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Chapitre 6 — Les conditions

Author: Lumièrelle
last update publish date: 2026-09-28 19:56:06

Ambre

Le contrat arrive le lendemain par coursier. Trente-quatre pages. Je les lis toute la nuit, un dictionnaire juridique à côté de moi, en surlignant chaque clause qui sent le piège. Ma mère dort à côté, Solène aussi, et moi je lis, page après page, la vie que je viens de vendre.

Certains passages me glacent le sang. Clause 7 : confidentialité absolue sur la nature de l'arrangement, avant, pendant et après la durée du contrat, sous peine de dommages équivalents au double de la dette initiale. Clause 12 : obligation de résidence commune dans l'appartement du signataire principal. Clause 15 : participation à un minimum de trois événements publics par mois. Clause 19 : durée du mariage, douze mois minimum, prolongeable de trois mois à la seule discrétion de Damien Cross en cas de nécessité d'image.

Je relis la clause 19 trois fois. Prolongeable. À sa seule discrétion. C'est-à-dire que je peux me retrouver mariée à cet homme pendant quinze mois, sans mon consentement, sans mon accord, sans rien. C'est-à-dire qu'il peut me garder aussi longtemps qu'il le veut, comme un accessoire, comme un meuble. Non. Pas ça. Pas cette clause.

Je relis la clause 7. Confidentialité absolue. Sous peine de dommages équivalents au double de la dette initiale. C'est-à-dire que si je parle, si je dis la vérité à ma mère, à un ami, à un journaliste, je dois un million sept cent mille euros. C'est-à-dire que je suis bâillonnée. C'est-à-dire que je n'existe plus. Je ne suis plus Ambre Delacroix. Je suis la fiancée de Damien Cross. Je suis un rôle. Je suis une image. Je suis une chose.

Je relis la clause 12. Résidence commune. Dans son appartement. Dans son monde. Loin de chez moi, loin de ma mère, loin de Solène. Je vais vivre chez un inconnu. Je vais dormir sous son toit. Je vais manger à sa table. Je vais respirer son air. Et je ne pourrai rien dire. Je ne pourrai rien faire. Je serai prisonnière. Prisonnière dorée, mais prisonnière quand même.

Je retourne le voir le surlendemain, le contrat annoté sous le bras. Je n'ai pas dormi, j'ai du rouge à lèvres aux commissures, et je m'en fiche. Je ne suis pas venue pour plaire.

— La clause 19 est inacceptable. Douze mois, pas un de plus.

— L'attribution de la présidence n'est pas une science exacte. Il me faut une marge.

— Alors trouvez-la ailleurs. Douze mois. Si le conseil n'est pas convaincu au bout d'un an, c'est que votre plan ne fonctionne pas, et je n'y peux rien.

Ses yeux clairs me détaillent, et je soutiens son regard, parce que j'ai appris très jeune, dans la salle du restaurant de mon père, que les gens vous mangent si vous baissez les yeux.

— Douze mois, concède-t-il. Clause 19 amendée.

— La clause 12 : je veux ma propre chambre, fermant à clé, et le droit de voir ma famille quand je veux.

— Une visite par semaine chez votre mère, prévenue vingt-quatre heures à l'avance, et jamais en tenue négligée. La presse vous aura repérée dès l'annonce. Vous êtes fiancée à Damien Cross même en achetant du pain.

— Deux visites par semaine.

— Une, plus les rendez-vous médicaux de votre sœur, sans restriction. C'est mon dernier mot.

Je réfléchis. Solène avant tout.

— Accepté. Et j'ajoute une clause : vous ne toucherez jamais au restaurant, ni de près, ni de loin, ni par personne interposée.

Il s'arrête de rédiger. Une ombre passe sur son visage, rapide comme un nuage, et je la vois, je la vois très bien.

— Pourquoi tenez-vous tant à ce restaurant ? Il perd de l'argent chaque mois.

— Parce que c'est tout ce qu'il reste de mon père.

Il ne répond rien. Il écrit la clause, signe l'ajout de son paraphe sec et élégant, et repousse le document vers moi.

— Dernier point, dit-il. En public, vous serez amoureuse de moi. Convaincante. Radiante. Si vous ne vous en sentez pas capable, dites-le maintenant, parce qu'une seule erreur devant les caméras peut coûter plus cher que vos huit cent cinquante mille euros.

— Ne vous inquiétez pas pour moi, monsieur Cross. Inquiétez-vous plutôt de vous.

Pour la deuxième fois, ce pli au coin de sa bouche. Ce n'est toujours pas un sourire, mais ça s'en rapproche, et c'est pire que tout.

Je rentre chez moi avec le contrat définitif. Je le pose sur la table de la cuisine. Je le regarde longtemps, sans l'ouvrir. C'est étrange, de voir sa vie réduite à un document. De voir ses rêves, ses espoirs, ses peurs, tout cela compilé en trente-quatre pages de clauses et de sous-clauses. Je pense à mon père. Je pense à ce qu'il aurait dit, s'il avait vu ça. Il aurait dit « ne fais pas ça, Ambre ». Il aurait dit « je préfère vendre le restaurant ». Il aurait dit « je préfère mourir ». Mais il est mort. Et moi, je suis vivante. Et Solène est vivante. Et maman est vivante. Et je dois les sauver. Tous. Quoi qu'il m'en coûte. Quoi qu'il m'en coûte.

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