie contre le mur. Je ferme les yeux. Mon cœur bat trop vite. Ma gorge se serre.
Ce silence.
Ce silence de Maël me fait plus mal que les plaisanteries de Sarah. Plus mal que les rires. Plus mal que tout. Parce que, pendant une seconde, j'ai espéré. J'ai espéré qu'il dise quelque chose. Qu'il prenne ma défense. Qu'il dise simplement : « Clara n'est pas une femme comme les autres à mes yeux. »
Rien.
Il n'a rien dit.
Je retourne à mon poste. Je m'assois. J'allume mon ordinateur. Je fixe l'écran. Les lettres dansent. Je ne vois rien.
Une heure plus tard, il m'appelle.
— Mademoiselle Laurent ?
Sa voix est neutre. Normale. Comme si rien ne s'était passé. Comme si la scène de midi n'avait jamais existé.
— Oui, Monsieur ?
— Le dossier Varennes. Vous avez avancé ?
— Oui.
— Bien. Apportez-le-moi.
J'entre dans son bureau. Je pose le dossier sur sa table. Il ne lève pas les yeux. Il ne me regarde pas. Il feuillette les pages, calmement, comme si j'étais un meuble. Comme si je n'étais pas la femme qu'on venait d'humilier devant la moitié de l'entreprise.
— C'est bien. Vous pouvez disposer.
Je reste une seconde. Une seule. Je le regarde. Je cherche quelque chose dans son visage. Une fissure. Un remords. Une excuse.
Il n'y a rien.
— Monsieur ?
— Oui ?
— Rien.
Je sors. Je ferme la porte. Je retourne à mon poste.
Et je comprends, avec une clarté qui me coupe le souffle, qu'il ne dira jamais rien. Qu'il ne me défendra jamais. Qu'il ne me verra jamais comme autre chose que son assistante. Efficace. Loyale. Irréprochable.
Rien de plus.
Ce soir-là, je reste tard. Tout le monde est parti. Le bureau est silencieux. Je regarde la porte vitrée. Maël est encore là. Penché sur ses dossiers. Il ne sait pas que je le regarde. Il ne sait pas que je l'aime. Il ne saura jamais.
Je pose ma main sur mon ventre. C'est un geste que je fais souvent maintenant. Un geste secret. Un geste que personne ne voit.
— Je t'aime.
Je le dis tout bas. Pour moi. Pour lui. Pour cet enfant qui grandit dans le silence.
Et dans le bureau d'à côté, Maël ne lève pas les yeux. Il ne m'entend pas. Il ne m'a jamais entendue.
Je ferme mon ordinateur. Je prends mon sac. Je me lève.
Demain, je partirai.
Mais ce soir, je reste encore une minute. Juste une. À le regarder à travers la vitre. À me dire que, peut-être, un jour, il saura.
Puis je m'en vais.
Sans un bruit.
Sans un mot.
Comme toujours.
Chapitre 6ClaraLe lendemain de la soirée, j'arrive au bureau à huit heures. Je n'ai pas dormi. J'ai tourné toute la nuit. Ce regard. Ce regard sombre qu'il a posé sur moi. Ce « Mademoiselle Laurent » tranchant comme une lame. Cette main qu'il n'a pas posée. Cette main que j'ai espérée.Je pose la tasse à sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers. Je m'assois. Je respire.Il arrive à huit heures dix. Il ne me salue pas. Il entre dans son bureau. Il ferme la porte. Je le regarde à travers la vitre. Il s'assoit. Il ouvre son ordinateur. Il ne lève pas les yeux.Une heure passe. Deux. Le silence est insupportable. Je tape des lettres qui ne veulent rien dire. Je relis des mails sans les comprendre. J'attends. Quoi ? Je ne sais pas. Un mot. Un regard. Quelque chose.À onze heures, il m'appelle.— Mademoiselle Laurent.Sa voix est froide. Neutre. Contrôlée.— Oui, Monsieur ?— Entrez.J'entre. Je reste debout devant son bureau. Il ne m'invite pas à m'asseoir. Il ne lève pas les ye
Chapitre 5MaëlJe la vois avant même de la chercher. C'est plus fort que moi. Depuis qu'elle est entrée dans cette salle, dans cette robe émeraude qui ne ressemble à rien de ce qu'elle porte d'habitude, mes yeux reviennent vers elle. Malgré moi. Contre moi.Elle ne le sait pas. Elle ne le saura jamais.Je parle à Vasseur. Un actionnaire. Il me raconte je ne sais quoi sur les marchés asiatiques. Je hoche la tête. Je souris. Je fais semblant. Et par-dessus son épaule, je la regarde.Elle est seule. Elle tient son verre sans le boire. Elle regarde la salle. Elle a l'air perdue. Belle. Trop belle. Cette robe. Pourquoi cette robe ? Pour qui ?Un homme s'approche.Grand. Brun. Costume gris. Sourire trop large. Il se penche vers elle. Il parle. Elle hoche la tête. Polie. Toujours polie. Elle recule d'un pas. Il avance. Elle recule encore. Il avance encore.Ma main se serre autour de ma flûte. Je la repose. Trop fort. Le verre claque contre la table. Vasseur s'interrompt.— Tout va bien, Maë
