LOGIN— Alexandre La salle de bal de l'hôtel Ritz est pleine à craquer, les lustres projettent des éclats sur les robes et les costumes, l'orchestre joue un jazz discret, et je me tiens au bord de la scène avec Charlotte à mon bras, à attendre que le maître de cérémonie nous appelle. C'est le gala annuel de la Chambre de commerce, celui qui réunit tout ce que Montréal compte d'entrepreneurs, de politiciens et de journalistes, et pour la première fois depuis des années, nous n'y venons pas en accusés, en suspects, en bêtes curieuses, nous y venons en invités d'honneur, et cette différence, cette petite différence de rien du tout, me serre la gorge plus que je ne veux l'admettre. — Tu es nerveuse ? je demande. — Non. C'est étrange. Je devrais l'être. Mais non. Elle porte une robe noire, simple, qui laisse ses épaules nues, et ses cheveux sont relevés en un chignon lâche dont quelques mèches s'échappent déjà. Elle a ce calme des gens qui ont trave
— Vincent La lumière du néon clignote au-dessus de mon lit, elle clignote depuis trois jours, et ce clignotement me tape sur les nerfs comme un marteau sur une dent. Je tire sur la couverture grise qui sent le désinfectant et la sueur d'autres hommes, je me tourne vers le mur, vers le petit carré de ciel gris qui me sert de fenêtre, et je compte les jours. Cinq ans. J'ai pris cinq ans pour une tentative d'enlèvement et une agression que je n'ai même pas commise, cinq ans pour des photos qui n'existaient pas, cinq ans pour une gamine qui s'est servie de moi comme d'un pion et qui est maintenant dans une autre prison, à quelques kilomètres de la mienne, à purger sa propre peine. Le matin, c'est le même rituel. Le réveil à six heures, le compte des prisonniers, la file pour la douche, la file pour la cantine, le café qui a le goût de métal et de vieille eau. J'ai appris à tout faire lentement, à économiser mes gestes, à occuper mon esprit
— Charlotte Élise s'endort contre mon épaule en tirant sur une mèche de mes cheveux, et je reste immobile, le souffle retenu, à écouter ce petit bruit qu'elle fait dans son sommeil, un bruit de chaton, un bruit de gorge à peine audible, un bruit qui me rappelle que la vie tient parfois à peu de chose, à une respiration, à une chaleur, à un poids minuscule contre la clavicule, et je me dis que si quelqu'un m'avait dit, il y a cinq ans, quand je signais ce contrat dans un bureau d'avocats, que je serais un jour assise dans un manoir avec un bébé endormi sur l'épaule et un petit garçon qui fait rouler des camions sur le parquet, je l'aurais ri au nez, ou je l'aurais giflé, ou les deux. Dans la pièce voisine, Thomas fait rouler ses camions sur le parquet avec un vacarme qui ferait s'effondrer un mur porteur, et madame Bouchard, qui est devenue bien plus qu'une gouvernante, lui répète pour la dixième fois de faire moins de bruit, sans y croire elle-même, avec cette patienc
— AlexandreCharlotte accouche à trois heures du matin, après onze heures d'un travail qui m'a fait vieillir de dix ans, et quand la sage-femme pose le bébé sur sa poitrine, je pleure comme un enfant, sans pudeur, sans retenue, les deux mains agrippées au rebord du lit. C'est une fille. Une toute petite fille de trois kilos deux, rouge et fripée, avec des cheveux noirs collés au crâne et des poings fermés comme si elle se battait déjà contre le monde, comme si elle savait déjà ce qui l'attendait, comme si elle avait décidé, avant même de naître, qu'elle ne se laisserait pas faire.— Elle est là, dit Charlotte, épuisée, radieuse, les yeux brillants. Elle est là, mon amour.Je m'approche, je touche la main minuscule, et les doigts du bébé se referment sur mon index avec une force qui me coupe le souffle. C'est bête, un nouveau-né, ça ne sait rien faire, ça ne sait même pas qu'il existe ; et pourtant cette poigne-là, cette petite poigne de rien du tout, me tient plus fort que tout ce que
— CharlotteJe sors de la salle de bain avec le test dans la main, et mes jambes ne me portent plus, elles tremblent, elles flageolent, elles font ce que font les jambes quand le corps apprend quelque chose avant la tête. Deux traits. Deux traits nets, nets comme une signature au bas d'un contrat, et je reste adossée au chambranle, à regarder ces deux traits qui changent tout, une fois de plus, encore une fois, et je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, alors je fais les deux à la fois, silencieusement, la main sur la bouche, comme une adolescente, comme une femme qui n'a pas l'habitude, comme si c'était la première fois.Alexandre est en bas, dans le bureau, je l'entends parler au téléphone avec un fournisseur, sa voix monte et descend, agacée puis conciliante, et je descends l'escalier lentement, le test caché derrière mon dos, le cœur battant comme celui d'une adolescente, et je me dis que c'est ridicule, à mon âge, de trembler comme ça, mais le cœur n'écoute pas la raison, le c
— AlexandreLe conseil d'administration de Lavoie Industries se réunit au complet pour la première fois depuis le scandale, et la salle sent le café réchauffé et le dossier de cuir neuf, cette odeur des grandes décisions, cette odeur des jours importants, et je me dis que j'ai attendu ce moment pendant des mois, que je l'ai préparé, que je l'ai répété dans ma tête, et que maintenant que j'y suis, j'ai juste envie de vomir. Onze personnes autour de la grande table, onze paires d'yeux qui nous regardent, Charlotte et moi, et je sens dans l'air cette chose que je connais bien, cette attente un peu méfiante des gens qui se demandent si le navire va tenir ou s'il va couler, si le couple va tenir ou s'il va exploser, si le retour de Charlotte est une bonne idée ou une catastrophe annoncée.Je me lève le premier.— Vous connaissez tous l'histoire. Je ne vais pas la raconter encore. Je vais vous dire seulement ce que nous avons décidé, ma femme et moi.J'entends le mot ma femme qui résonne da







