LOGINChapitre 5
Noah
La ville défile derrière la vitre de la Bentley, floue et distante. Les lampadaires projettent des coulées de lumière orange sur le cuir caramel des sièges. Mon chauffeur conduit en silence, les mains gantées posées sur le volant, le regard fixé sur la route sans croiser le mien dans le rétroviseur. Il a vu la scène par la vitre. Il a vu cette fille me tourner le dos. Il a vu ma main tendue rester suspendue dans le vide.
Et il sait qu'il vaut mieux se taire.
Je ne rentre pas chez moi. Je ne supporterais pas les murs blancs de mon penthouse, le silence clinique des pièces trop grandes. Je donne l'adresse du Cercle impérial d'une voix brève. Mes doigts jouent avec le Király dans ma poche, le mouvement répétitif de mes phalanges contre le métal froid.
Je revois son visage.
Ses yeux d'une clarté saisissante qui m'ont regardé sans ciller. Sa voix posée qui a prononcé ce non comme on referme un livre. Sa silhouette droite dans son manteau usé, sa dignité intacte. Elle n'a pas hésité. Elle m'a regardé comme on regarde un objet sans importance, et elle est repartie.
J'ai vingt-sept ans. Je suis Noah Hayes. Des femmes se pâment à chacun de mes sourires, des mannequins, des actrices, des héritières. Et une bénévole de vingt-deux ans, vêtue d'un manteau troué, vient de me signifier que je ne valais pas une seconde de son attention.
L'humiliation est une brûlure lente, un acide qui ronge ma poitrine de l'intérieur. Je la sens physiquement, comme une fièvre qui monte à mes joues. Noah Hayes ne rougit pas. Noah Hayes ne tremble pas. Noah Hayes ne doute pas.
Alors pourquoi mes mains sont-elles crispées sur le cuir du siège ? Pourquoi ma mâchoire est-elle serrée au point de me faire mal ? Pourquoi le souvenir de ce regard indifférent tourne-t-il en boucle dans ma tête ?
Le Cercle impérial est presque vide. Le maître d'hôtel me reconnaît et s'efface, me désignant le fumoir. Les boiseries sombres m'absorbent, les fauteuils en cuir m'accueillent, le silence ouaté m'enveloppe.
Je me sers un verre de cognac sans attendre. L'alcool brûle ma gorge, descend dans ma poitrine, allume un feu qui ne réchauffe pas. Je vide le verre d'un trait et m'en sers un deuxième.
Marcus arrive vingt minutes plus tard, les cheveux en bataille, le col de sa chemise ouvert. Il a vingt-neuf ans et l'agacement de ceux qu'on dérange pour des broutilles.
— Qu'est-ce qui se passe ? demande-t-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
— Elle m'a ignoré.
Il cligne des yeux, son cerveau mettant quelques secondes à traiter l'information.
— Quoi ?
— Amélia Deschamps. La fille du défi. Je l'ai croisée ce soir, devant sa fondation. La voiture qui la frôle, moi qui descends pour m'excuser, le sourire, la main tendue. Et elle m'a ignoré. Elle a ramassé ses dossiers et elle est partie. Elle m'a dit non, Marcus. Non.
Il me regarde comme s'il ne me reconnaissait pas. L'homme qui se tient devant lui, le verre à la main, la mâchoire crispée, n'a rien à voir avec le play-boy arrogant qui parade dans les galas.
— Et alors ? dit Marcus en haussant les épaules. Tu t'attendais à quoi ? Qu'elle te tombe dans les bras au premier sourire ? Elle a refusé Julian Hawke. Cette fille n'est pas comme les autres.
— Je sais qu'elle n'est pas comme les autres. C'est pour ça que je l'ai choisie.
Je me lève, arpente la pièce. Le cognac danse dans mon verre à chaque mouvement. Les rideaux de velours grenat sont tirés, et la lumière des lampes creuse des ombres sur mon visage.
— Elle ne m'a même pas regardé. Elle a vu mon visage, mon sourire, ma main tendue, et elle a choisi de regarder ailleurs. Comme si je n'étais rien.
— Tu es vexé, constate Marcus avec un sourire amusé. C'est la première fois qu'une femme te résiste, et ça te rend fou. C'est presque comique.
— Ce n'est pas de la vexation.
— Ah non ? Qu'est-ce que c'est, alors ?
