LOGINAmbre
Non. Le mot tourne en boucle dans ma tête pendant tout le trajet du retour, dans le métro, sur le trottoir, dans les escaliers de l'immeuble. Non, non et non. Se marier avec un inconnu, vendre mon nom, ma vie, un an entier de mon existence, pour de l'argent ? Jamais.
J'ouvre la porte de l'appartement et je sais immédiatement que quelque chose ne va pas. La porte de la chambre de Solène est ouverte, des voix basses s'en échappent, la voix de maman, tendue, et une autre que je reconnais : celle du docteur Keller. Mon cœur s'arrête une seconde, puis repart, trop vite.
Je cours.
Solène est assise dans son lit, pâle comme le linge, ses seize ans ramenés à douze par la fatigue, et elle me sourit quand même. Elle me sourit toujours. Même quand elle a mal. Même quand elle a peur. Même quand le médecin vient d'entrer avec sa tête des mauvais jours.
— Ambre. T'étais où ?
— Qu'est-ce qui se passe ?
Le docteur Keller se tourne vers moi, son stéthoscope encore autour du cou, et son visage dit tout avant ses mots.
— Les derniers résultats sont arrivés. L'insuffisance progresse plus vite que prévu. Le traitement actuel ne suffit plus. Il existe un protocole expérimental, très prometteur, en Suisse.
— Alors on y va.
— Ambre, coupe doucement maman. Écoute la fin.
— Le protocole n'est pas remboursé, reprend le médecin. Ni par la sécurité sociale, ni par votre mutuelle. Il faut compter soixante mille euros pour le premier cycle. Et il faut commencer vite. Dans les semaines qui viennent, pas dans les mois.
Soixante mille euros. Le chiffre s'ajoute à l'autre, aux huit cent cinquante mille, et je sens le sol se dérober sous moi comme sable à marée basse. Je m'assois sur le bord du lit, je prends la main de Solène, si fine, si chaude.
— Ça va aller, lui dis-je. Tu m'entends ? Ça va aller. Je m'en occupe.
— Tu dis toujours ça.
— Et j'ai toujours tenu, non ?
Elle sourit, maman pleure en silence dans l'encadrement de la porte, et dans ma tête un visage se dessine, froid et net, des yeux clairs qui ne sourient jamais. Je suis la vôtre, a-t-il dit. La solution.
Le docteur Keller range ses instruments, referme sa mallette, et avant de partir, il pose une main sur mon épaule. Une main lourde, chaude, paternelle. Je le déteste pour ça. Je le déteste de me toucher avec tant de gentillesse alors que le monde s'effondre autour de moi.
— Je suis désolé, Ambre. Vraiment. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez-moi.
Je hoche la tête. Je ne peux pas parler. Si j'ouvre la bouche, je vais hurler. Si j'ouvre la bouche, je vais m'effondrer. Alors je serre les dents, je serre la main de Solène, et j'attends qu'il parte. La porte se referme. Le silence retombe. Maman s'approche, s'assoit de l'autre côté du lit, et nous restons toutes les trois là, sans rien dire, à écouter la respiration de Solène dans la chambre qui sent le désinfectant et la peur.
— On va trouver une solution, dit maman. On a toujours trouvé.
— Oui, dis-je. On a toujours trouvé.
Mais je n'y crois pas. Je n'y crois plus. J'ai vingt-quatre ans, et je suis fatiguée. Fatiguée de me battre, fatiguée d'espérer, fatiguée de faire semblant. Je regarde Solène, ses yeux clairs, son sourire fragile, et je me demande combien de temps il nous reste. Combien de temps avant que tout s'effondre. Combien de temps avant que je doive choisir entre ma dignité et sa vie.
