ログインInès marchait devant elle d'un pas vif et précis, sans se retourner, comme si elle savait d'instinct que Clara la suivrait. Elles longèrent le couloir principal, dépassèrent plusieurs bureaux vitrés où des employés levèrent brièvement les yeux avant de replonger dans leurs écrans, puis s'engagèrent dans un couloir plus étroit qui débouchait sur une aile moins fréquentée de l'étage.
"Votre bureau", dit Inès en poussant une porte, se contentant de ces deux mots comme si tout commentaire supplémentaire eût été superflu.
Elle s'effaça pour laisser passer Clara, puis resta sur le seuil, les mains croisées devant elle, attendant.
Clara entra et s'immobilisa.
La pièce était grande, lumineuse, avec de larges baies vitrées qui offraient une vue panoramique sur Claireville. Le soleil, qui avait enfin percé les nuages du matin, baignait les toits de la ville d'une lumière dorée et généreuse. Les immeubles modernes aux façades de verre côtoyaient de vieux bâtiments en pierre centenaire, formant un paysage vivant et contrasté qui donnait à la ville un caractère singulier. Clara resta un instant à contempler ce spectacle, presque malgré elle.
Le bureau en chêne massif qui trônait au centre de la pièce était élégant sans être ostentatoire. Le fauteuil en cuir havane, les étagères vides qui attendaient d'être garnies, la petite table de réunion avec ses quatre chaises dans un coin, tout respirait une sobriété fonctionnelle et raffinée. Un bureau qui n'appartenait encore à personne. Une page blanche.
Clara posa son sac sur le fauteuil et fit le tour de la pièce lentement, effleurant du bout des doigts le bord du bureau, le rebord de la fenêtre, le dossier d'une chaise. Elle prenait possession des lieux avec la méthode silencieuse de quelqu'un qui calcule et observe avant d'agir.
"Les codes d'accès au système informatique vous seront communiqués demain matin", dit Inès depuis le seuil, d'une voix qui n'invitait pas à la conversation. "La salle de réunion principale se trouve au bout du couloir à gauche. La cafétéria est au deuxième étage. Les toilettes sont en face."
"Merci", dit Clara en se retournant vers elle avec un sourire cordial.
Inès ne sourit pas. Elle hocha simplement la tête, puis ajouta, comme en passant : "Monsieur de Saint-Victor vous fait savoir que vous pouvez disposer du reste de la journée pour vous installer. Votre première réunion avec le staff aura lieu demain matin à neuf heures."
Elle marqua une légère pause avant d'ajouter, le regard fixe : "Précises."
"Je serai là", dit Clara, soutenant son regard sans ciller.
Un silence bref s'installa entre elles, chargé de quelque chose d'indéfinissable. Inès la regarda une seconde de trop, comme si elle cherchait à lire quelque chose sur son visage, puis elle hocha de nouveau la tête et sortit, refermant la porte derrière elle sans un bruit.
Clara attendit quelques secondes, puis souffla lentement. Elle se retourna vers la fenêtre et posa les mains à plat sur le rebord frais. En bas, Claireville grouillait de vie dans l'indifférence tranquille du quotidien. Des voitures, des piétons, des terrasses de café où les gens riaient et parlaient sans se douter de rien.
Elle connaissait cette ville. Elle y avait grandi, dans un petit appartement de la banlieue sud avec Luc et leur mère. Elle y avait fait ses études, ses premiers pas dans le monde professionnel. Et c'est ici, dans cette même ville, que tout s'était effondré.
Le souvenir surgit sans prévenir, brutal et net comme un éclat de verre. Luc au téléphone, sa voix tendue, pressée, presque méconnaissable. "Clara, écoute-moi. J'ai trouvé quelque chose. Quelque chose de grave. Je ne peux pas t'en dire plus maintenant mais il faut qu'on se voie ce soir, c'est important." Et puis le silence. Et puis l'appel de l'hôpital.
Clara serra les mâchoires et s'arracha à la fenêtre. Elle n'était pas venue ici pour se perdre dans ses souvenirs. Elle était venue pour trouver des réponses. Et maintenant qu'elle était dans la place, le vrai travail pouvait commencer.
Elle fit le tour de son bureau, ouvrit les tiroirs les uns après les autres, les referma. Elle nota mentalement la disposition des bureaux voisins, la position des caméras de sécurité qu'elle avait repérées dans le couloir, les allées et venues des employés derrière les cloisons vitrées. Chaque détail était une information. Chaque information était une arme potentielle.
Elle sortit de son sac un petit carnet noir et un stylo, s'assit dans le fauteuil et commença à noter. Ses premières impressions.