Je m'arrête devant le miroir. Mes yeux gris-bleu sont plus sombres que d'habitude. Mes lèvres sont serrées. J'ai l'air d'un homme qui vient de perdre une bataille et qui ne comprend pas comment.
— C'est un défi, dis-je lentement. Cette fille est un défi. Et je n'ai jamais perdu un défi de ma vie.
— Alors relève-le. Tu as un mois. Tu as toutes les cartes en main. Elle ne sait pas qui tu es. Tu peux t'infiltrer dans sa vie, la surprendre, la séduire. C'est le jeu, Noah. C'est le pari.
— Ce n'est plus un jeu.
Les mots flottent dans l'air du fumoir. Marcus me regarde, son sourire s'effaçant pour laisser place à une expression plus sérieuse.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Je vide mon verre, le pose sur le manteau de la cheminée. Le Király bat contre ma poitrine, régulier, obsédant.
— Elle m'a regardé comme si je n'étais rien. Et au lieu de m'en ficher, au lieu de hausser les épaules et de passer à la suivante, je n'arrive pas à penser à autre chose. Son visage est gravé dans ma tête. Ses yeux. Sa voix. La façon dont elle a dit non. Je veux l'entendre dire oui. Je veux voir son regard s'adoucir. Je veux qu'elle tombe amoureuse de moi.
— C'est ça, le jeu, répète Marcus, mais sa voix est moins assurée.
— Non. Le jeu, c'était de la séduire pour gagner un pari. Là, c'est différent. Là, c'est personnel.
Je me retourne vers lui, et je vois dans ses yeux le reflet de ma propre détermination. Il recule presque imperceptiblement.
— Cette femme va m'aimer. Je vais m'infiltrer dans sa vie, dans son quotidien, dans ses pensées. Je vais apprendre tout d'elle, ses peurs, ses rêves, ses faiblesses. Et quand elle sera complètement à moi, quand elle ne pourra plus respirer sans prononcer mon nom, je déciderai quoi faire d'elle.
— Tu es sérieux ? dit Marcus, et il n'y a plus aucune trace d'amusement dans sa voix.
— Je n'ai jamais été aussi sérieux.
Le silence retombe. Le tic-tac du Király emplit la pièce. Je me rassois, me ressers un verre. Le cognac n'a plus de goût. Plus rien n'a de goût, sauf le souvenir de ce regard qui m'a traversé sans me voir.
Amélia Deschamps. Vingt-deux ans. Tu ne sais pas ce que tu viens de déclencher.
Tu as dit non ce soir.
Bientôt, tu diras oui.
Je m'en fais la promesse, assis dans la pénombre du Cercle impérial, le Király battant contre mon cœur. Et dehors, la pluie continue de tomber, inlassable, indifférente aux serments des hommes.
Chapitre 86NoahJe suis assis sur le bord du lit, les coudes sur les genoux, les mains ouvertes devant moi. Amélia est là, debout près de la fenêtre, les bras croisés. Elle attend. Elle attend que je parle, que je m'ouvre, que je cesse de me cacher derrière mes murs. Et pour la première fois, je ne veux plus me cacher. Pour la première fois, j'ai envie de tout lui donner, même ce qui me terrifie.— J'ai peur, dis-je. Ma voix est rauque, presque inaudible. J'ai peur de ce que je suis en train de devenir, de ce que je vais devoir abandonner, de ce que je vais perdre en essayant de sortir de cette vie.Elle ne bouge pas, mais son regard s'adoucit.— Continue.— J'ai peur de ne jamais pouvoir m'en sortir. Cet empire, cette fortune, ce nom… tout est construit sur le sang, sur les compromissions, sur les mensonges. Mon grand-père a ruiné des familles, mon père a poursuivi l'œuvre. Et moi, pendant des années, j'ai fermé les yeux. J'ai profité de tout ça sans jamais me demander d'où venait l
