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Chapitre 6 — L'accident

Author: Déesse
last update publish date: 2026-07-15 23:34:28

William

La route est mouillée.

C'est la première chose que je remarque quand je prends le volant. Une pluie fine est tombée toute la nuit, laissant le bitume luisant et traître. Les arbres du Surrey défilent derrière la vitre, silhouettes sombres sous le ciel gris de novembre.

Clara est assise à ma gauche. Côté passager. Elle regarde par la fenêtre, le visage calme, presque serein. Elle porte une robe bleue — celle qu'elle aime, celle avec des petites fleurs brodées sur les manches. Elle a mis le pendentif que je lui ai offert hier. Je le vois briller contre sa peau, juste au-dessus de son cœur.

— Tu es sûr qu'on fait le bon choix ? demande-t-elle.

— On n'a pas le choix.

— Ce n'est pas ce que je demande.

Je tourne la tête vers elle. Ses yeux sont clairs, ce matin. D'un bleu presque transparent, comme de l'eau. Ils me fixent avec cette intensité qui me fait fondre depuis la première fois que je l'ai vue, il y a trois ans, dans la cour du lycée.

— Oui, je suis sûr.

— Même si ça veut dire tout quitter ? Ta famille ? Ton héritage ? Ton avenir ?

— Ma famille, c'est un père qui veut te tuer. Mon héritage, c'est du sang et des mensonges. Mon avenir… mon avenir, c'est toi.

Elle sourit. Un sourire triste, mais un sourire quand même.

— Tu as toujours été trop romantique pour un Ashford.

— C'est pour ça que je dois partir. Les Ashford ne sont pas romantiques. Ils sont froids, calculateurs, impitoyables. Moi, je ne veux pas être comme eux.

— Tu ne seras jamais comme eux.

— Grâce à toi.

Elle tend la main et la pose sur ma cuisse. Un geste simple, familier, mais qui m'envoie une décharge électrique dans tout le corps. Même après trois ans, chaque contact avec elle me fait cet effet. Comme si mon corps la reconnaissait avant mon esprit. Comme si chaque cellule de mon être était programmée pour elle.

— Paris, dit-elle. Je n'arrive pas à y croire.

— Tu verras. On trouvera un petit appartement dans le Marais. Tu t'inscriras dans une école de pâtisserie. La meilleure. Tu deviendras la meilleure.

— Et toi ?

— Moi, je te regarderai devenir la meilleure. Je serai ton premier client. Ton seul client.

— Tu disais la même chose il y a trois ans.

— Je le pense toujours.

La route serpente entre les collines. Nous approchons du village de Godalming. Après, ce sera Guildford. Puis l'autoroute. Puis Heathrow. Puis l'avion. Puis la liberté.

C'est ce que je crois.

C'est ce que nous croyons tous les deux.

Mais au loin, quelque chose bouge.

Un camion. Il surgit d'une route transversale, une petite départementale qui débouche sans visibilité. Il va vite. Trop vite. Ses phares sont éteints malgré la grisaille.

Je ne le remarque pas tout de suite. Je regarde Clara. Je regarde son sourire. Je regarde sa main sur ma cuisse.

— William…

Sa voix change. Devient aiguë.

— William, attention !

Je tourne la tête. Le camion est là. Juste là. Il fonce droit sur nous. Pas de freins. Pas de klaxon. Rien. Juste cette masse sombre qui grossit dans la vitre à une vitesse impossible.

Je n'ai pas le temps de penser.

Mon corps agit avant mon cerveau.

Je me jette à gauche. Je couvre Clara de tout mon corps, je fais un rempart de ma chair, de mes os, de ma vie.

L'impact.

Un bruit monstrueux, un bruit de fin du monde. La tôle qui se déchire. Le verre qui explose. Mon corps qui encaisse le choc, un choc inimaginable, comme si un train me traversait la cage thoracique.

Le goût du sang dans ma bouche.

Un cri : le mien, le sien, je ne sais plus.

La voiture qui tournoie. Le monde qui bascule. La route, le ciel, les arbres, tout se mélange dans un kaléidoscope de douleur et de peur.

Clara.

J'essaie de dire son nom, mais aucun son ne sort. J'essaie de bouger, mais mon corps ne répond plus. Je suis coincé. La portière gauche s'est enfoncée dans mon côté. Quelque chose de chaud coule le long de ma jambe. Du sang.

Clara.

Je distingue sa silhouette à travers le brouillard rouge qui m'envahit. Elle est éjectée. La portière droite s'est ouverte sous le choc, et elle a été projetée hors de la voiture. Son corps roule sur le bitume mouillé.

Je voudrais crier. Je voudrais courir vers elle. Mais je ne peux pas.

Tout devient flou.

Le silence.

Le silence qui suit l'horreur est pire que l'horreur elle-même.

Je ne sens plus mes jambes. Je ne sens plus mon bras droit. Mon visage est en feu, ma tête est prise dans un étau. J'essaie de respirer, mais chaque inspiration est une lame qui s'enfonce dans mes poumons.

Je vais mourir.

Cette pensée me traverse avec une clarté absolue. Je vais mourir, là, sur cette route du Surrey, à quinze ans, sans avoir rien fait de ce que j'avais promis.

Clara.

Je tourne la tête , un effort surhumain et je la vois. Elle est allongée sur le bord de la route, immobile, le visage tourné vers le ciel. Sa robe bleue est tachée de boue et de sang. Le pendentif brille toujours sur sa poitrine.

Elle respire.

Je le vois. Sa poitrine qui se soulève, lentement, faiblement.

Elle respire.

C'est la dernière chose que j'enregistre avant de sombrer.

Elle respire.

Elle est vivante.

Le reste n'a pas d'importance.

Le reste…

Le noir.

Je me souviens de bribes. Des flashs.

Des sirènes. Des lumières bleues qui tournoient dans la grisaille.

Des voix. Des mains qui me touchent, qui me soulèvent, qui me coupent dans du métal tordu.

— Pouls faible. Perte de sang massive.

— On le perd.

— Reste avec nous, gamin. Reste avec nous.

Une civière. Un hélicoptère ou est-ce une ambulance ? Je ne sais plus.

Le noir à nouveau.

Puis une autre voix. Grave. Froide.

— Effacez-la. Je veux qu'il ne se souvienne de rien.

— Monsieur Ashford, c'est une procédure expérimentale…

— Je sais ce que c'est. Faites-le. C'est un ordre.

La voix de mon père.

Le noir.

Des électrodes sur mes tempes. Des décharges dans mon crâne. Des images qui s'effacent, des souvenirs qu'on arrache.

Une fille. Une serre. Des roses.

Son visage.

Son visage qui disparaît.

Son nom que j'essaie de retenir.

C… Cl…

Le noir.

Quand je me réveillerai, dans quelques jours, dans quelques semaines, je ne saurai plus.

Je ne saurai plus qui elle est.

Ce qu'elle représente.

Pourquoi mon cœur se serre quand je vois une serre.

Pourquoi le pendentif autour de mon cou me brûle la peau.

Ma mère me le rendra à mon réveil. Elle l'aura nettoyé, conservé précieusement pendant mon coma. Je l'ouvrirai. Je verrai une photo. Une fille brune, des yeux clairs, un sourire qui me donnera envie de pleurer.

Mais je ne pleurerai pas.

Je ne pleurerai plus jamais.

Parce qu'à la place des souvenirs, il y aura la haine. Une haine qu'on aura greffée en moi comme une prothèse.

— Elle a pris l'argent. Elle est partie avec un autre.

La voix de mon père. Son mensonge.

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