Cette nuit-là, je ne dors pas. Je regarde le plafond de ma chambre, ce plafond que je connais par cœur, avec sa fissure en forme de rivière et l'auréole au-dessus de la lampe. J'écoute la respiration de Solène à travers le mur, régulière, fragile, et je compte les battements de mon cœur. À quatre heures du matin, je me lève, j'écris un message à l'adresse gravée sur la carte que l'assistante de Damien Cross m'a glissée, et mes doigts ne tremblent même pas.
Je veux reparler du contrat.
J'appuie sur envoyer. Le message part, quelque part dans la nuit, vers un homme qui dort peut-être, ou qui ne dort pas, ou qui attend exactement ça. Je pose le téléphone sur la table de nuit. Je me rallonge. Et pour la première fois depuis trois mois, je m'endors d'un coup, sans rêves, comme une pierre qui tombe.
Avant de fermer les yeux, je pense à mon père. Je pense à ce qu'il aurait dit, s'il avait été là. Il aurait dit « ça va s'arranger ». Il aurait dit « on va trouver une solution ». Il aurait dit « fais-moi confiance ». Et pour la première fois de ma vie, je me dis que je ne lui fais plus confiance. Que je ne lui ai jamais fait confiance. Qu'il m'a menti, encore et encore, jusqu'à la fin. Et que maintenant, c'est à moi de réparer ses erreurs. C'est à moi de payer pour ses mensonges. C'est à moi de me sacrifier, encore, toujours, comme je l'ai toujours fait. Parce que c'est ça, être l'aînée. C'est ça, être la fille. C'est ça, être Ambre Delacroix. Porter le monde sur ses épaules, et sourire, et continuer. Même quand le monde vous écrase. Même quand il ne reste plus rien.
AmbreL'avion est privé. Évidemment qu'il est privé. Un petit jet tout crème et cuir cognac, huit fauteuils, un steward qui s'appelle Philippe et qui connaît les préférences de Damien par cœur, et moi assise face au hublot avec l'impression d'avoir été kidnappée par le luxe.Damien s'installe dans le fauteuil d'en face. Pas à côté. En face. L'allée est si étroite que nos genoux se frôlent quand il croise les jambes, et il les croise, et je recule les miennes, et au décollage l'avion tangue et mes genoux heurtent les siens, et personne ne s'excuse.Il ouvre un dossier. Je sors mon carnet de restaurant. On joue chacun de son côté la comédie de l'occupation, sauf que je vois, par-dessus mon carnet, que sa page ne tourne pas. Depuis vingt minutes. La même page.— Ton dossier est passionnant ?— Pas particulièrement.— Alors tu peux le poser.— Ton carnet non plus n'a pas l'air passionnant. Tu n'as rien écrit depuis le d
AmbreTrois jours. Trois jours que nous vivons sous le même toit comme deux fantômes qui se croisent sans se voir. Il part avant que je me lève, rentre après que je me couche. Le personnel a des ordres, je parie : la table est mise pour un, puis pour un autre, jamais pour deux. On communique par mots. Littéralement. Des bouts de papier sur le marbre de la cuisine. Réunion tard, ne m'attendez pas. D. Vous. Il est revenu au vous. J'ai failli brûler le premier.Le quatrième soir, il rentre à dix-neuf heures. Je suis dans la cuisine, en train de tester une recette pour le nouveau menu du restaurant, une soupe de potimarron rôti qui embaume tout l'étage, et il paraît dans l'encadrement, sa mallette à la main, et il dit, sans bonjour, sans préambule :— Je pars en voyage d'affaires. Mercredi. Cinq jours. Genève, puis Milan.— Bon voyage, dis-je sans me retourner.— Tu viens avec moi.La cuillère s'arrête dans la casserole.
