ログインGromov passa près de moi en maintenant sa main blessée contre sa poitrine.
— Mon neveu n’oubliera pas cette humiliation. — Qu’il n’oublie surtout pas l’adresse de ses propres entrepôts. Il s’immobilisa une fraction de seconde, puis quitta le salon. Je ne bougeai pas avant que la porte se soit refermée. Ma paume portait la marque du faucon gravé sur la chevalière. Je desserrai enfin les doigts et remis mes gants. Au rez-de-chaussée, le garde me rendit mon pistolet et mon couteau. Son regard s’attarda sur la rose noire replacée dans mes cheveux. Ivan et nos hommes attendaient près des voitures, mais Sergei m’appela avant que j’atteigne les marches. — Morozova. Je me retournai. Il descendit sans se presser et s’arrêta à quelques pas de moi. La lumière du porche découpait son visage sans adoucir son expression. — Mes gardes vont passer une mauvaise nuit à chercher comment ils ont manqué cette pointe. — Ils ont trouvé mon pistolet et mon couteau. Ils ont cru que j’avais accepté d’être désarmée. — Tu ne l’acceptes jamais ? — Seulement quand je décide de ne pas avoir besoin d’une arme. Son regard remonta jusqu’à la rose. — Tu savais que Gromov te toucherait ? — Je savais qu’il essaierait de m’humilier. Je ne savais pas encore s’il utiliserait ses mots ou ses mains. — Il a choisi les deux. — Il ne recommencera pas. — Je l’aurais arrêté avant qu’il aille plus loin. — Non. Tu attendais de voir ce que je ferais. Il ne chercha pas à le nier. — Maintenant, je sais. — Tu aurais pu lui ouvrir l’artère. — Non. La pointe était trop basse et l’angle volontairement mauvais. Quelque chose passa dans ses yeux. Pas de la surprise. Une attention plus précise. — Tu savais exactement jusqu’où aller. — Je savais exactement où m’arrêter. Le coin de sa bouche bougea à peine. — Ton père aurait empêché Gromov de s’approcher aussi près. — Je ne suis pas mon père. — Je l’avais compris lorsqu’il a crié. Ce n’était pas une plaisanterie. Dans sa bouche, la phrase ressemblait à un constat dont il n’avait pas encore décidé s’il devait se méfier. — Tu avais aussi préparé l’entrepôt avant d’entrer dans cette pièce, reprit-il. — Oui. — Pourtant, tu as laissé Gromov parler. — Je voulais savoir qui reprendrait ses arguments et qui attendrait de voir ses preuves. — Et maintenant ? — Antonov protège la parole donnée à mon père. Makarov protège ses cargaisons. Belyaev protège ses frontières. Gromov protège son neveu et son orgueil. — Et moi ? — Tu protèges les règles qui empêchent cinq organisations de s’entretuer dans ton salon. — C’est une réponse prudente. — C’était une question intéressée. Son regard descendit vers ma main gauche. — Fais ajuster la chevalière. Je refermai instinctivement les doigts. — Elle tient. — Tu l’as retenue deux fois pendant la réunion. Une fois lorsque Gromov a parlé de ton père. La seconde lorsque Antonov a proposé de partager ton autorité avec Ivan. Je soutins son regard. Gromov avait surveillé mes réactions pour trouver une faiblesse. Sergei, lui, avait remarqué celles que j’avais cachées sous la table. — Tu observes toujours les mains de tes invités ? — Elles mentent moins souvent que les mots. — Et qu’est-ce que les miennes t’ont appris ? — Que Gromov n’a réussi à t’atteindre qu’une seule fois. Il n’a pas compris quand. La douleur traversa ma poitrine avant que je puisse l’arrêter. Mon visage, lui, ne changea pas. — Toi, si. — Oui. Il n’y avait aucune satisfaction dans sa réponse. Seulement ce même calme avec lequel il m’avait regardée poser une pointe d’acier contre la cuisse d’un autre homme. — Mikhail t’avait prévenue pour les