Mag-log inChapitre 4
Amélia
La journée s'étire interminablement. Madame Delacroix m'a fait nettoyer les sanitaires trois fois, prétextant une inspection imaginaire, et mes mains sentent encore l'eau de Javel malgré le savon râpeux. Les enfants sont partis depuis une heure, leurs dessins encore punaisés aux murs, leurs rires évanouis dans l'air du soir. J'ai vingt-deux ans, un corps épuisé, et cette solitude tenace qui m'accompagne partout.
Le portail en fer forgé grince quand je le pousse. La rue est silencieuse, bordée de platanes qui perdent leurs dernières feuilles. Je serre contre ma poitrine la pile de dossiers que Madame Delacroix m'a ordonné d'emporter, des demandes de subvention à remplir avant demain matin. La menace était claire, prononcée avec ce sourire pincé qui ne quitte jamais ses lèvres : si les dossiers ne sont pas prêts à huit heures, je peux chercher un autre poste.
Je marche vite, la tête baissée contre le vent. Mes chaussures usées claquent sur le trottoir irrégulier. Je compte machinalement les fissures pour ne pas penser à la fatigue qui écrase mes épaules. Une fissure, deux fissures, trois fissures. Mon père comptait les jetons du casino avec la même obsession, alignant les pièces de plastique coloré comme on aligne les derniers jours d'une vie. Il disait que la chance allait tourner, que la prochaine main serait la bonne. Il le disait chaque soir en rentrant, les poches vides, les yeux brillants d'une fièvre que je ne comprenais pas. Et ma mère le croyait. Chaque soir, elle le croyait.
Le vrombissement d'un moteur déchire le silence. Un bruit puissant, rauque, qui n'appartient pas à ce quartier. Je n'ai pas le temps de me retourner que la voiture est déjà là, une masse sombre et luisante qui frôle le trottoir à une vitesse trop élevée. Le pare-chocs heurte une poubelle métallique, le fracas résonne dans la nuit. La poubelle bascule, les ordures se répandent sur le trottoir, et la voiture pile dans un crissement de pneus qui m'arrache un sursaut.
Je reste figée, les dossiers serrés contre ma poitrine, le cœur battant si fort que je sens mes tempes pulser. La portière s'ouvre.
La Bentley Continental est d'un noir si profond qu'il semble absorber la lumière des lampadaires. Les jantes chromées reflètent la lueur orangée des réverbères. Le cuir intérieur est couleur caramel, épais, et je devine les finitions en bois précieux du tableau de bord.
L'homme qui descend est grand. Ses cheveux bruns sont coiffés avec une négligence calculée, chaque mèche à sa place dans un désordre étudié. Sa mâchoire est carrée, volontaire, ombrée d'une barbe naissante. Ses yeux sont d'un gris-bleu changeant, et ils me fixent avec une expression que je ne parviens pas à déchiffrer, un mélange d'amusement et de contrariété. Son costume est anthracite, coupé sur mesure, la veste ouverte sur une chemise blanche dont les boutons de nacre capturent la lumière. Ses chaussures valent plus que trois mois de mon loyer. Il a vingt-sept ans, peut-être, l'âge où les hommes de sa condition commencent à s'ennuyer de leur propre pouvoir.
Il s'avance avec une assurance tranquille, une arrogance innée, et ses lèvres s'étirent en un sourire qu'il doit croire irrésistible.
— Toutes mes excuses, mademoiselle. Mon chauffeur n'a pas vu la poubelle. J'espère que je ne vous ai pas effrayée.
La voix est grave, chaude, travaillée. Il tend la main vers moi, paume ouverte, dans un geste qui se veut galant. Ses doigts sont longs, manucurés, la peau lisse de quelqu'un qui n'a jamais tenu un outil, qui n'a jamais frotté un sol à genoux. Cette main tendue, c'est celle de mon père le jour où il a emmené ma mère au casino pour la première fois, promettant que ce serait une soirée exceptionnelle. Elle est rentrée à l'aube, les yeux rouges, et elle n'a plus jamais été la même.
Je ne prends pas sa main.
Je me penche et ramasse les dossiers qui ont glissé dans le choc. Les feuilles se sont éparpillées, certaines déjà tachées par l'eau stagnante du caniveau. Une bouffée de colère froide monte en moi, une colère ancienne, familière, qui couve dans ma poitrine comme une braise sous la cendre. Il ne regarde même pas les papiers. Il ne voit que moi, son sourire toujours accroché aux lèvres, attendant que je le remercie, que je rougisse, que je sois flattée.
— Laissez-moi vous aider, dit-il en s'avançant.
— Non.
