LOGINZoé Renard, 25 ans, infirmière à domicile, emménage dans un immeuble du Vieux-Port de Marseille pour un loyer suspect de si bas. Elle ne sait pas que tous ses voisins travaillent pour Massimo Ricci, le parrain le plus redouté de la ville. Elle ne sait pas non plus que l'appartement lui a été offert par quelqu'un qui a besoin d'une infirmière sous la main. Ses voisins sont des tueurs pleins de bobos, et Zoé les soigne à coups de sermons. Massimo, lui, cache un secret : quelqu'un l'empoisonne à petit feu, et elle est la seule à le remarquer. Quand ses ennemis la visent, il la déclare sa fiancée. Désormais, la toucher, c'est déclarer la guerre. Il fait trembler la ville. Elle lui interdit le sel.
View MoreZoé
L'annonce tenait en trois lignes, et j'aurais dû me méfier. Trois lignes, c'est trop court pour être honnête, trop long pour être une erreur.
Recherche infirmière diplômée pour soins privés à domicile. Discrétion exigée. Logement de fonction compris dans la rémunération.
Le logement de fonction. C'est ça, le hameçon. Quand on passe ses nuits à calculer si le salaire du mois couvrira la maison de soins de sa mère, quatre mots comme ceux-là brillent dans le noir comme une enseigne de pharmacie.
Je relis le papier une dernière fois devant la grille de l'immeuble, un jeudi matin de mars, avec ma valise qui grince et mon diplôme plié en quatre dans ma poche, comme si le plier pouvait le rendre moins vrai.
La maison de soins d'Hélène coûte deux mille neuf cents euros par mois. Deux mille neuf cents euros pour que ma mère ait une chambre qui sent le désinfectant et le chou cuit, pour qu'une aide-soignante lui rappelle trois fois par jour comment elle s'appelle. Elle ne se souvient plus de mon visage certains jours, mais la facture, elle, arrive toujours à l'heure. L'Alzheimer est la seule chose ponctuelle dans sa vie.
Alors quand l'agence m'a dit au téléphone, un appartement, rue du Port-Vieux, deux pièces, loyer symbolique, en échange d'une disponibilité pour un patient privé, je n'ai pas posé les bonnes questions. J'ai posé une seule question.
— Le loyer, c'est combien, exactement, symbolique ?
— Trois cents euros, mademoiselle Fabbri. Charges comprises.
Trois cents euros. Dans cette ville, avec ce prix-là, on loue un placard sous les combles avec vue sur une cour intérieure où meurent les géraniums. Pas un deux-pièces rue du Port-Vieux, à dix minutes à pied de la criée, dans un immeuble de pierre blonde avec des volets qui ferment vraiment.
J'aurais dû me méfier. Je le répète, parce que c'est important pour la suite : je savais. Quelque part, au fond de la boîte où je range mon bon sens, je savais qu'un loyer pareil est un piège, ou un prix. On ne donne rien gratuitement dans ce quartier. On prête. On avance. On fait crédit, et un jour on vient récupérer avec les intérêts.
Mais je pense à Hélène, à ses mains qui cherchent les miennes sans savoir pourquoi, et je signe.
L'homme de l'agence, costume gris, haleine de café, clés qu'il ne lâche pas tout de suite, me regarde avec quelque chose qui ressemble à de la pitié, ou à de l'amusement. Avec du recul, je crois que c'était les deux.
— Vous êtes sûre de vous, mademoiselle Fabbri ?
— Je suis infirmière depuis huit ans. J'ai fait trois ans de nuit aux urgences de la Timone. Je suis sûre de très peu de choses, mais de celle-là, oui.
Il rit d'un rire bref et me tend enfin les clés. Deux clés, lourdes, anciennes, sur un porte-clés en cuir sans marque.
— Troisième étage, porte à gauche. L'ascenseur fonctionne quand il veut. Vos voisins sont… particuliers, mais ils ne vous feront pas de mal si vous ne leur en faites pas.
— C'est censé me rassurer ?
— Non, dit-il en descendant déjà les marches du perron. C'est censé être exact.
Je monte les trois étages à pied, la valise cognant contre mes mollets à chaque marche. L'escalier sent la cire, l'ail et quelque chose d'autre, plus ancien, comme de l'encens mélangé à du mazout. Les murs portent des traces de mains que la peinture n'a jamais tout à fait recouvertes.
L'appartement, lui, est une insulte à tout ce que je redoutais : il est beau. Parquet ciré, moulures, une fenêtre haute qui donne sur un bout de port, des mâts, des grues, la ligne bleue de la mer entre deux entrepôts. Une cuisine avec un plan de travail en zinc. Un lit déjà fait, draps blancs, et sur l'oreiller, un mot écrit à la main, dans une écriture fine et penchée.
