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Camille Rousseau relisait le même paragraphe du rapport financier pour la troisième fois sans en comprendre un mot. Les chiffres dansaient devant ses yeux fatigués trois nuits sans sommeil à l’hôpital au chevet de sa mère laissaient des traces qu’aucun fond de teint ne pouvait masquer.
Elle jeta un œil à sa montre. Encore deux heures avant de pouvoir retourner auprès de Sophie. Deux heures à faire semblant que tout allait bien, que sa vie ne tenait pas qu’à un fil. — Mademoiselle Rousseau dans mon bureau, maintenant. La voix de Nathan Moreau claqua depuis l’interphone, sans un bonjour, sans une once de chaleur. Camille se leva, lissa sa jupe grise et respira profondément. Deux ans qu’elle travaillait pour cet homme, et elle n’avait toujours pas trouvé le mode d’emploi pour anticiper ses colères. Elle avait appris à reconnaître les signes la voix plus sèche, les phrases plus courtes mais aujourd’hui, quelque chose sonnait différemment, plus froid, plus dangereux. Elle traversa le couloir en verre qui séparait son bureau de celui de Nathan, sentant déjà son cœur cogner contre ses côtes. Les employés qu’elle croisait évitaient son regard, comme s’ils savaient déjà quelque chose qu’elle ignorait encore. Elle entra. Nathan se tenait debout face à la baie vitrée, dos à elle, les épaules tendues sous le costume sombre. Sur son bureau, un dossier ouvert des documents qu’elle reconnut immédiatement malgré la distance. Son sang se glaça. — Vous saviez, dit-il sans se retourner. Depuis combien de temps ? — Je ne sais pas de quoi vous parlez, Monsieur Moreau. Sa voix trembla malgré elle. Elle détestait ça, cette faiblesse qu’elle ne pouvait jamais totalement dissimuler face à lui. Il se retourna enfin, et ce qu’elle vit dans son regard n’était pas de la colère c’était pire. C’était du mépris, glacial et calculé. — Mon père a versé de l’argent à votre mère. Pendant des années. Vous croyez vraiment que je vais avaler que c’est une coïncidence ? Camille sentit le sol se dérober sous elle. Sophie ne lui avait jamais parlé de ça. Pas un mot, pas une allusion, en vingt-quatre ans. — Ma mère est malade, Monsieur Moreau. Je ne vois pas le rapport avec — Le rapport, coupa-t-il en s’avançant vers elle, c’est que dans quarante-huit heures, le conseil d’administration va découvrir que mon père a caché des versements suspects à une femme qu’il ne connaissait soi-disant pas. Et l’assistante de cette femme, comme par hasard, travaille pour moi depuis deux ans. — Vous pensez que j’ai orchestré ça ? Que j’aurais cherché ce poste sciemment ? — Je pense, dit-il d’une voix posée mais tranchante, que je ne peux pas me permettre de le découvrir après coup. Pas avec l’introduction en bourse dans trois semaines. Il posa un document devant elle sur le bureau. Un contrat, épais, les clauses déjà rédigées comme s’il avait tout planifié à l’avance. — Vous allez m’épouser, Camille. Le temps que cette affaire se tasse. En apparence seulement. Personne ne doit savoir que c’est un arrangement. Elle éclata d’un rire sans joie, presque hystérique tant la situation lui semblait absurde. — Vous êtes sérieux ? Vous voulez m’épouser pour étouffer un scandale que je n’ai même pas créé ? — Votre mère a besoin de son traitement. Le prochain versement était prévu pour la semaine prochaine, n’est-ce pas ? Comme par hasard, ce financement dépend justement d’une fondation liée au groupe Moreau. Le silence tomba entre eux, lourd comme une sentence. Camille comprit qu’elle n’avait pas le choix pas avec la vie de sa mère suspendue à ce fil ténu qu’elle venait à peine de découvrir. — Si j’accepte, dit-elle d’une voix étranglée, ma mère continue de recevoir son traitement ? — Vous avez ma parole. — Votre parole ne vaut rien pour moi, Monsieur Moreau. Pas après ça. Pas après ce que vous venez de me montrer. Un éclair passa dans le regard de Nathan presque du respect, vite étouffé sous une froideur retrouvée. — Alors disons que c’est un contrat, avec des clauses, des garanties. Signez, et votre mère ne manquera jamais de rien. Camille prit le stylo, la main tremblante. Dehors, Paris scintillait sous un ciel gris, indifférent au marché qu’elle s’apprêtait à conclure. En signant, elle ignorait encore qu’elle venait de sceller bien plus qu’un mariage de façade elle venait de lier son destin à un homme qui la croyait coupable de tout, alors qu’elle n’était coupable de rien.Le travail commença cette fois de façon plus abrupte, Camille ressentant ses premières contractions intenses alors qu’elle assistait à une réunion importante avec son équipe de consultation, la forçant à quitter précipitamment le bureau sous le regard inquiet mais efficace d’Amélie qui s’empressa d’appeler Nathan.— C’est plus rapide que la dernière fois, haleta Camille alors que Nathan la conduisait vers l’hôpital avec une urgence contrôlée, se souvenant des longues heures de travail pour la naissance d’Éléonore.— Respirez, dit Nathan, sa propre expérience acquise lors du premier accouchement lui permettant de rester remarquablement calme malgré l’urgence évidente de la situation.En effet, contrairement aux douze heures de travail pour Éléonore, Antoine sembla pressé de rejoindre le monde, Camille arrivant à peine installée dans sa chambre d’accouchement que le Docteur Vasseur annonça déjà qu’il était temps de pousser.— Ce petit homme est impatient, dit la médecin avec un sourire,