Le mot claque dans l'air froid. Je ne l'ai pas crié, je ne l'ai pas murmuré. Je l'ai prononcé d'une voix égale, ferme, définitive. Mes doigts continuent de rassembler les feuilles, le formulaire A14, la demande de subvention pour le programme d'aide aux familles, le rapport d'activité du trimestre.
Il s'immobilise. Son sourire vacille imperceptiblement. Je me redresse, les dossiers de nouveau serrés contre ma poitrine, et je le regarde. Je plante mes yeux dans les siens, ces yeux gris-bleu qui ont dû faire fondre des centaines de femmes avant moi, et je ne souris pas. Je ne rougis pas. Je ne baisse pas le regard.
— Votre chauffeur devrait apprendre à conduire. Les rues du quartier ne sont pas des circuits de course.
Je tourne les talons sans attendre de réponse. Mes pas résonnent sur le trottoir, réguliers, déterminés, alors qu'à l'intérieur de moi tout tremble. Mes jambes sont en coton, mon cœur cogne contre mes côtes, mes doigts sont crispés sur les dossiers.
Derrière moi, le silence.
Pas un mot, pas un appel, pas un bruit de pas qui me poursuit. Juste le silence épais de la nuit et le ronronnement du moteur de la Bentley. Je ne me retourne pas. Je ne lui offre pas la satisfaction de voir mon trouble.
Au coin de la rue, je m'autorise un regard furtif par-dessus mon épaule. Il est là, debout près de la portière ouverte, une main encore tendue vers l'endroit où je me tenais. Son visage n'affiche plus ce sourire arrogant. Il est figé, immobile, et dans ses yeux passe quelque chose que je n'aurais jamais cru voir chez un homme comme lui. De la stupeur. De l'incompréhension. Une ombre de vexation si profonde qu'elle en devient presque palpable.
Je disparais dans la rue adjacente. Mon souffle s'accélère, comme si mes poumons avaient retenu leur respiration pendant tout l'échange. Je m'adosse contre la façade froide, les jambes tremblantes.
Cet homme. Ce regard. Cette voiture. Tout en lui respire l'argent, le pouvoir, cette confiance absolue de ceux qui n'ont jamais entendu le mot non. Et pourtant, quand j'ai prononcé ce non, j'ai vu son univers vaciller l'espace d'une seconde.
Je reprends ma marche, plus lentement. La médaille de ma mère est froide contre ma poitrine. Je l'entends encore, sa voix brisée par les années de souffrance. Ne laisse jamais un homme riche décider de ton bonheur, Amélia. Jamais. Promets-le-moi. J'ai promis. Et ce soir, j'ai tenu ma promesse.
Mais alors pourquoi mon cœur bat-il encore si vite ? Pourquoi cette sensation étrange au creux de l'estomac, comme un avertissement silencieux qui me murmure que cette rencontre n'était pas un hasard ?
Le vent se lève, glacé, chargé de pluie imminente. Les premières gouttes commencent à tomber, frappant le bitume avec un bruit mat. Je presse le pas vers mon immeuble, serrant les dossiers contre ma poitrine.
Dans l'escalier, l'odeur de cigarette froide et de détergent m'enveloppe. Je grimpe les marches malgré la fatigue. La porte de mon studio claque derrière moi. Je pousse le verrou, tire la chaîne, vérifie la fenêtre. Des gestes mécaniques.
Je pose les dossiers sur la table bancale et m'assois sur le matelas, les jambes repliées contre ma poitrine. La pluie tambourine contre la vitre. Je revois son visage. Ce moment où son sourire a vacillé. Ce regard gris-bleu privé de sa superbe.
Qui était-il ? Pourquoi était-il là ? On ne traverse pas Westbrook en Bentley par hasard. On ne s'arrête pas devant une fondation à la tombée de la nuit sans une raison.
Je repousse les questions. Cela n'a pas d'importance. Je ne le reverrai jamais. Il retournera dans son monde de cristal, entouré de femmes prêtes à tout pour un sourire. Il m'oubliera avant que la pluie ne cesse.
Mais au moment de m'endormir, roulée en boule sur le matelas, je ne peux m'empêcher de penser à sa main tendue, à ses doigts manucurés, à la façon dont il est resté immobile, figé, comme si le monde venait de lui porter un coup qu'il n'avait pas vu venir.
Je souris dans l'obscurité, un sourire amer et satisfait.
Bonne nuit, homme à la Bentley. Souviens-toi de la fille qui a osé te dire non.
