LOGINChapitre 6
Clara
Le lendemain de la soirée, j'arrive au bureau à huit heures. Je n'ai pas dormi. J'ai tourné toute la nuit. Ce regard. Ce regard sombre qu'il a posé sur moi. Ce « Mademoiselle Laurent » tranchant comme une lame. Cette main qu'il n'a pas posée. Cette main que j'ai espérée.
Je pose la tasse à sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers. Je m'assois. Je respire.
Il arrive à huit heures dix. Il ne me salue pas. Il entre dans son bureau. Il ferme la porte. Je le regarde à travers la vitre. Il s'assoit. Il ouvre son ordinateur. Il ne lève pas les yeux.
Une heure passe. Deux. Le silence est insupportable. Je tape des lettres qui ne veulent rien dire. Je relis des mails sans les comprendre. J'attends. Quoi ? Je ne sais pas. Un mot. Un regard. Quelque chose.
À onze heures, il m'appelle.
— Mademoiselle Laurent.
Sa voix est froide. Neutre. Contrôlée.
— Oui, Monsieur ?
— Entrez.
J'entre. Je reste debout devant son bureau. Il ne m'invite pas à m'asseoir. Il ne lève pas les yeux.
— Le dossier Varennes. Où en est-il ?
— Il avance. J'ai préparé les notes de synthèse. Elles sont sur votre bureau.
— Bien.
Un silence. Il feuillette. Il ne dit rien. Je m'apprête à sortir.
— Autre chose.
Je me fige.
— Hier soir. Cet homme. Vous avez passé trop de temps avec lui.
Mon cœur s'arrête. Une seconde. Puis repart. Trop vite. Trop fort.
— Pardon ?
— Vous m'avez entendu. Vous êtes là pour travailler, pas pour discuter avec les invités.
— Il est venu me parler. Je suis restée polie.
— Trop polie.
Je le regarde. Il me regarde enfin. Ses yeux sont durs. Sombres. Ce n'est pas de la colère professionnelle. C'est autre chose. Quelque chose que je n'ose pas nommer.
— Pourquoi cela vous concerne-t-il ?
Les mots sortent tout seuls. Directs. Bruts. Je ne les regrette pas. Pas encore.
Il se fige. Sa mâchoire se serre. Il ouvre la bouche. Il la referme.
— Pardon ?
— Vous m'avez entendue. Pourquoi cela vous concerne-t-il ? Que je parle à un homme. Que je reste polie. Que je porte une robe. Pourquoi ?
Il ne répond pas.
Il me regarde. Longuement. Un silence lourd. Épais. Chargé de tout ce qui n'a jamais été dit. Je cherche une réponse dans ses yeux. Une fissure. Un aveu. Quelque chose.
Il n'y a rien.
— Ce n'est pas le sujet, dit-il enfin.
— Alors quel est le sujet ?
— Vous êtes mon assistante. Votre comportement me représente.
Mon assistante. Encore. Toujours. Le même mot. La même distance. La même claque.
— Bien, Monsieur. Je ferai attention.
Ma voix tremble. Je ne veux pas. Je ne peux pas. Je sors. Je ferme la porte. Je retourne à mon poste. Je m'assois. Je fixe l'écran.
Les larmes montent. Je les refoule. Je les noie. Je ne pleurerai pas. Pas ici. Pas devant lui. Pas encore.
Pendant une seconde, hier soir, j'ai cru. J'ai cru qu'il était jaloux. J'ai cru qu'il me voyait. J'ai cru que quatre ans de silence allaient se briser.
Mais non.
Il ne répond pas à ma question. Parce qu'il n'a pas de réponse. Parce que ce n'était rien. Parce que je n'étais rien. Une employée. Une robe. Un comportement à surveiller.
Je rentre chez moi ce soir-là avec le cœur lourd. Je m'effondre sur mon canapé. Je ferme les yeux. Je repense à tout. À chaque matin. À chaque tasse. À chaque silence. À chaque regard que j'ai cru voir. À chaque espoir que j'ai nourri.
Je me demande si je n'ai pas encore imaginé quelque chose qui n'existe que dans ma tête.
Cette lueur sombre dans ses yeux. Cette main qu'il n'a pas posée. Cette voix qui a tremblé. Rien. Rien de réel. Que des miettes que j'ai ramassées et transformées en festin.
Je me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Paris brille. Indifférent.
Je me promets quelque chose. Ce soir. Maintenant. Je me promets de ne plus interpréter ses gestes. De ne plus chercher de sens là où il n'y en a pas. De ne plus espérer. Parce que chaque fois que je crois me rapprocher de lui, il me rappelle brutalement la distance qui nous sépare.
Chaque fois.
Je pose ma main sur mon ventre. Je ne sais pas encore pourquoi. Je ne sais pas encore ce qui grandit là. Mais quelque chose me dit que je ne peux plus continuer comme ça. À l'aimer en silence. À mourir un peu chaque matin.
Demain, j'irai travailler. Je sourirai. Je poserai la tasse. Je dirai « Bonjour, Monsieur ». Et je ne regarderai plus la lueur dans ses yeux.
Parce qu'elle n'existe pas.
Elle n'a jamais existé.
