INICIAR SESIÓNAmbre
Cette fois, c'est lui qui me fait attendre. Douze minutes dans le salon feutré du dernier étage, un café que je ne bois pas, la ville qui scintille derrière la vitre comme si elle se moquait de moi. J'ai compté les minutes sur l'horloge de la réception, une horloge blanche, silencieuse, dont les aiguilles semblent ne jamais avancer. Douze minutes. C'est long, douze minutes, quand on a passé la nuit à se demander si on fait le bon choix.
J'ai les mains moites. J'ai mal au ventre. J'ai envie de vomir, de pleurer, de m'enfuir. Mais je reste assise, droite, les mains posées sur mes genoux, à regarder la ville qui brille derrière la vitre. Je pense à Solène. Je pense à maman. Je pense à mon père, et à tous les sacrifices qu'il a faits, lui aussi, pour nous. Il a menti, oui. Il a caché des choses, oui. Mais il nous aimait. Je le sais. Je l'ai toujours su. Et maintenant, c'est à moi de faire ce qu'il n'a pas pu faire. C'est à moi de sauver ce qui peut encore l'être.
Quand la porte s'ouvre enfin, il entre sans s'excuser, veste sur le bras, manches relevées, et je déteste l'espèce d'aisance avec laquelle il occupe l'espace. Il est chez lui partout, cet homme. Le monde lui appartient, et il le sait.
— Vous avez réfléchi vite.
— Ma sœur n'a pas le temps que je réfléchisse lentement. Voici mes conditions.
Il hausse un sourcil, s'assoit, croise les mains, et m'écoute comme on écoute un adversaire à une table de poker.
— Premièrement, le traitement de Solène commence immédiatement. Pas à la signature, pas au mariage, maintenant. C'est non négociable.
— Accordé. Mes services contactent la clinique suisse demain matin.
— Deuxièmement, le restaurant de mon père est exclu de toute saisie, quoi qu'il arrive, même si le contrat s'arrête demain.
— Si le contrat s'arrête demain, la dette revient, mademoiselle Delacroix. Mais le restaurant peut être sanctuarisé. Accepté.
— Troisièmement. Je veux des clauses sur ce que ce mariage implique, et sur ce qu'il n'implique pas.
Pour la première fois, quelque chose bouge sur son visage. Un pli au coin de la bouche, pas tout à fait un sourire.
— Explicitez.
— Chambres séparées. Aucune obligation physique. Aucune. Jamais. Je joue un rôle en public, je ne le joue pas à huis clos.
— Vous croyez que je veux vous forcer à quoi que ce soit ?
Sa voix a changé, plus basse, plus dure, et je comprends que je viens de toucher quelque chose.
— Je ne vous connais pas, monsieur Cross. Je ne sais pas ce que vous voulez. Alors je le mets par écrit.
— Parfait. Il en sera de même pour moi. Je ne suis pas un monstre, mademoiselle Delacroix. Quoi que la presse en dise.
— Et en échange, qu'est-ce que vous voulez, exactement ? Pourquoi une épouse ? Pourquoi moi ?
Il se lève, marche jusqu'à la fenêtre, et le silence dure si longtemps que je crois qu'il ne répondra pas. Je le regarde, de dos, ses épaules larges, sa nuque droite, et je me demande ce qui se cache derrière cette façade. Un homme qui a tout, qui peut tout acheter, et qui a besoin d'une inconnue pour tenir son rôle. Ça n'a pas de sens. Sauf si le rôle est plus important que l'homme.
— Le conseil d'administration de Cross Industries attribue la présidence exécutive, le mois prochain. Certains estiment qu'un célibataire volage est un risque pour l'image du groupe. J'ai besoin d'une fiancée présentable, intelligente, sans scandale. Et vous, vous avez besoin de moi. C'est ce qu'on appelle une symétrie parfaite.
— Et mon père ? Pourquoi sa dette, à moi ? Quel est le lien entre Henri Delacroix et Damien Cross ?
— Des affaires anciennes. Rien qui vous concerne.
Il le dit trop vite, et je l'enregistre, quelque part au fond de moi, comme la première pièce d'un dossier que je ne savais pas encore vouloir ouvrir. Des affaires anciennes. Mon père, le restaurant, cet homme. Il y a un lien. Il y a une histoire. Et un jour, je la connaîtrai.
— Je veux aussi pouvoir voir ma mère et ma sœur quand je veux.
— Une visite par semaine chez votre mère, prévenue vingt-quatre heures à l'avance, et jamais en tenue négligée. La presse vous aura repérée dès l'annonce. Vous êtes fiancée à Damien Cross même en achetant du pain.
