LOGINAmbreJe l'attends dans le salon, assise dans le fauteuil qui fait face à la porte, comme une prédatrice qui aurait choisi son poste d'affût. Il est vingt heures douze quand la clé tourne dans la serrure. J'entends ses pas dans l'entrée, le bruit sec de sa veste sur le portemanteau, l'armoire en chêne qui s'ouvre, le manteau, et mon cœur tape si fort que je suis sûre qu'il peut l'entendre de l'entrée.Il paraît dans l'encadrement, las, la cravate desserrée, et il s'arrête net en me voyant.— Tu attends quelqu'un ?— Toi.Quelque chose passe dans son regard. Il est trop intelligent pour ne pas sentir l'air de la pièce, la tension, ma façon de tenir mes mains jointes pour qu'elles ne tremblent pas. Il entre, se sert un verre au bar, ne m'en propose pas, il sait que je refuserais.— Je t'écoute, dit-il.— Meridian Participations.Le silence est total. Il ne bouge pas, le verre à mi-chemin des lèvres, et dans cette immobilité il y a toute la réponse que je ne voulais pas avoir : il connaî
AmbreC'est à cause d'un parapluie. Tout ça à cause d'un stupide parapluie.Il pleut depuis le matin, une pluie fine et obstinée, et je dois rejoindre maman au restaurant pour parler du nouveau menu. Mon parapluie est resté dans la voiture, la dernière fois. Je sais que Damien en a toute une collection dans le placard de l'entrée, et je sais aussi qu'il est au bureau jusqu'à vingt heures, et la clause 12 ne dit rien sur les parapluies.Le placard de l'entrée est immense, profond, une armoire en chêne qui sent la cire. Les parapluies sont au fond, alignés comme des soldats, une dizaine, tous noirs, évidemment. En tendant le bras, je heurte une boîte posée sur l'étagère du haut, une boîte en carton kraft, banale, sans étiquette, et elle bascule. Le contenu se répand sur le sol du placard : des papiers. Vieux, jaunis, agrafés par paquets.Je m'accroupis pour tout ramasser, et c'est là que je vois le nom.Delacroix.Mon souffle se suspend. La feuille est en haut de la pile, presque comme
AmbreJe le vois avant qu'il ne me voie, et pendant trois secondes, mon cerveau refuse l'information.Damien Cross est devant le restaurant. Planté sur le trottoir d'en face, en manteau noir, immobile, et il regarde l'enseigne. Pas la vitrine, pas le menu : l'enseigne. Chez Henri. Les lettres rouges. Il la regarde comme on regarde une vieille blessure.Je suis sortie par l'arrière, par la cour, avec un sac de paperasses du bureau que je voulais trier chez moi, et le hasard a fait que je lève les yeux à la seconde exacte. Trois secondes, il ne m'a pas vue. Trois secondes où je peux observer son visage sans qu'il le verrouille, et ce que j'y lis me glace.Ce n'est pas la surprise. Ce n'est pas la curiosité d'un homme qui découvre le commerce de sa fiancée. C'est de la reconnaissance. Il connaît cet endroit. Il connaît ce nom. Et ce qui passe sur son visage, dans cet ordre précis, je le compte comme des coups : quelque chose de dur, de presque féroce, puis quelque chose qui s'effondre, u
AmbreLe restaurant sent le renfermé.Je ne l'avais pas remarqué avant, ou plutôt je ne l'avais pas senti comme ça, mais ce matin-là, en poussant la porte avec mon jeu de clés, celui que maman m'a refilé avec un soupir, l'odeur me prend à la gorge : graillon froid, chiffon humide, et en dessous, tenace, l'âme de la maison, le fond de veau, le beurre noisette, vingt-cinq ans de cuisine imprégnés dans les murs. Mon père est dans cette odeur. C'est peut-être pour ça que je viens si tôt, avant le personnel, pour être seule avec lui.La salle est triste en plein jour. Sans les bougies, sans le brouhaha du service, je vois tout : les accrocs du banquette en skaï, les nappes ravaudées, cette tache au plafond qui ressemble à un oiseau et qui grandit chaque année. La terrasse côté rue est fermée depuis le printemps. Le menu à l'ardoise n'a pas changé depuis deux ans, parce que personne n'a le courage de toucher aux recettes de papa, pas même pour les améliorer.Je fais le tour comme on visite
AmbreÇa éclate un mardi soir, pour une stupide invitation.Le téléphone de Damien sonne pendant le dîner, un dîner que nous partageons en silence depuis vingt minutes, chacun à un bout d'une table trop longue, comme deux ambassadeurs de pays fâchés. Il regarde l'écran, fronce les sourcils, répond brièvement, raccroche.— C'était mon attachée de presse. Il y a un vernissage jeudi, galerie Marceau. Nous devons y être.— Jeudi je ne peux pas.Il lève les yeux de son assiette.— Comment ça, tu ne peux pas ?— Jeudi c'est la deuxième séance de Solène à la clinique. Ma mère ne peut pas y aller, il y a un groupe de quarante au restaurant. Je serai avec ma sœur.— Reporte.— Pardon ?— Le vernissage est dans la clause 15, trois événements publics par mois, et celui-ci compte double : la presse people y sera, pas seulement l'économique. Ta sœur a une infirmière, un médecin, tout un protocole que je paie très cher. Elle n'a pas besoin de toi dans la salle d'attente.Je pose ma fourchette. Lent
AmbreJe la vois avant de savoir qui elle est.C'est un cocktail, chez un banquier, une de ces soirées où tout le monde se connaît depuis vingt ans et où mon visage de nouvelle venue circule de bouche en bouche comme une monnaie fraîche. Damien est accaparé par deux hommes en costume, je discute avec une architecte de musées, et soudain l'air de la pièce change. C'est imperceptible et total à la fois, comme quand une fenêtre s'ouvre en hiver. Les conversations ne s'arrêtent pas, mais elles fléchissent, elles tirent toutes vers un même point.Elle.Grande, brune, une robe ivoire qui ne tolère aucune imperfection, un collier qui vaut probablement plus que le restaurant de mon père. Elle traverse la pièce sans se presser, et les gens s'écartent, pas par politesse : par habitude. Elle a l'aisance de celles qui n'ont jamais eu à demander leur place.Elle va droit à Damien. Sans hésiter, sans ralentir, elle lui prend le bras, elle se hausse sur la pointe des pieds, elle dépose un baiser au