vingt pour cent ? demanda-t-il. — Il a corrigé le chiffre dans le dossier. J’ai lu l’annexe. — Il pensait donc que j’essaierais. — Tu as essayé. — Je voulais savoir si tu signerais ce qu’il poserait devant toi. — Tu as ta réponse. Sergei regarda les véhicules qui attendaient derrière moi. — Aucun d’eux ne t’a acceptée ce soir. — Je ne leur ai rien demandé. — Tu repars avec trente jours, des accords fragilisés et un ennemi humilié. — Je repars avec mes frontières, mes contrats et tous mes hommes encore en vie. C’est davantage que ce qu’ils comptaient me laisser à mon arrivée. Son attention se posa une dernière fois sur la chevalière. — Pourquoi être venue, alors ? — Pour éviter que vous confondiez mon deuil avec une vacance de pouvoir. Le silence dura quelques secondes. — Ils ne t’ont pas reconnue comme leur égale, dit-il enfin. Mais aucun d’eux ne pense encore que ta place est libre. — Cela me suffit. — Pour ce soir. — Pour ce soir, confirmai-je. Son regard s’arrêta une dernière fois sur la rose noire. — Bonne nuit, Pakhan Morozova. Mikhail avait prononcé ce titre comme un serment. Dans la bouche de son frère, il ressemblait davantage à un avertissement. — Bonne nuit, Volkov. Je le laissai au pied des marches et rejoignis Ivan. — Alors ? demanda-t-il dès que je montai dans la voiture. — Les accords essentiels sont maintenus. Les frontières aussi. — Ils t’ont acceptée ? Je regardai la chevalière à mon doigt. Elle était toujours légèrement trop large. — Non. Ivan tourna la tête vers moi. — Mais ils ont compris que ma place ne leur serait pas donnée. Pour la prendre, ils devraient venir me l’arracher. Il observa mon visage, puis la rose noire dans mes cheveux. Il ne demanda pas ce qui s’était passé. Il ordonna au chauffeur de démarrer. La voiture quitta le domaine des Volkov et reprit la route de Moscou. Je ne regardai pas en arrière.— Je cherche la logique. Sergei avait déjà des accords avantageux avec nous. Une guerre lui aurait coûté davantage que deux points à Oust-Louga.— Mikhail est aussi un Volkov.Ivan ne répondit pas immédiatement.— C’est lui qui a trouvé le transfert.— Cela ne l’innocente pas.— Non.Je regardai à travers la petite vitre renforcée. Orlov avait baissé la tête. Cinq années de fuite s’achevaient dans la pièce où j’avais découvert le corps de mon père.— Il manque quelque chose, repris-je. Celui qui a payé ne cherchait ni un territoire ni un contrat. Il a cessé de protéger Orlov dès que Viktor est mort.— Une vengeance personnelle.— Ou une menace supprimée.Le visage d’Ivan resta fermé. Sa fatigue creusait davantage les lignes autour de ses yeux. Il avait vieilli pendant ces cinq années, même s’il refusait de l’admettre.— Tu devrais rentrer quelques heures, dit-il. Je reste avec Lev jusq
Je fis aussitôt placer Mikhail sous surveillance et copier les données qu’il examinait.Je regagnai ma chaise.— Si un Volkov t’a protégé, pourquoi as-tu changé de pays chaque année ?— Parce qu’il a cessé de répondre après le dernier versement.— Quand ?— Deux semaines après la mort de Viktor.— Tu n’as donc bénéficié d’aucune protection pendant cinq ans.— J’avais de l’argent et des papiers.— Et tu as couru jusqu’à cette nuit. Tu essaies de transformer un paiement en alliance pour que je regarde les Volkov pendant que tu protèges le véritable commanditaire.Il secoua la tête.— Je te dis la vérité.— Tu m’en donnes une partie.Je sortis de la pochette la petite clé en laiton et la posai devant lui.— Qu’est-ce qu’elle ouvre ?— Rien qui t’intéresse.Je regardai Lev.— Le troisième casier de la consigne de la gare de Khimki, répondit-il.