— Deux visites par semaine.
— Une, plus les rendez-vous médicaux de votre sœur, sans restriction. C'est mon dernier mot.
Je réfléchis. Solène avant tout.
— Accepté. Et j'ajoute une clause : vous ne toucherez jamais au restaurant, ni de près, ni de loin, ni par personne interposée.
Il s'arrête de rédiger. Une ombre passe sur son visage, rapide comme un nuage, et je la vois, je la vois très bien.
— Pourquoi tenez-vous tant à ce restaurant ? Il perd de l'argent chaque mois.
— Parce que c'est tout ce qu'il reste de mon père.
Il ne répond rien. Il écrit la clause, signe l'ajout de son paraphe sec et élégant, et repousse le document vers moi.
— Dernier point, dit-il. En public, vous serez amoureuse de moi. Convaincante. Radiante. Si vous ne vous en sentez pas capable, dites-le maintenant, parce qu'une seule erreur devant les caméras peut coûter plus cher que vos huit cent cinquante mille euros.
— Ne vous inquiétez pas pour moi, monsieur Cross. Inquiétez-vous plutôt de vous.
Pour la deuxième fois, ce pli au coin de sa bouche. Ce n'est toujours pas un sourire, mais ça s'en rapproche, et c'est pire que tout.
Je sors de son bureau avec le contrat annoté sous le bras, et je marche dans les rues sans savoir où je vais. Je passe devant des vitrines, des cafés, des gens qui rient. Je passe devant des enfants qui jouent, des couples qui s'embrassent, des vieillards qui promènent leur chien. Toutes ces vies. Toutes ces vies que je ne vivrai jamais. Je pense à mes vingt-quatre ans. Je pense à tout ce que j'aurais pu faire, à tout ce que j'aurais pu être. Je pense à la femme que je serais devenue, si les choses avaient été différentes. Si papa n'était pas mort. Si Solène n'était pas malade. Si l'argent n'existait pas. Mais l'argent existe. La maladie existe. La mort existe. Et moi, je suis là, à vendre mon nom, ma vie, mon âme, pour sauver ce qui peut encore l'être. Je rentre chez moi. Je m'assois sur mon lit. Je regarde le contrat, les clauses, les chiffres. Et je pleure. Je pleure longtemps, sans bruit, pour ne pas réveiller Solène. Je pleure comme je n'ai pas pleuré depuis la mort de papa. Je pleure pour moi, pour elle, pour tout ce que nous avons perdu, pour tout ce que nous allons perdre encore.
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AmbreJe l'attends dans le salon, assise dans le fauteuil qui fait face à la porte, comme une prédatrice qui aurait choisi son poste d'affût. Il est vingt heures douze quand la clé tourne dans la serrure. J'entends ses pas dans l'entrée, le bruit sec de sa veste sur le portemanteau, l'armoire en chêne qui s'ouvre, le manteau, et mon cœur tape si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre de l'entrée.Il paraît dans l'encadrement, las, la cravate desserrée, et il s'arrête net en me voyant.— Tu attends quelqu'un ?— Toi.Quelque chose passe dans son regard. Il est trop intelligent pour ne pas sentir l'air de la pièce, la tension, ma façon de tenir mes mains jointes pour qu'elles ne tremblent pas. Il entre, se sert un verre au bar, ne m'en propose pas, il sait que je refuserais.— Je t'écoute, dit-il.— Meridian Participations.Le silence est total. Il ne bouge pas, le verre à mi-chemin des lèvres, et dans cette immobilité il y a toute la réponse que je ne voulais pas avoir : il connaî
AmbreC'est à cause d'un parapluie. Tout ça à cause d'un stupide parapluie.Il pleut depuis le matin, une pluie fine et obstinée, et je dois rejoindre maman au restaurant pour parler du nouveau menu. Mon parapluie est resté dans la voiture, la dernière fois. Je sais que Damien en a toute une collection dans le placard de l'entrée, et je sais aussi qu'il est au bureau jusqu'à vingt heures, et la clause 12 ne dit rien sur les parapluies.Le placard de l'entrée est immense, profond, une armoire en chêne qui sent la cire. Les parapluies sont au fond, alignés comme des soldats, une dizaine, tous noirs, évidemment. En tendant le bras, je heurte une boîte posée sur l'étagère du haut, une boîte en carton kraft, banale, sans étiquette, et elle bascule. Le contenu se répand sur le sol du placard : des papiers. Vieux, jaunis, agrafés par paquets.Je m'accroupis pour tout ramasser, et c'est là que je vois le nom.Delacroix.Mon souffle se suspend. La feuille est en haut de la pile, presque comme