Clara referma le carnet et le glissa dans son sac. Elle se leva, enfila son manteau et jeta un dernier regard à la pièce. Son bureau. Son terrain de chasse.
Demain, à neuf heures précises, elle rencontrerait l'équipe. Elle verrait les visages, entendrait les noms, observerait les réactions. Elle commencerait à tisser sa toile, fil après fil, avec la patience et la précision de celle qui attend depuis cinq ans et qui sait que la vérité, tôt ou tard, remonte toujours à la surface.
Elle éteignit la lumière et sortit.
La nuit était tombée sur le quartier de Bellevue avec cette discrétion élégante qui caractérisait les endroits où les gens riches habitaient, pas de bruit, pas d'agitation, juste cette tranquillité ouatée des rues larges et des jardins bien entretenus où les réverbères éclairaient des trottoirs que personne n'utilisait vraiment parce que tout le monde rentrait en voiture.La maison d'Alexandre de Saint-Victor se dressait au bout d'une allée privée bordée de platanes centenaires, derrière un portail en fer forgé que personne n'aurait osé qualifier de simple. C'était une bâtisse du début du siècle dernier, pierre de taille, hautes fenêtres, toiture en ardoise gri
Le dimanche soir tomba sur Claireville avec la mélancolie tranquille des fins de weekend, cette lumière déclinante qui donnait aux appartements une atmosphère de veille, de quelque chose qui allait recommencer sans qu'on soit tout à fait prêt.Clara était rentrée du Café des Arts avec les mots de Jade qui tournaient dans sa tête comme une pièce de monnaie qu'on retourne sans arrêt pour regarder les deux faces sans jamais se décider laquelle croire. Elle avait essayé de lire, avait posé le livre après deux pages. Avait allumé la télévision, l'avait éteinte au bout de dix minutes. Avait fait du thé qu'elle avait laissé refroidir sur la table basse à côté du
Le weekend arriva avec cette lenteur particulière des jours sans obligation, ces heures creuses qui auraient dû être reposantes et qui devenaient rapidement insupportables pour quelqu'un dont le cerveau ne connaissait pas le mode veille.Clara avait dormi jusqu'à huit heures, ce qui constituait pour elle un exploit digne d'être mentionné dans un journal intime si elle en avait tenu un. Elle avait bu son café debout devant la fenêtre, regardant Claireville s'éveiller dans la lumière douce du samedi matin, les rues encore désertes, les boulangeries ouvertes comme des îles de chaleur dans le froid persistant du printemps qui n'arrivait pas vraiment à s'installer.
La matinée s'était installée avec cette douceur trompeuse des journées qui allaient se révéler compliquées. Clara était arrivée tôt, avant même Lucie et son sourire solaire, avant Inès et ses talons qui claquaient, avant le bourdonnement progressif de l'étage qui prenait vie comme un moteur qu'on réchauffe. Elle aimait ces premières minutes de silence dans son bureau, cette fenêtre brève où elle pouvait être simplement elle-même avant de remettre le costume de Clara Morel pour la journée.Elle avait passé la première heure à travailler sur le dossier Helix, affinant les arguments pour la réunion du jeudi avec une précision qui lui donnait l'impressio
La matinée était encore jeune, Claireville à peine éveillée derrière les baies vitrées, quand les yeux de Clara glissèrent sur la clause vingt-trois, alinéa quatre, du contrat cadre Helix Pharma. Une phrase anodine en apparence, noyée dans la forêt dense des articles et sous-articles, formulée avec cette sophistication particulière des pièges bien construits, ceux qui ressemblent à de la prose juridique ordinaire jusqu'au moment où on comprend qu'on vient de lire quelque chose d'extraordinairement retors.Clara relut la phrase. Puis encore une fois. Puis elle posa son stylo sur le bureau et s'adossa à son fauteuil avec la lenteur de quelqu'un qui vient de trouver ce qu'il cherchait sans savoir qu'il le cherc
Clara arriva au bureau le lendemain matin avec trois heures de sommeil, un café dans la main gauche et le bracelet dans la poche droite de son manteau. Elle ne savait pas pourquoi elle l'avait pris. Elle ne savait pas non plus pourquoi elle ne l'avait pas laissé sur la table basse où elle l'avait posé la veille au soir avant de s'endormir sur le canapé, tout habillée, le visage contre un coussin, sans même avoir eu la force d'aller jusqu'au lit.Lucie leva les yeux depuis son comptoir et sourit. "Bonjour Madame Morel ! Vous avez l'air...""Ne dites rien", dit Clara.Lucie referma la bouche avec la sagesse de q







