LOGINSept ans qu’il la hait. Sept ans qu’elle pleure un mort. Quand William Ashford reprend conscience après l’accident, on lui glisse une vérité sur mesure : Clara Vane, la femme qu’il aimait, a pris l’argent et fui avec un autre. Il n’a pas pleuré. Il n’a plus jamais pleuré. Le cœur gelé, il est devenu l’héritier sans pitié du groupe Ashford , un homme que rien n’atteint, car il ne possède plus rien. Clara, elle, a passé sept ans à le croire mort, brûlé vif dans une carcasse de voiture. Sept ans de deuil incrusté sous la peau. Sept ans à réapprendre à respirer avec un poumon en moins. Elle rentre à Londres pour rouvrir une pâtisserie à Notting Hill et enterrer le passé. Elle ignore qu’un fantôme, parfois, pousse la porte. Le jour de l’inauguration, il entre. Il ne la reconnaît pas. Elle, elle voit un spectre. Quand il comprend qui elle est, la haine se réveille , une haine qu’on a plantée en lui. Il achète l’immeuble, sabote ses fournisseurs, l’enferme dans un contrat sans issue. Elle devient l’ombre qui évolue dans son penthouse de Mayfair, à quelques mètres de lui, jour et nuit, souffle après souffle. Sous la vengeance, le désir couve. Un jeu où personne ne dit la vérité. Où chaque baiser est une lame. Où chaque silence est un tombeau. Et le plus grand secret, celui qu’on enterre vivant. La vérité ne les sauvera pas. L’amour ne suffit pas quand le pardon est une montagne. Et sept ans de haine ne meurent pas en un seul baiser.
View MoreClara
Je suis morte un mardi. C'est étrange, non ? On imagine toujours qu'on mourra dans un lit, entourée de gens qu'on aime, ou peut-être dans un accident brutal, sans avoir le temps de comprendre. Mais moi, je suis morte debout, un billet d'avion à la main, sous les néons blafards du Terminal 5 d'Heathrow. Il est 14h47. Je le sais parce que je n'arrête pas de regarder l'horloge, cette grande horloge ronde suspendue au-dessus des écrans de départ. Les aiguilles avancent. Chaque minute qui passe est une minute où William n'est pas là. Il m'avait promis. — On part ensemble, d'accord ? Peu importe où. Peu importe quand. On part et on ne se retourne pas. Sa voix résonne encore dans ma tête, grave et chaude, cette voix qu'il prend quand il est sérieux, quand il n'est plus le fils héritier des Ashford mais juste William, mon William, celui qui m'aime dans une serre abandonnée et me jure des promesses de sang. Je serre mon billet plus fort. Paris. Départ dans quarante-cinq minutes. J'ai choisi Paris parce que c'est loin, parce que c'est la ville où ma mère est née, du moins c'est ce qu'on m'a dit à l'orphelinat, la seule chose qu'on a bien voulu me dire sur elle. Paris, c'est un rêve. Un refuge. Une fuite. William devait être là à 14h. Il est 14h48. Autour de moi, le terminal grouille de vie. Des familles qui traînent des valises trop lourdes. Des hommes d'affaires qui parlent fort dans leurs téléphones. Une femme en manteau rouge qui pleure en serrant quelqu'un dans ses bras. Le monde continue de tourner, indifférent, et moi je suis plantée là, au milieu du hall, avec mon sac à dos et mon cœur qui bat trop vite. Quelque chose ne va pas. Je le sens depuis ce matin. Depuis que je me suis réveillée dans ma chambre d'orphelinat pour la dernière fois, depuis que j'ai glissé mes affaires dans ce sac, si peu de choses, toute une vie qui tient dans un sac à dos, depuis que j'ai marché jusqu'à la gare, pris le train pour Londres, traversé la ville en bus. Un pressentiment. Une ombre au bord de ma conscience. J'aurais dû l'écouter. J'aurais dû courir. Mais à dix-neuf ans, on croit encore que l'amour est plus fort que tout. Que les promesses sont des boucliers. Que les monstres n'existent pas. Je me souviens de la première fois que j'ai compris que j'aimais William. C'était il y a trois ans, dans cette serre abandonnée derrière le manoir des Ashford. J'avais seize ans, lui dix-sept. Il m'avait emmenée là-bas un soir d'été, après les cours, en me faisant promettre de ne rien dire à personne. — C'est mon endroit secret, avait-il murmuré en poussant la porte rouillée. Personne ne vient jamais ici. La serre était immense, dévorée par la végétation. Des rosiers sauvages grimpaient le long des structures métalliques. Des herbes folles perçaient entre