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Chapitre 5

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last update publish date: 2026-09-28 05:08:29

Chapitre 5

Maël

Je la vois avant même de la chercher. C'est plus fort que moi. Depuis qu'elle est entrée dans cette salle, dans cette robe émeraude qui ne ressemble à rien de ce qu'elle porte d'habitude, mes yeux reviennent vers elle. Malgré moi. Contre moi.

Elle ne le sait pas. Elle ne le saura jamais.

Je parle à Vasseur. Un actionnaire. Il me raconte je ne sais quoi sur les marchés asiatiques. Je hoche la tête. Je souris. Je fais semblant. Et par-dessus son épaule, je la regarde.

Elle est seule. Elle tient son verre sans le boire. Elle regarde la salle. Elle a l'air perdue. Belle. Trop belle. Cette robe. Pourquoi cette robe ? Pour qui ?

Un homme s'approche.

Grand. Brun. Costume gris. Sourire trop large. Il se penche vers elle. Il parle. Elle hoche la tête. Polie. Toujours polie. Elle recule d'un pas. Il avance. Elle recule encore. Il avance encore.

Ma main se serre autour de ma flûte. Je la repose. Trop fort. Le verre claque contre la table. Vasseur s'interrompt.

— Tout va bien, Maël ?

— Oui. Excusez-moi.

Je ne le regarde plus. Je la regarde, elle. L'homme pose sa main sur son bras. Elle retire son bras. Il insiste. Il se penche. Trop près. Beaucoup trop près.

Quelque chose monte en moi. Une vague. Chaude. Noire. Violente. Je ne la comprends pas. Je ne veux pas la comprendre.

Je traverse la salle. Je ne m'excuse pas. Je ne salue personne. Je marche droit vers eux. Les gens s'écartent. Je ne les vois pas.

— Mademoiselle Laurent.

Ma voix claque. Froide. Tranchante. Je ne me reconnais pas.

Elle se retourne. Surprise. L'homme aussi. Il me regarde. Il me reconnaît. Il blêmit légèrement. Bien.

— Monsieur D'Aubry.

— J'ai besoin de vous. Maintenant.

Un silence. L'homme ouvre la bouche. Je ne lui laisse pas le temps.

— Immédiatement.

Ma voix est dure. Trop dure. Je le sens. Les gens autour se figent. Quelques têtes se tournent. Je m'en fiche. Je ne vois qu'elle. Je ne vois que sa main sur son bras. Je ne vois que cet homme qui n'a pas le droit.

— Monsieur, je…

— Maintenant, Mademoiselle Laurent.

L'homme lâche son bras. Il recule. Il marmonne quelque chose. Il s'éloigne. Je le regarde partir. Je ne le quitte pas des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse dans la foule.

Puis je me retourne vers elle.

Elle me regarde. Ses yeux sont immenses. Sombres. Fragiles. Elle a peur. Non. Pas peur. Elle est… surprise. Déstabilisée. Elle ne comprend pas.

— Merci, dit-elle.

Sa voix est basse. Un souffle. Un sourire fragile se pose sur ses lèvres. Un sourire qui tremble. Un sourire qui me transperce.

Je ne réponds pas.

Je ne peux pas.

Parce que si je réponds, je vais dire quelque chose que je ne peux pas dire. Si je reste une seconde de plus, je vais poser ma main sur son bras. À l'endroit exact où il a posé la sienne. Pour effacer. Pour reprendre. Pour marquer.

— C'est bon, dis-je.

Ma voix est rauque. Je détourne les yeux. Je tourne les talons. Je m'éloigne.

Je marche vite. Trop vite. Je traverse la salle. Je pousse la porte du couloir. Je m'appuie contre le mur. Je ferme les yeux.

Mon cœur bat trop fort. Mes mains tremblent. Je ne comprends pas.

Pourquoi cette colère ? Pourquoi cette vague noire ? Pourquoi cette envie de le frapper, de l'écarter, de le détruire ?

Je ne la connais pas, cette femme. Je la connais depuis quatre ans. Je la vois tous les matins. Je lui parle de dossiers, de réunions, de délais. Rien de plus. Rien.

Alors pourquoi ?

Pourquoi l'idée qu'un autre homme puisse la toucher me donne cette sensation de fureur presque incontrôlable ?

Je respire. Je compte. Je me calme.

Non. Ce n'est pas de la jalousie. C'est de la protection. Elle travaille pour moi. Elle me représente. C'est tout. Un homme trop insistant. J'ai bien fait. J'ai protégé mon entreprise. Mon image. Mon assistante.

C'est tout.

C'est tout.

Je répète ces mots. Encore. Encore. Jusqu'à ce qu'ils perdent leur sens. Jusqu'à ce qu'ils sonnent faux. Jusqu'à ce que je sache qu'ils mentent.

Je rouvre les yeux. Je retourne dans la salle.

Elle est là. À l'autre bout. Elle ne me regarde pas. Elle tient son verre. Elle fixe le sol. Elle est seule.

Je ne m'approche pas. Je ne peux pas. Si je m'approche, je vais trahir quelque chose. Quelque chose que je ne veux pas nommer.

Alors je fais ce que je sais faire. Je parle à Vasseur. Je souris aux actionnaires. Je ris. Je bois. Je fais semblant.

Et par-dessus l'épaule de Vasseur, je la regarde. Malgré moi. Contre moi.

Elle repose son verre. Elle sort. Elle traverse la salle sans un regard. Elle disparaît dans le couloir.

Et moi, je reste là. Avec cette colère qui ne part pas. Cette colère qui me ronge. Cette colère que je ne comprends pas.

Parce que je ne veux pas la comprendre.

Parce que si je la comprends, je devrai l'admettre.

Et je ne peux pas l'admettre.

Pas encore.

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