Chapitre 48AméliaIl vient me voir sous la pluie, une pluie battante de décembre qui transforme les rues en rivières et les trottoirs en miroirs. Je l'entends frapper à la porte de mon immeuble, le vieux battant de bois qui résonne dans la cage d'escalier, puis monter les marches une à une, ses pas lourds et hésitants sur le bois usé. Je ne bouge pas, recroquevillée sur mon matelas, les bras autour des genoux, le cœur battant si fort que je l'entends dans mes oreilles. Il frappe à ma porte, doucement, presque timidement, trois petits coups à peine audibles, comme s'il craignait de me déranger, comme s'il craignait de me brusquer.— Amélia, je sais que tu es là. La lumière est allumée, j'ai vu la lueur sous la porte. S'il te plaît, ouvre-moi.Sa voix est diff
Chapitre 47NoahL'absence d'Amélia est une douleur physique, constante, une présence négative qui ne me quitte jamais, qui s'accroche à moi comme une ombre. Je la sens au réveil, quand j'ouvre les yeux et que je réalise qu'elle n'est pas là, qu'elle ne sera pas là aujourd'hui, qu'elle ne sera peut-être plus jamais là. Je la sens dans la journée, quand je passe devant la fondation sans oser entrer, quand je regarde mon téléphone en espérant un message qui ne vient pas, un appel qui ne s'affiche pas. Je la sens le soir, quand je m'assois seul dans mon penthouse trop grand, trop vide, trop silencieux, et que je contemple les lumières de la ville qui scintillent au loin comme des étoiles inaccessibles.J'ai tout gâché. Cette pensée tourne dans ma tête comme le tic-tac du Kir&
Chapitre 46AméliaJ'ai pris ma décision hier soir, allongée sur mon matelas, les yeux fixés sur les fissures du plafond que je connais par cœur, ces craquelures dans le plâtre qui dessinent des formes étranges, des visages, des animaux, des paysages que j'ai contemplés pendant des centaines de nuits sans sommeil. Je vais m'éloigner de Noah Hayes. Pas parce que je ne ressens rien pour lui, non, ce serait tellement plus simple si c'était le cas. Je m'éloigne de lui justement parce que je ressens trop, parce que chaque regard qu'il pose sur moi creuse un sillon plus profond dans mon cœur, parce que chaque sourire qu'il m'adresse fait vaciller mes défenses, parce que chaque geste de tendresse qu'il a envers les enfants me rappelle à quel point il est différent de ce que je croyais.Les mots de Vanessa ré
Chapitre 45NoahJ'apprends ce qui s'est passé à la fondation en fin de journée, par un appel de Madame Delacroix qui prend un plaisir évident à me raconter chaque détail de la scène. Vanessa. Je me souviens d'elle, de son visage, de ses yeux bleus, de ses larmes quand j'ai cessé de répondre à ses appels. Je me souviens de toutes les autres aussi, toutes ces femmes que j'ai séduites et abandonnées sans un regard en arrière, tous ces cœurs que j'ai brisés avec l'insouciance de celui qui ne ressent rien, de celui qui a construit sa vie sur la peur de ressentir.Je me rends directement chez Amélia, sans réfléchir, sans stratégie, sans calculer mes mots. Le soir tombe sur Westbrook, et les lampadaires commencent à s'allumer, projetant leur lumière orangée sur l
Chapitre 44AméliaLa femme arrive à la fondation en fin de matinée, et dès que je la vois franchir le portail en fer forgé, je comprends que ce qui va suivre ne sera pas agréable. Il y a dans sa démarche quelque chose de déterminé, de tendu, qui n'annonce rien de bon. Elle est grande, blonde, les cheveux coupés au carré, vêtue d'un tailleur élégant bleu pâle qui a dû coûter une petite fortune. Ses yeux sont rouges comme si elle avait pleuré, ou comme si elle allait pleurer, et ses mains sont crispées sur la bandoulière de son sac à main. Elle traverse la cour d'un pas déterminé, ignorant les enfants qui jouent au ballon, ignorant les regards surpris des bénévoles qui s'arrêtent pour la regarder passer, et s'arrête devant la porte de la salle d'activité o
Chapitre 43NoahJe l'emmène loin de la ville, loin des regards, loin des rumeurs, loin de tout ce qui pourrait nous rappeler le monde auquel j'appartiens et qu'elle déteste. Nous roulons pendant une heure sur des routes de campagne bordées de champs nus et de forêts silencieuses, et le paysage défile derrière les vitres comme un tableau qui changerait à chaque instant. Les arbres dénudés tendent leurs branches noires vers le ciel gris perle, les prairies sont couvertes d'un givre blanc qui scintille sous la lumière pâle de décembre, et de temps en temps un oiseau solitaire traverse le ciel comme un coup de pinceau sur une toile. Le silence entre nous n'est plus pesant comme avant, il n'est plus chargé de méfiance et de non-dits, il est devenu confortable, presque familier, comme un vieil ami qu'on retrouve après une longue ab