Bienvenue. Soyez la bienvenue. Vous êtes attendue.
Pas de signature.
Je reste un long moment devant ce mot, ma valise encore à la main. Vous êtes attendue. Trois mots qui peuvent vouloir dire deux choses exactement opposées.
Je pose ma valise. Je défait mes lacets. Je fais ce que font toutes les infirmières fauchées et épuisées du monde quand la réalité leur tend un piège confortable : je m'allonge dedans, et je dors douze heures d'affilée.
ZoéDonna Carmela organise le dîner de fiançailles en quarante-huit heures, et je comprends ce soir-là que dans cette famille, l'émotion et l'organisation sont la même chose : on ne pleure pas, on prépare.La maison au-dessus du port brille de tous ses cierges. Il y a vingt personnes, peut-être trente, la grande table a été allongée avec des rallonges qui ont l'âge de Vincenzo, et Fifi a cuisiné depuis l'aube avec l'énergie d'un homme qui célèbre et qui angoisse à parts égales, il m'a confié dans l'escalier, en me voyant arriver : J'ai fait sans sel pour le Don, Docteur, sans sel, vous rendez-vous compte, si mon grand-père savait, il se retournerait, et il est enterré face au mur, exprès.Massimo est venu me chercher en bas de mon escalier, mon escalier, le privé, le symbole, en costume sombre, la main droite encore bandée sous un gant fin, et il m'a regardée une seconde de trop avant d'offrir son bras. J'avais mis ma seule robe sérieuse, celle des remises de diplôme et des enterremen
Zoé— Première règle : pas de sel.Il hausse un sourcil, ce qui, sur son visage, est l'équivalent d'un éclat de rire chez quelqu'un d'autre.— Pardon ?— Pas. De. Sel. Votre rythme cardiaque est limite, votre tension joue à l'ascenseur, et vous dormez quatre heures par nuit les bonnes semaines. Si je dois porter votre nom devant la ville entière, je refuse de le porter jusqu'à votre enterrement. Alimentation surveillée, menus validés par moi, tisanes incluses, je veux savoir tout ce qui entre dans votre corps, et c'est moi qui dis ce qui y entre. C'est ma clause de conscience professionnelle.Je ne dis pas : et comme ça, je verrai ce qu'Enzo prépare, chaque soir, avec sa régularité d'horloge. Je ne le dis pas parce que je n'ai rien, toujours rien, qu'une vibration derrière les côtes et une liste de coïncidences dans un carnet. Mais cette règle-là, je la pose comme une sonde : elle mesurera ce que je ne peux pas encore regarder en face.— C'est un chantage médical, dit Massimo.— C'est
ZoéJe tiens exactement jusqu'à sa porte avant d'exploser.— Je ne serai pas un accessoire de mafieux.On est montés jusqu'à l'appartement du dernier étage, l'ascenseur fonctionnait, pour une fois, comme si l'immeuble entier retenait son souffle, et à peine la porte refermée, les mots sortent de moi comme le sang d'une plaie qu'on décompresse, tous ensemble, sans ordre :— Je suis infirmière, pas un objet de décor, pas un trophée, pas un bouclier humain avec un joli titre. Vous ne pouvez pas me déclarer fiancée devant toute une rue comme on déclare un sinistre, sans me demander, sans me prévenir, sans,— Asseyez-vous.— Je n'ai pas envie de m'asseoir, j'ai envie de comprendre pourquoi ma vie est devenue quelque chose qui se gère par proclamation dans les rues !— Parce que vous êtes désormais une cible, dit-il. Et il ne crie pas. Il pose ça là, au milieu du salon, comme un diagnostic, et l'effet est le même qu'un diagnostic : mon élan s'arrête net.— Une cible.— Une cible. Massimo va
ZoéLe pistolet sort d'une veste un mardi matin, à neuf heures vingt, devant la boulangerie, et le monde s'arrête de tourner.C'est un homme jeune, presque un garçon, le visage fermé par un cache-nez, et son arme tremble. Je note le tremblement par réflexe, même devant la mort, le métier d'abord, et cette note-là me sauve peut-être la vie, parce qu'une arme qui tremble appartient à un homme qui tremble, et un homme qui tremble n'a pas décidé grand-chose : il exécute.— Ne bouge pas, dit-il, et sa voix tremble aussi. Ne crie pas.Autour de nous, la rue a compris avant moi. La rue du Port-Vieux s'évacue toute seule, c'est un talent local : les volets descendent, les pas s'effacent, une mère happe son enfant par le col sans un mot, et en trois secondes il n'y a plus personne, personne, sur cinquante mètres de trottoir, juste moi, un garçon qui tremble, et un pistolet qui me regarde dans les yeux.Je lève les mains. Je pense à Hélène, bizarrement, pas à ma vie, à la facture de la maison d


















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