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Chapitre 5 — Le dernier baiser

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-15 23:33:25

Clara

La dernière nuit, il pleuvait.

Pas une pluie fine, délicate, de celles qu'on aime regarder derrière une vitre. Non. Une pluie violente, torrentielle, qui martelait la serre comme si le ciel voulait nous avertir.

Je n'avais pas peur. J'aurais dû.

William était arrivé le premier, comme toujours. Il m'attendait sous l'arche de glycines, les cheveux trempés, le regard sombre. Quand je l'ai rejoint, il m'a prise dans ses bras sans un mot, et il m'a serrée si fort que j'ai cru qu'il allait me briser.

— Qu'est-ce qui se passe ? j'ai demandé.

— Rien. Tout. Il faut qu'on parle.

— Ça commence toujours mal, les phrases qui commencent comme ça.

Il n'a pas ri. C'était mauvais signe. William riait toujours quand j'essayais de faire de l'humour pour cacher ma peur.

Il m'a entraînée vers le banc de pierre, notre banc, celui où nous avions fait notre promesse de sang trois ans plus tôt. La serre était sombre, uniquement éclairée par quelques bougies qu'il avait disposées çà et là , il connaissait ma peur du noir, il pensait toujours à tout.

— Mon père sait, a-t-il dit.

— Quoi ?

— Pour nous. Pour la fuite. Pour tout.

Mon cœur s'est arrêté.

— Comment ?

— Je ne sais pas. Peut-être une caméra. Peut-être un traître. Peu importe. Il sait. Et il a demandé à Sophia de… de régler le problème.

— C'est-à-dire ?

William m'a regardée. Dans la lueur des bougies, ses yeux semblaient plus noirs que jamais, plus profonds, plus effrayants.

— Clara, mon père est dangereux. Plus dangereux que tu ne peux l'imaginer. Il a fait disparaître des gens. Des employés qui en savaient trop. Des associés qui le gênaient. Il ne recule devant rien. Devant personne.

— Tu veux dire qu'il pourrait…

— Te tuer. Oui. C'est exactement ce qu'il veut dire.

Le mot est tombé comme une pierre dans l'eau. K-i-l-l. Je ne l'avais jamais entendu prononcé à mon sujet. Je ne pensais pas qu'un jour, quelqu'un pourrait vouloir me faire du mal à cause de qui j'aimais.

— Qu'est-ce qu'on fait ?

— On part. Demain.

— Demain ? Mais…

— J'ai tout préparé. Des billets. De l'argent. Des faux papiers, au cas où. On part demain matin. Je viens te chercher à l'orphelinat. On va à Heathrow. On prend un avion pour Paris. Et on ne se retourne jamais.

— Paris ?

— C'est là que ta mère est née, non ? C'est ce que tu m'as dit. On commence par là. On remonte sa piste. On découvre qui elle était. Qui tu es.

J'avais les larmes aux yeux. Il se souvenait de tout. De ma mère inconnue. De mes origines perdues. De mon rêve de savoir, un jour, d'où je venais.

— William…

— Je t'aime, Clara. Je t'aime assez pour tout quitter. L'empire. L'héritage. Le nom. Tout ça, c'est du poison. Toi, tu es mon antidote.

Il a sorti quelque chose de sa poche. Un petit écrin en velours noir.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Ouvre.

À l'intérieur, un pendentif. Un médaillon en argent, ovale, délicatement ciselé. Je l'ai ouvert. À l'intérieur, une photo minuscule. Nous deux. Dans la serre. Le jour du pacte de sang.

— Comment tu as fait ?

— J'ai un ami qui fait de la photo. Je lui ai demandé de nous prendre en photo, discrètement, sans qu'on le sache. C'était le jour le plus important de ma vie. Je voulais m'en souvenir pour toujours.

— William…

— Porte-le. Toujours. Comme ça, tu ne pourras jamais oublier mon visage. Même si on est séparés. Même si quelque chose arrive.

— Pourquoi tu dis ça ? Pourquoi tu parles de séparation ?

Il n'a pas répondu. Il s'est penché vers moi, et il m'a embrassée.

Ce n'était pas un baiser ordinaire. C'était un baiser d'adieu. Je le sentais dans la façon dont ses lèvres s'attardaient sur les miennes. Dans la façon dont ses mains s'accrochaient à ma taille. Dans la façon dont son souffle s'accélérait, comme s'il essayait de capturer chaque seconde, chaque battement de cœur, chaque fragment de nous.

— William…

— Chut. Ne parle pas. Pas maintenant.

Il a dénoué mes cheveux. Il a fait glisser la bretelle de ma robe. Il m'a allongée sur la vieille couverture qui nous servait de nid depuis trois ans.

— Tu te souviens de notre première fois ?

— Comme si c'était hier.

— J'avais peur.

— Toi ? Peur ?

— De te faire mal. De ne pas être à la hauteur. De tout gâcher.

— Tu n'as rien gâché. C'était parfait.

— Non. Ce soir, ce sera parfait.

Et il a tenu parole.

Cette nuit-là, nous nous sommes aimés comme jamais. Avec une urgence, une intensité, une tendresse que je ne nous connaissais pas. Chaque caresse était une promesse. Chaque baiser, un serment. Chaque murmure, une prière.

— Je t'aime, Clara. Je t'aimerai toujours.

— Toujours ?

— Toujours. Même si on m'efface la mémoire. Même si on me dit que tu es partie. Même si le monde entier essaie de me faire oublier. Mon corps se souviendra. Mon cœur se souviendra. Je te retrouverai.

— Je te retrouverai aussi.

— Promets-le.

— Je te le promets.

Après, nous sommes restés allongés, enlacés, à écouter la pluie qui continuait de marteler la serre.

— Demain, a-t-il murmuré. Demain, tout commence.

— Demain, j'ai répété.

Je ne savais pas que demain serait la fin.

Que dans quelques heures, nous serions tous les deux dans une carcasse de voiture, sur une route de campagne, et que le monde s'écroulerait.

Je ne savais pas que ce baiser était le dernier.

Que cette nuit était la dernière.

Que ces mots — « je t'aime, je te retrouverai » — seraient les derniers que j'entendrais de sa voix, avant sept ans de silence.

Je ne savais rien.

Alors je me suis blottie contre lui, j'ai posé ma tête sur son torse, j'ai écouté son cœur battre, et je me suis endormie.

Heureuse.

Inconsciente.

Condamnée.

Le pendentif autour de mon cou était froid contre ma peau. La photo de nous deux, minuscule, enfermée dans son médaillon d'argent.

— Pour que tu n'oublies jamais mon visage, avait-il dit.

Je ne l'oublierai jamais.

Même quand on me dira qu'il est mort.

Même quand on me montrera un corps calciné.

Même quand Sophia me tendra une enveloppe pleine de mensonges.

Je ne l'oublierai jamais.

Mais ça, je ne le sais pas encore.

Pour l'instant, je dors.

Pour l'instant, je suis vivante.

Pour l'instant, je l'aime, et il m'aime, et demain n'existe pas.

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