Chapitre 4ClaraLa soirée bat son plein. Lustres, marbre, champagne. Je porte une robe émeraude, dos nu, fendue jusqu'à mi-cuisse. Je l'ai choisie ce matin sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être parce que j'en avais assez de disparaître.J'accompagne Maël. C'est mon rôle. Je reste à la distance habituelle. Celle qui me sépare de lui depuis quatre ans. Je tiens mon verre sans le boire. Je souris sans y penser.Les regards glissent sur moi. Je les sens. Sur ma nuque. Sur mes épaules. Sur la courbe de mes hanches. Je ne suis pas habituée. Je ne sais pas quoi en faire. Je baisse les yeux.— Vous avez changé de robe.Sa voix me fait sursauter. Il ne me regarde pas. Il fixe la salle. Mais il a parlé. À moi.— Oui.— Elle est… différente.Différente. Pas belle. Pas élégante. Différente. Je ravale ma déception.— Merci, Monsieur.Il ne répond pas. Il s'éloigne. Il serre des mains. Il sourit. Il est déjà ailleurs.Je reste seule. Une minute. Deux. Puis un homme s'approche. Grand, brun, cost
Chapitre 3ClaraLa pause déjeuner. La salle est pleine. Je mange vite, tête baissée, comme toujours. Je ne reste jamais longtemps. Je ne cherche pas la conversation. Je fais ce que je sais faire depuis quatre ans : exister sans qu'on me remarque.Sarah est là. La directrice marketing. Talons hauts, rire trop fort, sourire trop rouge. Elle parle fort, elle occupe l'espace, elle rit de ses propres blagues avant même que les autres les comprennent.— Tu sais ce qu'on dit sur toi et Maël ?Je relève la tête. Mon cœur s'arrête une seconde.— Non.— Que tu es toujours fourrée dans son bureau. Que tu restes tard. Que tu portes des chemises blanches exprès pour lui.Quelques rires autour de la table. Des rires discrets, gênés, mais des rires quand même.— Ce n'est pas vrai.Ma voix sort trop vite. Trop fort. Je le sens. Je le regrette immédiatement.— Oh, détends-toi, Clara. Je plaisante.Elle ne plaisante pas. Pas vraiment. Ses yeux me détaillent, de haut en bas, comme si elle cherchait une
Chapitre 2MaëlJe ne délègue jamais les négociations importantes. Jamais. C'est une règle que je me suis imposée il y a des années, après avoir perdu un contrat à huit chiffres parce qu'un directeur trop zélé avait cru pouvoir parler en mon nom. Depuis, je m'occupe de tout. Seul.Alors ce matin, quand je pose le dossier Varennes sur le bureau de Clara, je sens quelque chose se fissurer dans mes propres règles.— Vous vous occupez de cette négociation.Elle lève les yeux. Surprise. Une seconde à peine, puis son visage redevient lisse.— Moi ?— Vous.— Monsieur, c'est une négociation à huit chiffres. Les associés attendent que vous soyez en première ligne.— Je sais ce qu'ils attendent.— Alors pourquoi moi ?Je ne réponds pas tout de suite. Parce que la vérité est trop simple. Parce que je ne veux pas la dire à voix haute. Parce que, depuis quatre ans, elle est la seule dont je sais, sans l'ombre d'un doute, qu'elle ne me trahira pas.— Parce que vous comprenez avant que j'explique.
Chapitre 1ClaraQuatre ans que je travaille pour Maël D'Aubry. Quatre ans que je connais ses habitudes, ses silences, ses humeurs. Quatre ans que je l'aime sans le lui dire.Il ne m'appelle jamais Clara. Toujours Mademoiselle Laurent. Alors j'ai appris à vivre avec ce nom d'emprunt, à m'y blottir, à faire semblant que c'était assez.Chaque matin, j'entre dans son bureau à huit heures. Je pose la tasse à sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers dans l'ordre. Je souris. Je suis irréprochable. Je suis invisible.Et à l'intérieur, je meurs un peu.— Bonjour, Mademoiselle Laurent.— Bonjour, Monsieur.— Les rapports ?— Sur votre bureau.— Bien.Trois mots. Quatre ans de trois mots.Ce soir, c'est la soirée annuelle de l'entreprise. Je porte une robe sombre, choisie pour ne pas attirer l'attention. Je reste en retrait. Je surveille. C'est mon rôle.Maël circule. Costume noir. Sourire aux actionnaires. Poignées de main. Je le regarde à la distance qui me sépare de lui depuis quatr







