LOGIN— Charlotte Le temps se dilate. Je vois tout avec une précision monstrueuse : le canon du revolver, qui tremble légèrement, la tempe de Thomas, ses cheveux collés par les larmes, la main de Vincent qui n’est pas sûre, qui n’a jamais tenu d’arme avant aujourd’hui. Je vois Alexandre figé à deux mètres, les bras ballants, les yeux fixés sur l’arme. Je vois le sol de la mezzanine, les débris, les câbles qui pendent du plafond comme des nerfs arrachés. J’entends la neige fondre sur les tôles du toit. J’entends la respiration de Thomas, courte, saccadée, terrorisée. J’entends Vincent qui parle, et sa voix est étrangement calme, presque douce, et cette douceur est plus insupportable que n’importe quel cri. — Recule, ou je le tue. Il ne regarde pas Alexandre. Il me regarde, moi. Et je comprends quelque chose que je n’aurais jamais cru comprendre un jour : Vincent a peur de moi. Pas de la police. Pas d’Alexandre. De moi. Il m’a vue tous les jours
— Charlotte La nuit tombe sur Montréal et je marche dans le salon du manoir comme un animal en cage, de la fenêtre au canapé, du canapé à la cheminée, la même trajectoire vingt fois, trente fois, pendant qu’Alexandre est au téléphone avec la police, avec ses contacts, avec des gens qui savent des choses. Morin est venu, il a posé des questions, il a installé un appareil sur le téléphone, il a parlé de cellules de crise, de brigades, de délais, et j’ai écouté tout ça comme on écoute une langue étrangère. Thomas est là-bas, quelque part, dans une pièce avec des gens qui ne sont pas sa mère, et rien au monde n’a d’importance à part ça. Les murs du manoir me renvoient mon propre reflet dans les vitres noires, et je me surprends à éviter mon regard, à ne pas vouloir voir la femme que je suis devenue ce soir, une femme aux traits tirés, aux lèvres sèches, avec une mèche de cheveux collée sur la joue par la sueur. Le grand hall craque sous mes pas, le parquet
— Alexandre Je lâche le bras de Charlotte, je la prends par les épaules, je la secoue doucement pour la ramener à moi, et sa voix continue de sortir par morceaux, entrecoupée, incompréhensible, comme une radio mal réglée qui crache des bouts de phrases entre deux grésillements. — Charlotte. Charlotte. Regarde-moi. Respire. Respire, je te dis. — Il a dit deux millions. Il a dit qu'il le tuerait si on appelle la police. Alexandre, il a dit qu'il le tuerait. Ses yeux sont immenses, fixes, et je vois dans ses pupilles quelque chose que je n'avais pas vu depuis longtemps, la terreur nue, la terreur animale de la mère à qui on arrache son petit, cette terreur qui ne raisonne pas, qui ne calcule pas, qui ne connaît ni les lois ni les procédures ni les stratégies, cette terreur qui ne connaît qu'une chose, l'enfant, l'enfant, l'enfant, et je me dis qu'il n'y a pas de mot pour ça, pas
— Charlotte À seize heures trente-sept, mon téléphone sonne sur le bureau de Lavoie Industries, et je réponds sans regarder, parce que je crois que c'est madame Bouchard qui m'appelle pour me dire que Thomas a fait une bêtise ou qu'Élise a refusé de dormir. C'est l'heure des petits drames domestiques, l'heure où les journées se dénouent, où les enfants sont fatigués, où les gardiennes perdent patience, où l'on me demande de trancher entre un biscuit refusé et un bain repoussé. Je suis encore à moitié dans mes dossiers, la tête ailleurs, une main sur la souris, l'autre sur le combiné. Je dis « Allô ? » d'une voix distraite, presque mécanique. La voix qui parle n'est pas celle de madame Bouchard. — Madame Lavoie. Ce n'est pas une question. C'est une constatation. Une voix d'homme, calme, trop calme, ni jeune ni vieille, avec quelque chose de couvert, comme si elle passait à travers un
— Vincent Le portail de la prison s'ouvre à neuf heures du matin et je fais le premier pas dehors, un pas hésitant, un pas d'homme qui a oublié comment on marche sans un mur à sa droite et un mur à sa gauche. L'air est froid, vif, il sent l'herbe mouillée et l'essence, et je reste un moment sur le trottoir, les mains dans les poches de la veste qu'on m'a rendue, à respirer comme un homme qui remonte d'une apnée de cinq ans. Un agent de probation m'attend dans une voiture banalisée. Il s'appelle Thibault, il a une barbe mal taillée et un discours appris par cœur sur la réinsertion, le suivi, les rendez-vous obligatoires, les interdictions de contact. Je hoche la tête à tout, je signe les papiers, je promets ce qu'il faut promettre, et au moment où il me dépose devant le logement qu'on m'a trouvé, dans un immeuble de briques rouges à Hochelaga, il me dit : — Vous avez une deuxième chance, monsieur. Ne la gâchez pas.
— Alexandre La salle de bal de l'hôtel Ritz est pleine à craquer, les lustres projettent des éclats sur les robes et les costumes, l'orchestre joue un jazz discret, et je me tiens au bord de la scène avec Charlotte à mon bras, à attendre que le maître de cérémonie nous appelle. C'est le gala annuel de la Chambre de commerce, celui qui réunit tout ce que Montréal compte d'entrepreneurs, de politiciens et de journalistes, et pour la première fois depuis des années, nous n'y venons pas en accusés, en suspects, en bêtes curieuses, nous y venons en invités d'honneur, et cette différence, cette petite différence de rien du tout, me serre la gorge plus que je ne veux l'admettre. — Tu es nerveuse ? je demande. — Non. C'est étrange. Je devrais l'être. Mais non. Elle porte une robe noire, simple, qui laisse ses épaules nues, et ses cheveux sont relevés en un chignon lâche dont quelques mèches s'échappent déjà. Elle a ce calme des gens qui ont trave