les dalles cassées. L'air sentait la terre mouillée et quelque chose de sucré, comme un parfum oublié. — C'est magnifique, j'avais dit. — C'est comme nous, avait-il répondu. Quelque chose qui pousse là où on ne l'attend pas. Je n'avais pas compris tout de suite ce qu'il voulait dire. Je ne comprenais jamais tout de suite avec William. Il parlait par énigmes, par silences, par gestes. Il fallait apprendre à le lire. Cette nuit-là, il avait sorti un canif de sa poche. — On devrait faire une promesse. — Quel genre de promesse ? — Une promesse de sang. J'avais ri, nerveuse. — C'est un peu dramatique, non ? — Je suis sérieux, Clara. Il l'était. Ses yeux noirs ne me lâchaient pas. Il y avait dans son regard une intensité qui me faisait trembler, qui me faisait me sentir vivante comme jamais. Il avait ouvert la lame. Se l'était passée sur le pouce, rapidement, sans grimacer. Une perle de sang était apparue. — À toi. J'avais tendu la main. Il avait pris mon pouce, l'avait entaillé doucement. La douleur était minuscule. Son geste était immense. — On mélange nos sangs, avait-il dit en pressant son pouce contre le mien. Comme ça, on est liés. Pour toujours. — Pour toujours, j'avais répété. Il avait sorti de son sac un carnet. Un carnet de recettes vierge, avec une couverture en cuir usé. — C'était à ma grand-mère. Avant qu'elle meure. Elle disait que les meilleures choses se cuisinent avec du temps et de l'amour. Nos sangs mêlés ont coulé sur la première page. — Je t'aimerai jusqu'à ce que ce carnet soit rempli, a-t-il murmuré. J'avais pleuré. Je ne savais pas pourquoi. Peut-être parce que personne ne m'avait jamais aimée comme ça. Peut-être parce que je sentais que ce bonheur était trop grand pour durer. Cette nuit-là, nous nous sommes aimés pour la première fois. Maladroits, tendres, certains. Dans la serre pleine d'étoiles, avec le parfum des roses et le silence du monde autour de nous. Je ne savais pas que trois ans plus tard, je serais à Heathrow, à l'attendre, avec son sang dans mes veines et son absence comme un couteau. — Mademoiselle ? La voix me fait sursauter. Je me retourne. Un homme. La quarantaine. Costume gris, visage banal, regard fuyant. Il tient une enveloppe à la main. — Vous êtes Clara Vane ? — Oui. Pourquoi ? Qui êtes-vous ? Il ne répond pas. Il me tend l'enveloppe. — De la part de William Ashford. Mon cœur s'arrête. — William ? Où est-il ? Pourquoi il n'est pas venu ? L'homme recule déjà. Se fond dans la foule. Je veux le suivre, mais mes jambes ne répondent plus. Quelque chose dans sa voix, dans son geste, dans cette enveloppe blanche sans rien d'écrit dessus, quelque chose me glace. J'ouvre l'enveloppe avec des doigts qui tremblent. Des photos. La première : William, allongé sur un lit d'hôpital. Le visage tuméfié. Des tubes partout. Du sang dans ses cheveux noirs. La deuxième : le même lit, le même corps brisé, sous un autre angle. La troisième : sa main, inerte, avec le pendentif que je lui ai offert hier, il y a une éternité, qui pend à son cou. Un bruit sort de ma bouche. Un gémissement. Pas un cri, je n'ai plus de voix pour crier. Une lettre. Écrite à la main. Son écriture. Je la reconnaîtrais entre mille, cette écriture penchée, appliquée, qui a rempli des pages de mon carnet de recettes. Clara, Je ne peux pas venir. Je ne viendrai jamais. Ce que je t'ai dit, c'était des mensonges. Tout. Depuis le début. Je ne t'aime pas. Je ne t'ai jamais aimée. Tu étais un jeu. Une distraction. Une orpheline sans nom que je trouvais amusante. Mon père a raison. Je dois penser à mon avenir. À l'empire. À ma famille. Toi, tu n'es rien. Pars. Ne reviens jamais. Oublie-moi. William. Le sol se dérobe sous mes pieds. Je tombe. Mes genoux heurtent le carrelage froid du terminal. Les photos s'éparpillent autour de moi. La lettre se froisse dans ma main. — Mademoiselle ? Ça va ? Mademoiselle ? Une voix lointaine. Des mains qui essaient de me relever. Je ne les sens pas. Je ne sens plus rien. Je suis morte un mardi, à Heathrow, sous les néons du Terminal 5. William n'est pas venu. Il ne viendra jamais. C'est ce que je crois. C'est ce qu'on m'a fait croire. Mais la vérité, la vérité que je ne découvrirai que sept ans plus tard, c'est qu'à cet instant précis, William Ashford