Les semaines suivantes furent consacrées à la question qui occupait maintenant toutes les conversations familiales : comment appeler ce petit garçon qui grandissait chaque jour un peu plus dans le ventre de Camille.— J’aimerais honorer quelqu’un d’important, dit Nathan un soir, alors qu’ils feuilletaient ensemble un livre de prénoms qu’Élise leur avait offert en plaisantant, mais qu’ils utilisaient finalement avec sérieux.— À qui pensez-vous ? demanda Camille, quoique elle devine déjà probablement la réponse.— Julien, dit Nathan doucement. Mon père biologique. Je sais que ça peut sembler étrange, vu les circonstances complexes autour de son souvenir, mais je pense souvent à cet homme que je n’ai jamais connu, qui aimait la photographie et rêvait de voyager. Peut-être que porter son prénom pourrait être une façon de lui rendre hommage, de garder vivante une partie de cette histoire.Camille réfléchit un moment, touchée par cette proposition chargée de sens. — Je trouve ça beau, dit
Le téléphone sonna un mardi après-midi ordinaire, Camille pliant du linge dans la chambre pendant qu’Éléonore faisait la sieste. Elle reconnut immédiatement le numéro du laboratoire médical affiché à l’écran, et son cœur se serra instantanément.— Nathan ! appela-t-elle, sa voix trahissant sa nervosité soudaine.Il arriva en quelques secondes depuis son bureau où il travaillait ce jour-là depuis la maison, s’asseyant immédiatement à ses côtés sur le lit alors qu’elle décrochait, sa main trouvant la sienne sans qu’elle ait besoin de le demander.— Madame Moreau, dit la voix posée du spécialiste à l’autre bout du fil, je vous appelle avec les résultats de votre amniocentèse.Camille ferma les yeux, retenant son souffle, sentant la pression de la main de Nathan se resserrer autour de la sienne, un geste silencieux qui disait tout ce qu’il ne pouvait exprimer à voix haute en cet instant.— Le bébé va très bien, annonça le médecin, un soulagement perceptible même dans sa voix professionnel
Quelques mois après l’incident scolaire, désormais résolu grâce à l’approche ouverte que Nathan et Camille avaient adoptée, une nouvelle qui allait transformer à nouveau leur dynamique familiale se présenta de façon inattendue lors d’une visite médicale de routine.— Félicitations, dit le médecin traitant de Camille avec un sourire, vous êtes enceinte, environ six semaines.Camille resta un moment silencieuse, un mélange de surprise et de joie progressive transformant son expression alors qu’elle assimilait cette nouvelle inattendue mais profondément bienvenue.— Nathan va être tellement heureux, dit-elle finalement, un sourire radieux illuminant son visage.Ce soir-là, elle choisit un moment particulier pour partager la nouvelle, préparant le plat préféré de Nathan et attendant qu’Éléonore soit couchée avant de lui révéler la surprise avec un petit paquet cadeau contenant une paire de chaussons de bébé miniatures.— Qu’est-ce que c’est ? demanda Nathan, curieux, en ouvrant le paquet.
Le premier jour d’école d’Éléonore arriva avec une combinaison d’excitation et d’appréhension qui semblait affecter Camille et Nathan presque autant que leur fille elle-même, tous deux se remémorant leurs propres souvenirs d’enfance en préparant méticuleusement le cartable et l’uniforme impeccable de leur fille de cinq ans.— Tu es prête, ma chérie ? demanda Camille, ajustant une dernière fois les couettes soigneusement tressées d’Éléonore devant le miroir de l’entrée.— Je suis prête ! annonça Éléonore avec une confiance qui fit sourire ses parents, bien que Camille perçoive une pointe de nervosité sous cette bravade enfantine.L’école privée qu’ils avaient choisie, reconnue pour son excellence académique mais aussi pour sa diversité sociale relativement importante pour ce type d’établissement, accueillit Éléonore avec la chaleur habituelle réservée aux nouveaux élèves, mais Camille remarqua immédiatement les regards curieux, parfois appuyés, de certains parents et enfants en apprena
Le temps s’écoula avec la douceur particulière des jours heureux, transformant progressivement Éléonore d’une petite fille en une enfant vive et curieuse de cinq ans, sa personnalité affirmée mélangeant harmonieusement la détermination de sa mère et la profondeur réfléchie de son père.— Maman, pourquoi le ciel est bleu ? demanda Éléonore un matin, sa curiosité insatiable illuminant le petit-déjeuner familial désormais animé par ses questions constantes sur le monde qui l’entourait.— C’est une excellente question, dit Camille en souriant, échangeant un regard amusé avec Nathan par-dessus la tête de leur fille. Ça a à voir avec la façon dont la lumière du soleil se disperse dans l’atmosphère.L’entreprise du groupe Moreau avait continué de prospérer sous la direction de Nathan, désormais reconnue internationalement comme un modèle d’intégrité corporative, tandis que le cabinet de consultation de Camille s’était considérablement développé, employant maintenant une équipe de douze perso