AmbreJe le vois avant qu'il ne me voie, et pendant trois secondes, mon cerveau refuse l'information.Damien Cross est devant le restaurant. Planté sur le trottoir d'en face, en manteau noir, immobile, et il regarde l'enseigne. Pas la vitrine, pas le menu : l'enseigne. Chez Henri. Les lettres rouges. Il la regarde comme on regarde une vieille blessure.Je suis sortie par l'arrière, par la cour, avec un sac de paperasses du bureau que je voulais trier chez moi, et le hasard a fait que je lève les yeux à la seconde exacte. Trois secondes, il ne m'a pas vue. Trois secondes où je peux observer son visage sans qu'il le verrouille, et ce que j'y lis me glace.Ce n'est pas la surprise. Ce n'est pas la curiosité d'un homme qui découvre le commerce de sa fiancée. C'est de la reconnaissance. Il connaît cet endroit. Il connaît ce nom. Et ce qui passe sur son visage, dans cet ordre précis, je le compte comme des coups : quelque chose de dur, de presque féroce, puis quelque chose qui s'effondre, u
AmbreLe restaurant sent le renfermé.Je ne l'avais pas remarqué avant, ou plutôt je ne l'avais pas senti comme ça, mais ce matin-là, en poussant la porte avec mon jeu de clés, celui que maman m'a refilé avec un soupir, l'odeur me prend à la gorge : graillon froid, chiffon humide, et en dessous, tenace, l'âme de la maison, le fond de veau, le beurre noisette, vingt-cinq ans de cuisine imprégnés dans les murs. Mon père est dans cette odeur. C'est peut-être pour ça que je viens si tôt, avant le personnel, pour être seule avec lui.La salle est triste en plein jour. Sans les bougies, sans le brouhaha du service, je vois tout : les accrocs du banquette en skaï, les nappes ravaudées, cette tache au plafond qui ressemble à un oiseau et qui grandit chaque année. La terrasse côté rue est fermée depuis le printemps. Le menu à l'ardoise n'a pas changé depuis deux ans, parce que personne n'a le courage de toucher aux recettes de papa, pas même pour les améliorer.Je fais le tour comme on visite
AmbreÇa éclate un mardi soir, pour une stupide invitation.Le téléphone de Damien sonne pendant le dîner, un dîner que nous partageons en silence depuis vingt minutes, chacun à un bout d'une table trop longue, comme deux ambassadeurs de pays fâchés. Il regarde l'écran, fronce les sourcils, répond brièvement, raccroche.— C'était mon attachée de presse. Il y a un vernissage jeudi, galerie Marceau. Nous devons y être.— Jeudi je ne peux pas.Il lève les yeux de son assiette.— Comment ça, tu ne peux pas ?— Jeudi c'est la deuxième séance de Solène à la clinique. Ma mère ne peut pas y aller, il y a un groupe de quarante au restaurant. Je serai avec ma sœur.— Reporte.— Pardon ?— Le vernissage est dans la clause 15, trois événements publics par mois, et celui-ci compte double : la presse people y sera, pas seulement l'économique. Ta sœur a une infirmière, un médecin, tout un protocole que je paie très cher. Elle n'a pas besoin de toi dans la salle d'attente.Je pose ma fourchette. Lent
AmbreJe la vois avant de savoir qui elle est.C'est un cocktail, chez un banquier, une de ces soirées où tout le monde se connaît depuis vingt ans et où mon visage de nouvelle venue circule de bouche en bouche comme une monnaie fraîche. Damien est accaparé par deux hommes en costume, je discute avec une architecte de musées, et soudain l'air de la pièce change. C'est imperceptible et total à la fois, comme quand une fenêtre s'ouvre en hiver. Les conversations ne s'arrêtent pas, mais elles fléchissent, elles tirent toutes vers un même point.Elle.Grande, brune, une robe ivoire qui ne tolère aucune imperfection, un collier qui vaut probablement plus que le restaurant de mon père. Elle traverse la pièce sans se presser, et les gens s'écartent, pas par politesse : par habitude. Elle a l'aisance de celles qui n'ont jamais eu à demander leur place.Elle va droit à Damien. Sans hésiter, sans ralentir, elle lui prend le bras, elle se hausse sur la pointe des pieds, elle dépose un baiser au