est allongé sur une table d'opération, le crâne ouvert, le cœur qui bat à peine, et que son propre père est en train de lui effacer la mémoire. La mémoire de moi. De nous. De tout. Je ne le sais pas encore.William La nouvelle tombe un matin d'hiver. Je suis dans mon bureau, en train de relire des documents, quand le téléphone sonne. C'est la prison. Alexander Ashford est mort, d'une crise cardiaque, dans sa cellule. Je reste immobile, le combiné à la main, incapable de réagir. Puis je le repose, lentement, et je fixe le mur. Mon père est mort. Le monstre est mort. Et je ne ressens rien. Ni joie, ni tristesse, ni soulagement. Juste un vide immense, un vide qui m'engloutit. Clara entre dans la pièce, s'approche, pose sa main sur mon épaule. — C'est fini, dit-elle doucement. — Oui. C'est fini. — Tu es triste ? — Je ne sais pas. Je crois que je ne ressens rien. C'est étrange. — C'est normal. Tu as passé des années à le haïr, à le craindre, à le combattre. Et maintenant, il n'est plus là. Il faut du temps pour digérer. — Oui. Il faut du temps. Elle me prend dans ses bras, et je me laisse aller. Je ferme les yeux, je respire son parfum, je sens sa chaleur. Et je me dis que, malgré
ClaraLe choc est immense, dévastateur, impossible à surmonter.Je reste enfermée dans ma chambre pendant des jours, refusant de voir qui que ce soit, refusant de parler, refusant de manger. Je fixe le plafond, les yeux secs, le cœur vide. Alexander Ashford est mon père. William est mon demi-frère. Notre amour est interdit, notre mariage est nul, notre enfant est le fruit d'un inceste. Tout ce que nous avons construit, tout ce que nous avons traversé, tout ce que nous avons sacrifié, tout cela s'effondre, comme un château de cartes balayé par le vent.William frappe à ma porte, tous les jours. Il supplie, il pleure, il s'excuse. Mais je ne peux pas lui ouvrir. Je ne peux pas le regarder. Je ne peux pas supporter l'idée de le voir, de le toucher, de l'aimer, alors que c'est interdit. Alors que c'est mal. Alors que c'est un péché.Kit vient, lui aussi. Il s'assied devant ma porte, dans le couloir, et il me parle à travers le battant. Il me dit que la vérité ne change rien, que l'amour e
ClaraL'hôpital est silencieux, enveloppé dans la lumière pâle d'un matin de décembre.Les couloirs sont déserts, les néons projettent une clarté blanche et froide sur le sol ciré. Je suis allongée dans une chambre du quatrième étage, les mains posées sur mon ventre, les yeux fixés sur le plafond. William est assis à côté de moi, sur une chaise inconfortable, les coudes appuyés sur ses genoux, le visage marqué par la fatigue. Il n'a pas dormi depuis vingt heures. Il n'a pas mangé, il n'a pas bu, il ne m'a pas quittée une seule seconde. Il est là, fidèle, attentif, terrifié.Les contractions ont commencé hier soir, alors que je préparais le dîner. Une douleur sourde, d'abord, dans le bas du dos, puis une vague qui m'a traversé le ventre et m'a coupé le souffle. J'ai posé le couteau sur le plan de travail, je me suis agrippée au bord du comptoir, et j'ai appelé William. Il est arrivé en courant, le visage pâle, les yeux écarquillés, et il m'a emmenée à l'hôpital sans un mot, les mains c
Clara Le retour à Londres est difficile. Après trois semaines de bonheur, de soleil, de liberté, le retour à la réalité est brutal. Le penthouse est froid, impersonnel, rempli de souvenirs douloureux. Les rues de Londres sont grises, pluvieuses, indifférentes. Et je me sens soudain fatiguée, vidée, comme si toute l'énergie que j'avais accumulée en Toscane s'était évaporée. Je m'effondre sur le canapé, je ferme les yeux, j'essaie de retrouver la paix que j'ai ressentie là-bas. Mais elle m'échappe. Elle est loin, inaccessible, comme un rêve qui s'efface au réveil. William s'approche, s'assied à côté de moi, pose sa main sur mon front. — Ça va ? demande-t-il, la voix inquiète. — Oui. Juste fatiguée. Le voyage, sans doute. — Tu veux que j'appelle un médecin ? — Non. Ça va passer. Mais ça ne passe pas. Les jours suivants, je me sens de plus en plus fatiguée, de plus en plus nauséeuse. Les odeurs me dérangent, la nourriture me dégoûte, je dors mal. Et puis, un matin, je comprends.












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