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Chapitre 4 — Le père

Author: Déesse
last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-15 23:32:58

William

Je ne dors jamais vraiment au manoir.

C'est une chose qu'on apprend quand on est un Ashford. Les murs ont des oreilles. Les couloirs ont des yeux. Et mon père, Alexander Ashford, patriarche de l'empire, sait tout.

Tout le temps.

Je l'ai compris le jour où j'avais huit ans. J'avais volé un chocolat dans la cuisine , un geste idiot, un geste d'enfant. Le lendemain, mon père m'a convoqué dans son bureau. Il avait une photo de moi, la main dans le tiroir, la bouche pleine.

— Tu ne voles pas, William. Tu n'as pas besoin de voler. Tu es un Ashford. Tu prends. C'est différent.

À huit ans, je n'avais pas compris la leçon. À quinze, je la comprends.

C'est pour ça que je ne l'emmène jamais au manoir.

Jamais dans les jardins visibles.

Jamais dans les pièces que mon père surveille.

La serre abandonnée, c'est mon refuge. Le seul endroit que mon père a oublié, parce qu'il détestait sa mère, parce qu'il déteste les roses, parce qu'il déteste tout ce qui ne lui rapporte pas de pouvoir ou d'argent.

Mais je ne suis pas assez prudent.

Je ne le suis jamais assez.

Ce soir-là, je suis dans ma chambre. Une chambre immense, avec des boiseries sombres et un lit à baldaquin que je déteste. Les portraits des ancêtres Ashford me fixent depuis les murs, l'air sévère, l'air de me juger.

Je devrais dormir. Demain, j'ai cours. Demain, je dois voir Clara. Demain, on doit parler de notre fuite , de ce départ que je prépare depuis des semaines, en secret, en silence.

Mais je ne dors pas.

Parce que je sens que quelque chose cloche.

Je me lève. Je marche pieds nus sur le parquet froid. Le couloir est désert, éclairé par des appliques tamisées qui projettent des ombres immenses sur les murs. Le manoir, la nuit, c'est un tombeau. Un tombeau doré.

Je descends l'escalier principal. Mes pas ne font aucun bruit , j'ai appris à me déplacer sans bruit depuis longtemps. J'arrive devant la porte du bureau de mon père. Elle est entrouverte.

La lumière est allumée.

Je m'approche. Je sais que je ne devrais pas. Mais je le fais.

La voix de mon père. Froide. Calibrée. Chaque mot est une lame.

— Règle le problème. Si elle ne part pas d'elle-même, elle disparaîtra. Définitivement.

Un silence.

Puis la voix de Sophia. Ma sœur. Douce. Brisée.

— Père, je…

— Il n'y a pas de « je ». Il y a ce que je dis. Il y a ce que tu fais. Tu as déjà échoué une fois. Tu ne voudrais pas échouer une deuxième.

— Non, Père.

— Alors règle le problème. Cette orpheline… comment s'appelle-t-elle déjà ?

— Clara. Clara Vane.

— Clara Vane. Un nom de rien. Une fille de rien. Elle détourne ton frère de ses devoirs. Elle le rend faible. Vulnérable. Un Ashford ne doit jamais être faible. Jamais être vulnérable. Tu comprends ?

— Oui, Père.

— Alors fais ce qu'il faut. Convaincs-la de partir. Ou je m'en charge. Et si je m'en charge, ce ne sera pas un billet d'avion qu'elle recevra. Ce sera une visite. Définitive.

Mon sang se glace.

Sophia sort du bureau. Elle ne me voit pas, caché dans l'ombre du couloir. Mais je la vois. Ses mains tremblent. Ses yeux sont rouges. Elle serre un mouchoir dans son poing, tellement fort que ses jointures blanchissent.

Elle a vingt ans. Elle est belle, douce, intelligente. Mon père l'a brisée depuis longtemps. Comme il a brisé ma mère avant elle. Comme il essaie de me briser.

Sophia disparaît dans l'escalier. J'attends. Mon cœur bat si fort que je suis sûr que mon père va l'entendre.

Puis je retourne dans ma chambre, sans bruit, comme un fantôme.

Je m'assois sur mon lit. Je regarde mes mains. Elles tremblent.

Il va la tuer.

Mon père va tuer Clara.

Cette idée est tellement énorme, tellement monstrueuse, que mon cerveau refuse de l'accepter. Mon père est dur. Froid. Impitoyable. Mais tuer ? Tuer une jeune fille de dix-sept ans parce qu'elle aime son fils ?

Oui.

Oui, il en est capable.

Je pense à des gens qui ont disparu. Des employés. Des associés. Des témoins. Combien de personnes ont « disparu » autour d'Alexander Ashford en trente ans ? On ne pose pas la question. On ne pose jamais la question.

Je dois protéger Clara.

Je dois l'emmener loin d'ici.

Je prends mon téléphone. Je tape un message.

Rendez-vous demain. Même endroit. Même heure. Urgent.

J'hésite. Puis j'ajoute :

Je t'aime.

Je pose le téléphone. Je regarde le plafond.

Demain, je lui dirai. Tout. Le plan. La fuite. Le danger.

Demain, je la sauverai.

Je ne sais pas que demain, je serai allongé sur une route du Surrey, le crâne fracassé, le corps brisé, et que mon père sera en train de m'effacer la mémoire.

Je ne sais pas que Clara attendra à Heathrow.

Je ne sais pas que Sophia lui donnera une enveloppe pleine de mensonges.

Je ne sais pas que nous serons séparés pendant sept ans.

Pour l'instant, je suis juste un garçon de quinze ans, assis sur son lit dans un manoir trop grand, qui essaie de sauver la fille qu'il aime.

Et qui ne sait pas encore qu'il va échouer.

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