AmbreJe l'attends dans le salon, assise dans le fauteuil qui fait face à la porte, comme une prédatrice qui aurait choisi son poste d'affût. Il est vingt heures douze quand la clé tourne dans la serrure. J'entends ses pas dans l'entrée, le bruit sec de sa veste sur le portemanteau, l'armoire en chêne qui s'ouvre, le manteau, et mon cœur tape si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre de l'entrée.Il paraît dans l'encadrement, las, la cravate desserrée, et il s'arrête net en me voyant.— Tu attends quelqu'un ?— Toi.Quelque chose passe dans son regard. Il est trop intelligent pour ne pas sentir l'air de la pièce, la tension, ma façon de tenir mes mains jointes pour qu'elles ne tremblent pas. Il entre, se sert un verre au bar, ne m'en propose pas, il sait que je refuserais.— Je t'écoute, dit-il.— Meridian Participations.Le silence est total. Il ne bouge pas, le verre à mi-chemin des lèvres, et dans cette immobilité il y a toute la réponse que je ne voulais pas avoir : il connaî
AmbreC'est à cause d'un parapluie. Tout ça à cause d'un stupide parapluie.Il pleut depuis le matin, une pluie fine et obstinée, et je dois rejoindre maman au restaurant pour parler du nouveau menu. Mon parapluie est resté dans la voiture, la dernière fois. Je sais que Damien en a toute une collection dans le placard de l'entrée, et je sais aussi qu'il est au bureau jusqu'à vingt heures, et la clause 12 ne dit rien sur les parapluies.Le placard de l'entrée est immense, profond, une armoire en chêne qui sent la cire. Les parapluies sont au fond, alignés comme des soldats, une dizaine, tous noirs, évidemment. En tendant le bras, je heurte une boîte posée sur l'étagère du haut, une boîte en carton kraft, banale, sans étiquette, et elle bascule. Le contenu se répand sur le sol du placard : des papiers. Vieux, jaunis, agrafés par paquets.Je m'accroupis pour tout ramasser, et c'est là que je vois le nom.Delacroix.Mon souffle se suspend. La feuille est en haut de la pile, presque comme
AmbreJe le vois avant qu'il ne me voie, et pendant trois secondes, mon cerveau refuse l'information.Damien Cross est devant le restaurant. Planté sur le trottoir d'en face, en manteau noir, immobile, et il regarde l'enseigne. Pas la vitrine, pas le menu : l'enseigne. Chez Henri. Les lettres rouges. Il la regarde comme on regarde une vieille blessure.Je suis sortie par l'arrière, par la cour, avec un sac de paperasses du bureau que je voulais trier chez moi, et le hasard a fait que je lève les yeux à la seconde exacte. Trois secondes, il ne m'a pas vue. Trois secondes où je peux observer son visage sans qu'il le verrouille, et ce que j'y lis me glace.Ce n'est pas la surprise. Ce n'est pas la curiosité d'un homme qui découvre le commerce de sa fiancée. C'est de la reconnaissance. Il connaît cet endroit. Il connaît ce nom. Et ce qui passe sur son visage, dans cet ordre précis, je le compte comme des coups : quelque chose de dur, de presque féroce, puis quelque chose qui s'effondre, u
AmbreLe restaurant sent le renfermé.Je ne l'avais pas remarqué avant, ou plutôt je ne l'avais pas senti comme ça, mais ce matin-là, en poussant la porte avec mon jeu de clés, celui que maman m'a refilé avec un soupir, l'odeur me prend à la gorge : graillon froid, chiffon humide, et en dessous, tenace, l'âme de la maison, le fond de veau, le beurre noisette, vingt-cinq ans de cuisine imprégnés dans les murs. Mon père est dans cette odeur. C'est peut-être pour ça que je viens si tôt, avant le personnel, pour être seule avec lui.La salle est triste en plein jour. Sans les bougies, sans le brouhaha du service, je vois tout : les accrocs du banquette en skaï, les nappes ravaudées, cette tache au plafond qui ressemble à un oiseau et qui grandit chaque année. La terrasse côté rue est fermée depuis le printemps. Le menu à l'ardoise n'a pas changé depuis deux ans, parce que personne n'a le courage de toucher aux recettes de papa, pas même pour les améliorer.Je fais le tour comme on visite