Chapitre 85AméliaJe ne dors pas.Je fixe le plafond. Les ombres. Le silence. Léo dort à côté. Sa main posée sur mon bras. Sa respiration régulière. Innocente. Paisible. Il ne sait pas. Il ne saura jamais. Pas encore. Pas tout. Pas ça.Les mots de Noah tournent dans ma tête. Les Hayes. Le trafic. Le blanchiment. Les morts. Les trois ans. Les hommes qu'il a tués. Les ordres qu'il a exécutés. Les vies qu'il a brisées. Les siennes. Les leurs. Les miennes. Peut-être.Je me lève. Sans bruit. Je marche jusqu'à la fenêtre. La mer est noire. Le ciel aussi. Pas une étoile. Pas une lumière. Juste le vide. Comme le vide qui s'est creusé dans ma poitrine. Depuis qu'il a parlé. Depuis qu'il a tout dit. Depuis qu'il m'a montré l'homme qu'il était. L'homme qu'il est peut-être encore.Je s
Chapitre 84NoahJe vais tout lui dire.Pas parce qu'elle me le demande. Pas parce qu'elle m'a surpris. Pas parce que je n'ai plus le choix. Parce que je veux. Parce que je ne peux plus. Parce que chaque silence me ronge. Chaque omission me détruit. Chaque mensonge par défaut me sépare d'elle. Un peu plus. Chaque jour.Elle est assise dans le salon. Léo dort. La maison est silencieuse. Juste les vagues. Le vent. Nos respirations. Elle me regarde. Ses yeux. Gris. Calmes. Prêts. À tout. Au pire. À moi.Je m'assois en face d'elle. Je pose mes mains sur mes genoux. Je fixe le sol. Les mots sont là. Quelque part. Coincés. Comme toujours. Mais cette fois. Cette fois, je ne les laisserai pas s'échapper.— Mon père. Tu sais déjà. La pression. Le nom. L'héritage. Mais il y a autre chose. Quelque chose que je n'ai jamais dit à personne.
Chapitre 83AméliaIl parle.Assis en face de moi. Les mains ouvertes sur la table. La voix basse. Calme. Il explique. Isabella. Une femme qu'il a connue avant. Avant moi. Avant tout. Une relation sans lendemain. Sans promesse. Sans avenir. Une époque où il essayait de se perdre. De se noyer. Dans les fêtes. Dans les femmes. Dans tout ce qui pouvait l'empêcher de penser. De sentir. De souffrir.J'écoute. Sans l'interrompre. Sans crier. Sans pleurer. J'écoute. Chaque mot. Chaque excuse. Chaque explication. Je les entends. Je les comprends. Même. Je les accepte.— Je ne t'ai pas menti, dit-il. Tu ne m'as jamais demandé.— Je sais.— Ce n'était pas important.— Je sais.— Elle ne compte pas. Elle n'a jamais compté.— Je sais.Il se tait. Il me regarde. Il attend. Une réaction. Une colère.
Chapitre 81AméliaLes photos sont étalées sur le lit.Je les ai sorties de l’enveloppe. Une par une. Lentement. Comme si je pouvais retarder l’inévitable. Comme si je pouvais empêcher la vérité d’exister. Mais elles sont là. Sous mes yeux. Vivantes. Cruelles. Indéniables.Noah. Plus jeune. Le visage ouvert. Le sourire facile. Il rit. Il boit. Il danse. Avec elle. Isabella. Brune. Élégante. Elle a la tête penchée. La main posée sur son torse. Les lèvres tout près de son cou. Ils sont beaux. Ensemble. Trop beaux. Comme un couple. Comme un vrai couple. Comme s’ils s’aimaient.Je retourne la photo. Le message. Toujours le même. « Tu crois connaître l’homme que tu aimes. Tu ignores encore ce qu’il t’a caché. »Qui a envoyé ça ? Pourquoi ? Pour me
Chapitre 81AméliaLes photos sont étalées sur le lit.Je les ai sorties de l’enveloppe. Une par une. Lentement. Comme si je pouvais retarder l’inévitable. Comme si je pouvais empêcher la vérité d’exister. Mais elles sont là. Sous mes yeux. Vivantes. Cruelles. Indéniables.Noah. Plus jeune. Le visage ouvert. Le sourire facile. Il rit. Il boit. Il danse. Avec elle. Isabella. Brune. Élégante. Elle a la tête penchée. La main posée sur son torse. Les lèvres tout près de son cou. Ils sont beaux. Ensemble. Trop beaux. Comme un couple. Comme un vrai couple. Comme s’ils s’aimaient.Je retourne la photo. Le message. Toujours le même. « Tu crois connaître l’homme que tu aimes. Tu ignores encore ce qu’il t’a caché. »Qui a envoyé ça ? Pourquoi ? Pour me







