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Le matin d'après — Partie 3

작가: Stella_angelo
last update 게시일: 2026-03-16 17:10:33

Puis, vers la fin de la matinée, alors que je m’étais penchée pour attraper une caisse de bouteilles sous le comptoir, la clochette de la porte tinta doucement. Un son banal, répété des dizaines de fois par jour, et pourtant, avant même de me redresser, je sus. Je ne saurais pas dire comment. Peut-être à cause du silence minuscule qui suivit, différent de celui d’un client ordinaire. Peut-être simplement parce qu’une part de moi attendait ce moment sans vouloir l’admettre. Quand je levai la tête, Alex était là, debout près de l’entrée, les mains dans les poches, le regard posé sur moi avec cette retenue qui le rendait plus dangereux encore que s’il avait affiché la moindre audace. Il n’y avait rien d’inapproprié dans sa présence. Rien du tout. Il pouvait avoir une raison simple. Une promenade avec Léo, une envie de café, une pause de quelques minutes. Mais le problème, c’est qu’à l’instant où je le vis, mon corps réagit avant mon esprit. Un léger resserrement dans la poitrine. Cette attention brutale de tous les sens. La conscience immédiate de sa silhouette, de sa démarche, du fait qu’il avait choisi de revenir ici. Au café. Là où tout avait commencé. Je me redressai trop vite, cognant légèrement mon genou contre le meuble, ce qui eut au moins le mérite de me rappeler à l’ordre.

Il s’approcha du comptoir sans précipitation, attendant que je termine avec la cliente devant lui. Je pris la commande, rendis la monnaie, servis un allongé à un habitué, essuyai mes mains sur mon tablier avec une minutie un peu excessive. Quand enfin je n’eus plus l’excuse de quelqu’un entre nous, il fut là, juste de l’autre côté du bois verni, à la même place que la veille, et cette répétition me troubla plus encore que sa présence elle-même.

Salut, dit-il.

Le tutoiement, encore. Naturel chez lui. Déjà installé entre nous depuis la cuisine du matin. Je sentis ma gorge se serrer légèrement avant de répondre.

Salut.

Je peux prendre un café ?

J’eus presque envie de rire devant l’absurdité de la question. Bien sûr qu’il pouvait. C’était un café. C’était mon travail. Mais ni lui ni moi n’ignorions que ce simple échange portait autre chose que la commande qu’il formulait.

Oui, répondis-je en me tournant vers la machine. Comme hier ?

Comme hier.

Ces deux mots furent plus intimes qu’ils n’auraient dû l’être. Comme hier. Comme notre premier regard. Comme l’instant d’avant la vérité. Comme cette tension que ni la nuit ni le matin n’avaient effacée. Je lançai le café en espérant que le bruit de la machine couvrirait un peu le battement déraisonnable de mon propre cœur. Lorsqu’il revint s’asseoir au comptoir, je m’aperçus qu’il était seul.

Léo n’est pas avec toi ? demandai-je malgré moi.

Non. Il avait quelque chose à faire.

Je posai la tasse devant lui.

Et toi, rien de mieux à faire que de revenir ici ?

La phrase était sortie plus sèche que prévu. Pas méchante, mais assez dure pour tracer une limite. Lui leva les yeux vers moi, et quelque chose dans son regard se fit plus direct.

Peut-être que si.

Je restai immobile, la main encore posée près de la tasse.

Alors pourquoi être revenu ?

Il garda le silence une seconde. Une seule. Mais assez longue pour que je comprenne qu’il allait choisir sa réponse.

Parce que j’en avais envie.

La franchise du mot me traversa comme un frisson. Pas une déclaration. Pas une provocation. Juste une vérité nue, simple, presque trop simple pour être contrée facilement. J’aurais voulu lui répondre que ce n’était pas une raison suffisante, qu’il aurait dû s’en tenir à une promenade, à un message à Léo, à n’importe quoi d’autre. Mais quelque chose dans cette honnêteté me désarma. J’essuyai machinalement un verre déjà propre, plus pour me tenir debout que par utilité.

Ce n’est pas une bonne idée, murmurai-je.

Il baissa les yeux vers sa tasse, puis les releva lentement vers moi.

Je sais.

Et cette réponse, à elle seule, contenait tout ce que je redoutais. Parce qu’elle signifiait qu’il voyait la même chose que moi. Que l’attirance n’était pas un fantasme né uniquement dans mon esprit trop fatigué. Qu’il ne s’agissait pas d’une simple maladresse d’ambiance ou d’un hasard exagéré par la nuit. Il y avait bien quelque chose entre nous. Quelque chose de réel, même s’il restait sans nom, sans geste, sans permission. Et c’était précisément pour cela qu’il fallait l’arrêter.

Je regardai autour de moi presque instinctivement, comme si les murs eux-mêmes pouvaient nous surprendre. Quelques clients parlaient en fond de salle. Une cuillère tinta contre une soucoupe. Une femme riait doucement près de la fenêtre. Le monde continuait. Personne ne voyait rien. Pourtant j’avais l’impression absurde que tout se lisait sur mon visage.

Alex…

Je n’allai pas plus loin. Son prénom, dans ma bouche, avait déjà quelque chose de trop personnel. Il le sentit. Je le vis dans le changement infime de son expression, dans cette façon d’attendre la suite sans détourner les yeux.

Je ne veux pas te mettre mal à l’aise, dit-il à voix basse.

Alors ne reviens pas seul.

Il accusa le coup en silence. Pas avec vexation. Plutôt avec cette manière de recevoir les choses de face qui me troublait de plus en plus chez lui. Il prit sa tasse, but une gorgée, puis la reposa lentement.

D’accord.

Ce mot-là aurait dû m’apaiser. Au lieu de cela, il laissa en moi un vide étrange. Comme si je venais moi-même de refermer une porte que je redoutais pourtant de voir fermée. Je détestai cette contradiction. Je détestai le fait qu’une part de moi se sente soulagée tandis qu’une autre regrettait déjà la distance que j’imposais. Pendant quelques minutes encore, je servis d’autres clients, m’accrochant à leurs commandes, à leurs billets, à leurs habitudes comme on s’accroche à une rambarde. Quand je revins vers lui, sa tasse était presque vide. Il se leva alors, glissa quelques pièces sur le comptoir, puis planta sur moi ce regard calme qui me désarmait toujours davantage que je ne voulais l’admettre.

Je viendrai avec Léo, alors.

Je relevai les yeux vers lui.

C’est mieux.

Il eut un très léger sourire, triste ou lucide, je n’aurais pas su dire.

Pour toi, oui.

Avant que j’aie le temps de répondre, il se détourna et sortit. La clochette tinta à nouveau, la porte se referma, et pourtant l’air sembla rester chargé de lui bien après son départ. Je restai un moment immobile derrière mon comptoir, un torchon entre les mains, à fixer l’endroit où il se tenait quelques secondes plus tôt. Puis je me remis au travail, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. Servir. Ranger. Répondre. Continuer. Mais, à partir de cet instant, je compris que le vrai danger n’était pas seulement dans les moments où il était là.

Le vrai danger, c’était l’effet qu’il laissait quand il partait.

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