Chapitre 36ClaraJe le regarde autrement.Avant, je voyais le patron. L'homme froid. L'homme qui dit Mademoiselle Laurent. L'homme qui ne ressent rien. L'homme que j'aimais en secret. L'homme qui me faisait mal. L'homme que je croyais invulnérable.Maintenant, je vois un homme blessé. Un homme qui a passé sa vie à se protéger. Derrière son pouvoir. Derrière son argent. Derrière ses silences. Derrière ses murs. Un homme qui a eu peur. Qui a souffert. Qui a été trahi. Qui a appris à ne plus faire confiance. À personne. Jamais.Ce matin, je pose la tasse à sept centimètres du bord. Mais je ne m'arrête pas là. Je prends un post-it. J'écris trois mots. « Tu es en sécurité. » Je le colle sur la tasse. Discrètement. Personne ne le verra. Juste lui.Il arrive. Il voit la tasse. Il voit le post
Chapitre 35MaëlIl est deux heures du matin. On est chez moi. Dans mon lit. Elle est contre moi. Sa tête sur mon torse. Sa main sur mon ventre. Elle ne dort pas. Moi non plus.La lumière de la ville entre par la fenêtre. Bleue. Froide. Silencieuse. Je fixe le plafond. Je respire. Je sens son cœur. Qui bat. Contre le mien. Régulier. Paisible. Confiant.— Maël ?— Oui.— À quoi tu penses ?Je ne réponds pas tout de suite. Je pourrais mentir. Je pourrais dire à rien. Je pourrais dire au travail. Je pourrais dire à nous. Mais je suis fatigué. Fatigué de mentir. Fatigué de me cacher. Fatigué de porter ça tout seul.— À mon père.Elle ne bouge pas. Elle ne dit rien. Elle attend. Elle sait. Elle sait que je vais parler. Elle sait que c'est le moment. Elle sait qu'elle n'a pas besoin de
Chapitre 34ClaraIl recommence.Doucement. Lentement. Mais il recommence.Un matin, il s'arrête devant mon bureau. Il ne me demande pas un dossier. Il ne me parle pas d'une réunion. Il me regarde. Longuement. Puis il dit :— Vous déjeunez avec moi ?Je lève les yeux. Surprise. Il n'a pas dit « Mademoiselle Laurent ». Il n'a pas dit « nous avons une réunion ». Il a dit « vous déjeunez avec moi ». Comme ça. Simplement. Presque timidement.— Oui.Il hoche la tête. Il retourne dans son bureau. Je le regarde partir. Mon cœur. Qui bat. Trop vite. Trop fort.À midi, on sort. Ensemble. Dans la rue. Le soleil. Les passants. Le bruit. On marche. Côte à côte. Pas de dossiers. Pas de contrats. Pas de Mademoiselle Laurent. Juste nous.— Vous aimez quoi ?— Pardon ?&md
Chapitre 33ClaraOn reprend.La routine. Les matins. Les tasses. Les dossiers. Les réunions. Les Mademoiselle Laurent. Les oui, Monsieur. Les bien, Monsieur. Les je m'en occupe. Tout. Exactement comme avant. Exactement comme il y a quatre ans.Sauf que rien n'est comme avant.Chaque geste porte le souvenir. Chaque mot. Chaque silence. Chaque regard. Cette nuit. Dans son lit. Dans ses bras. Ses mains. Sa bouche. Ses mots. Je t'aime. Je t'aime. Je t'aime. Cette nuit.Ce matin, il s'approche de mon bureau. Pour un dossier. Il se penche. Il est tout près. À quelques centimètres. Je sens son parfum. Je sens sa chaleur. Je retiens mon souffle. Je ne bouge pas. Je ne respire pas. Je ne vis pas.— Le rapport Delcourt.— Il est là.Ma voix. À peine un souffle. Il prend le dossier. Ses doigts frôlent les miens. Une seconde. Une seule. Je retire ma main. Trop vite. Comme
Chapitre 32MaëlJe la vois. À travers la vitre. Elle tape. Elle ne lève pas les yeux. Mais je la vois. Ses épaules. Voûtées. Ses mains. Lentes. Ses yeux. Rouges. Elle a pleuré. Elle pleure encore. À cause de moi.Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas quoi dire. Je ne sais pas comment me comporter. Avant, je savais. Avant, c'était simple. Elle posait la tasse. Je disais bonjour. Elle disait bonjour. On travaillait. On ne se parlait pas. On ne se touchait pas. On ne s'aimait pas. Enfin. On faisait semblant.Maintenant, je ne sais plus. Maintenant, je l'ai embrassée. Maintenant, je l'ai touchée. Maintenant, je l'ai aimée. Cette nuit. Dans mon lit. Dans mes bras. Et ce matin. Je ne sais plus.Je ne regrette pas. Je ne regrette rien. Pas une seconde. Pas un mot. Pas un baiser. Pas une caresse. Pas un gémissement. Pas une larme. Rien. Je ne regrette pas la nuit.
Chapitre 31ClaraJe me réveille avant le soleil. Dans mon lit. Seule. Les draps sont froids. La place à côté de moi est vide. Il n'est pas là. Il n'a jamais été là. Cette nuit. C'était chez lui. Dans son lit. Dans ses bras. Et ce matin. Je suis rentrée. Sans un mot. Sans un signe. Sans rien.Je me lève. Je me prépare. Je m'habille. Je choisis une chemise blanche. Fermée jusqu'au col. Sage. Invisible. Comme avant. Comme toujours. Comme si rien ne s'était passé.J'arrive au bureau à huit heures. Je pose la tasse. À sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers. Je m'assois. J'attends.Il arrive. À huit heures dix. Il ne me regarde pas.— Bonjour, Mademoiselle Laurent.Mademoiselle Laurent.Mon cœur se serre. Une main invisible. Qui serre. Qui broie. Qui étouffe.—