— Tu n’es pas mon prisonnier. Tu es une dette qui a mis cinq ans à être recouvrée.Ivan entra derrière moi. Le sourire d’Orlov se figea une fraction de seconde avant de réapparaître.— Toute la famille est réunie.Mon oncle referma la porte sans répondre. Il se plaça contre le mur, à ma droite. La même place qu’il occupait derrière le fauteuil de mon père, puis derrière le mien.Lev resta près de l’entrée.Je m’assis en face d’Orlov.— Tu voulais connaître le prix de ta vie.— Je peux te donner les hommes qui ont tiré sur Viktor.— Ils sont morts depuis quatre ans.Cette fois, il ne réussit pas à dissimuler sa surprise.J’avais retrouvé le premier à Odessa, le deuxième près de Kazan et le dernier dans une prison moldave. Aucun n’avait connu le commanditaire. Tous avaient reçu les ordres d’Orlov.— Alors tu sais que je n’ai pas tiré, dit-il.— Tu as envoyé le message qui a cond
Cinq ans plus tard Orlov avait mis cinq ans à comprendre qu’on ne disparaissait pas lorsqu’une Morozova vous cherchait. Il avait changé six fois de nom, quatre fois de pays et une fois de visage. Il s’était débarrassé de tous ceux qui l’avaient connu à Moscou, mais il avait conservé son goût pour l’argent facile. Ce fut cette faiblesse qui permit à Mikhail de retrouver sa trace. À minuit trente-six, Lev m’avait envoyé une photographie prise dans un hangar près de Khimki. Un homme était agenouillé entre deux gardes, les mains attachées dans le dos. Ses cheveux avaient grisonné et une opération avait modifié la ligne de son nez. La cicatrice qui traversait son pouce gauche, elle, n’avait pas changé. Orlov était vivant. Une heure plus tard, notre voiture franchit les grilles de l’entrepôt de la rue Varshavskoïe. La neige recouvrait de nouveau Moscou. Elle s’accumulait sur le portail devant lequel la Mercedes de mon père avait été retrouvée cinq ans plus tôt. Les impacts avaient dis
Gromov passa près de moi en maintenant sa main blessée contre sa poitrine. — Mon neveu n’oubliera pas cette humiliation. — Qu’il n’oublie surtout pas l’adresse de ses propres entrepôts. Il s’immobilisa une fraction de seconde, puis quitta le salon. Je ne bougeai pas avant que la porte se soit refermée. Ma paume portait la marque du faucon gravé sur la chevalière. Je desserrai enfin les doigts et remis mes gants. Au rez-de-chaussée, le garde me rendit mon pistolet et mon couteau. Son regard s’attarda sur la rose noire replacée dans mes cheveux. Ivan et nos hommes attendaient près des voitures, mais Sergei m’appela avant que j’atteigne les marches. — Morozova. Je me retournai. Il descendit sans se presser et s’arrêta à quelques pas de moi. La lumière du porche découpait son visage sans adoucir son expression. — Mes gardes vont passer une mauvaise nuit à chercher comment ils ont manqué cette pointe. — Ils ont trouvé mon pistolet et mon couteau. Ils ont cru que j’avais accepté d
L’enregistrement ne durait que quelques secondes. Je l’arrêtai avant qu’il recommence. Gromov ne regarda pas l’appareil. — Une voix s’imite. — C’est vrai. Il ne s’attendait pas à ce que je lui accorde ce point. J’ouvris le dossier et fis glisser deux photographies jusqu’au centre de la table. Elles montraient deux hommes agenouillés dans un entrepôt vide, les mains attachées derrière le dos. Sur le mur, le faucon des Morozov apparaissait derrière eux. — Les accès vendus à Denis n’ouvraient qu’un bâtiment vidé et encerclé par les hommes de Lev. Ces deux hommes les ont utilisés à dix-neuf heures quarante-deux, pendant que je revenais du cimetière. Ils sont toujours vivants, pour le moment. Le silence engloutit la pièce. — Tu savais qu’il tenterait quelque chose ce soir, dit Antonov. — Je savais que l’un de vous profiterait de l’enterrement. Je n’avais pas besoin de savoir lequel. Il me suffisait de laisser une porte assez tentante pour que le premier impatient se dénonce. Grom







