登入ZoéOn ne dort pas cette nuit-là. Personne ne dort.Gino et Fifi me ramènent à la maison à vingt-trois heures. Carmela nous attend dans le hall, debout, en robe noire, avec son chapelet dans les mains, et je comprends qu'elle sait, qu'elle a tout suivi, que cette vieille femme a des yeux partout et qu'elle n'a jamais cessé de veiller.— Ils vont venir, elle dit. Ce soir ou demain. Ils vont venir pour la cave.— Ils ne savent pas que la cave existe, je dis. Ils savent que j'ai bougé la nuit, mais ils ne savent pas où je suis allée.— Ils devineront. Delorme n'est pas idiote. Elle fera fouiller la maison de fond en comble. Et quand ils trouveront la cave, ils trouveront la malle, et quand ils ouvriront la malle, ils sauront que quelqu'un a été là avant eux, et ils sauront que c'est vous.Rosalie descend de la cuisine avec un plateau. Du café, des sandwichs, des parts de gâteau. Elle nourrit tout le monde, parce que dans cette maison, même la guerre se fait avec de la nourriture.— Alors
ZoéIls me prennent un vendredi, à la sortie de la clinique, à dix-neuf heures, quand il fait encore jour mais que la rue est vide.Deux hommes, pas en uniforme, pas avec des brassards, juste deux hommes qui se posent devant moi et me disent :— Madame Lambert ? Il faut nous suivre.— Qui êtes-vous ?— Police.— Montrez-moi vos cartes.Ils montrent des cartes. Les cartes ont l'air vraies. Je sais qu'elles sont vraies, parce que la commissaire Delorme n'a pas besoin de fausses cartes, elle a les vraies, elle a toute la police de Marseille dans sa poche, et c'est ça qui est terrifiant : quand les flics sont corrompus, ils ont les vrais badges.— Je veux appeler mon avocat.— Vous appellerez du poste.Ils me mettent dans une voiture banalisée. Ils ne me menottent pas, ils sont polis, presque courtois, et cette politesse est pire que la violence, parce que la violence annonce la suite, tandis que la politesse la cache.Au poste, ils me mettent dans une salle d'interrogatoire. Pas une cell
ZoéJ'y vais à trois heures du matin, un jeudi, parce qu'à trois heures du matin, même les assassins dorment.La cave à vin est sous la cave officielle, derrière une étagère pivotante que Rosalie m'a décrite en détail : troisième bouteille en partant de la gauche, un Château Margaux de 1961 qui n'a jamais été bu parce que le père de Massimo disait qu'il attendait une occasion assez grande, et l'occasion n'est jamais venue, et maintenant la bouteille est une serrure.Je descends avec une lampe frontale, des gants, et mon téléphone éteint dans une poche zippée. Je suis seule. Personne ne sait où je suis, pas même Massimo, parce que si je me fais prendre, il ne doit pas savoir, il doit pouvoir dire : je ne savais pas, et le dire en vérité.L'étagère pivote sans bruit, sur des gonds que Rosalie a graissés la veille. Derrière, il y a un couloir étroit, des marches qui descendent encore, et l'odeur change : plus l'odeur de pierre humide, mais une odeur de bois, de liège, de vin vieux, l'ode
ZoéIl me convoque un lundi, à onze heures, dans le bureau qui était celui de Massimo. Le bureau du patron. Son bureau, désormais.Je monte l'escalier de la grande maison, et chaque marche me semble différente, parce que la maison a changé de maître. Les gardes ne me saluent plus de la même façon : avant, c'était le respect mêlé de peur, maintenant c'est la politesse neutre qu'on réserve à une dame en deuil qui vient quémander. Rosalie m'attend en haut de l'escalier, avec un plateau qu'elle ne porte à personne, juste pour me voir passer, juste pour me sourire.— Courage, docteur, elle murmure.— Merci, Rosalie.Le bureau est au bout du couloir. La porte est entrouverte. Je frappe.— Entrez.Il est assis derrière le bureau de Massimo, le bureau en noyer où Massimo a signé mille contrats, menacé mille hommes, pleuré deux fois, une fois pour son père, une fois pour Vincenzo. Enzo est assis là, et il porte un costume gris perle que je ne lui connaissais pas, un costume neuf, un costume de
ZoéJe travaille. C'est mon alibi, mon bouclier et ma punition. Pendant que Massimo pourrit dans un grenier, je fais mon travail d'infirmière, et je le fais bien, mieux que jamais, parce que le travail est la seule chose qui m'empêche de devenir folle.Ma tournée du matin : madame Estevez, soixante-quatorze ans, escarres au stade deux, je change ses pansements tous les deux jours. Monsieur Kowalski, quatre-vingt-un ans, diabétique, injection d'insuline chaque matin à huit heures précises. Petit Enzo, pas le sien, Dieu merci, le fils de la boulangère, qui a une otite et qui hurle comme s'il allait mourir chaque fois que j'approche avec les gouttes. La routine. La sainte, sainte routine.Mais depuis que Massimo est « mort », la routine a changé de couleur.Le premier signe : une voiture. Une Clio grise, banale, garée en bas de chez moi le matin, toujours là le soir, avec un homme au volant qui lit le même journal depuis trois jours. Le même journal. Un journal de mardi. Un homme qui lit
ZoéJe n'aurais jamais cru qu'un grenier de neuf mètres carrés puisse devenir le centre du monde. Pourtant, chaque soir, quand je ferme la trappe derrière moi et que je tourne la clé, c'est exactement ce qui arrive : le monde se réduit à une ampoule, un matelas, douze cartons d'archives et un homme qui n'existe plus.La journée, je suis la veuve éplorée. Je porte du noir, je reçois les condoléances, je sers le café aux voisines, j'accepte les plats préparés, les messes, les baisers sur les joues. Je joue mon rôle si bien que parfois, dans la rue, des inconnues me prennent la main avec des larmes sincères, et moi je pleure aussi, parce que je suis fatiguée, parce que la moitié de ma vie est un mensonge, et parce que pleurer en public est le seul moment où j'ai le droit d'être triste pour de vrai.Et puis vingt heures arrivent. Je monte. Je verrouille. Et je suis vivante.Ce soir-là, il fait une chaleur d'orage, une de ces chaleurs de fin de septembre où la ville retient son souffle. J'







