Share

Le Masque

last update publish date: 2026-09-10 19:11:55

Nathan referma la porte de son bureau avec une lenteur calculée, comme si le simple fait de contrôler ce geste anodin pouvait ramener un semblant d'ordre dans le chaos qui venait de s'abattre sur lui.

Léa Fontaine.

Il avait lu ce nom des dizaines de fois sur le dossier de candidature que les ressources humaines lui avaient transmis la semaine précédente, sans jamais faire le lien. Léa était un prénom courant. Fontaine, un nom de famille banal. Rien, absolument rien, n'aurait dû le préparer au choc de la revoir en chair et en os, dans ce couloir, avec ce même parfum de vanille et de fleur d'oranger qui l'avait hanté pendant des années.

Il s'approcha de la baie vitrée qui dominait la ville, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, la mâchoire serrée à s'en faire mal.

Sept ans. Sept années à construire un empire, à devenir l'homme froid et implacable que son père avait toujours voulu qu'il soit, à enterrer sous des montagnes de travail et de responsabilités le souvenir d'une femme qui l'avait abandonné sans un regard en arrière.

Parce que c'était bien ce qui s'était passé, n'est-ce pas ? Léa était partie. Du jour au lendemain. Sans explication, sans lettre, sans un dernier appel. Il s'était réveillé un matin pour découvrir son appartement vidé de ses affaires, comme si elle n'avait jamais existé.

Et lui, stupide, blessé, terrifié à l'idée qu'elle découvre à quel point il tenait à elle, avait préféré jouer la carte du cynisme auprès de leurs amis communs. Ce n'était qu'un jeu entre nous. Il se souvenait encore du goût amer de ces mots dans sa bouche, prononcés pour se protéger, pour reprendre le contrôle sur une situation qui lui échappait totalement.

Il ne s'était jamais douté que ces mots avaient pu lui parvenir, avant même qu'elle ne parte. Il n'avait jamais imaginé qu'ils aient pu être la cause de sa fuite, et non sa conséquence.

Un coup discret contre la porte le tira de ses pensées. Sans attendre de réponse, un homme d'une soixantaine d'années aux tempes grisonnantes et au costume impeccable entra dans le bureau, un sourire satisfait aux lèvres.

« Alors, cette nouvelle recrue dont tout le monde parle ? » demanda Édouard Vernier en s'installant sans y avoir été invité dans l'un des fauteuils face au bureau de son fils.

Nathan ne se retourna pas immédiatement, prenant le temps de composer son visage avant de faire face à son père.

« Elle semble compétente. Nous verrons à l'usage. »

« Compétente. » Édouard eut un petit rire sec, dénué de toute chaleur. « C'est amusant, cette façon que tu as de rester si… mesuré, quand je t'ai vu, il y a une heure à peine, sortir précipitamment de ton bureau en apprenant son nom sur la liste des nouveaux arrivants. »

Nathan se tourna enfin, le regard aussi glacial que celui de son père. « Vous me faites suivre, maintenant ? »

« Je surveille les intérêts de cette entreprise, Nathan. Rien de plus. » Édouard croisa les jambes, visiblement satisfait de la tension qu'il venait de créer. « Cette jeune femme a un certain… passé avec toi, si je ne m'abuse. »

« Ça ne vous regarde pas. »

« Tout ce qui touche à cette entreprise me regarde. Et si cette Léa Fontaine représente un risque, la moindre des choses serait que tu m'en informes avant que la situation ne t'échappe. »

Nathan sentit une bouffée de colère monter en lui, aussi soudaine qu'inattendue. Il connaissait son père depuis assez longtemps pour savoir que chaque mot, chaque intonation, était calculé pour obtenir une réaction précise. Mais cette fois, quelque chose sonnait différemment. Une pointe d'inquiétude, presque imperceptible, perçait sous le vernis de contrôle habituel d'Édouard.

« Pourquoi cet intérêt soudain pour ma vie privée, Père ? » demanda-t-il lentement, observant attentivement le visage de l'homme en face de lui.

« Je n'ai aucun intérêt pour ta vie privée. » Édouard se leva, lissant les plis inexistants de sa veste. « J'ai un intérêt pour la stabilité de cette entreprise, et pour ta capacité à garder la tête froide quand le passé refait surface. Ne mêle pas tes sentiments à tes responsabilités, Nathan. Ça n'a jamais bien fini pour personne. »

Il quitta la pièce sans un mot de plus, laissant derrière lui un silence pesant que Nathan mit de longues minutes à dissiper.

Ne mêle pas tes sentiments à tes responsabilités.

Comme si ses sentiments pour Léa n'étaient pas déjà, depuis sept ans, la source de toutes ses décisions les plus irrationnelles.

Il se rassit derrière son bureau, ouvrit son ordinateur, et, sans vraiment réfléchir à ce qu'il faisait, tapa le nom de Léa dans le moteur de recherche interne de l'entreprise. Son dossier de candidature s'afficha immédiatement : ses diplômes, ses précédentes expériences professionnelles, une photo récente où elle souriait, un sourire différent de celui qu'il avait connu autrefois, plus mesuré, plus prudent.

Il fit défiler les informations, cherchant sans se l'avouer clairement quelque chose, n'importe quoi, qui pourrait combler le vide de ces sept années d'absence. Une adresse. Un statut marital. Rien de particulièrement révélateur dans ce dossier standardisé.

Il ferma l'onglet avec une brusquerie qui ne lui ressemblait pas, agacé contre lui-même de cette curiosité malsaine qu'il ne parvenait pas à réprimer.

Elle t'a quitté sans un mot. Elle mérite ton indifférence, pas ta curiosité.

Et pourtant, l'image de son visage dans ce couloir, ce mélange de choc et de vulnérabilité qu'elle n'avait pas eu le temps de dissimuler avant de reprendre contenance, continuait de tourner en boucle dans son esprit, aussi obsédante qu'une mélodie qu'on ne parvient pas à chasser.

Il se leva, s'approcha à nouveau de la baie vitrée, contemplant la ville qui s'étendait à ses pieds sans vraiment la voir.

Sept ans plus tôt, il l'avait laissée partir sans même chercher à comprendre pourquoi. Par orgueil. Par peur. Parce qu'il avait grandi dans une maison où l'on n'apprenait jamais à courir après ce que l'on perdait, seulement à faire mine de n'avoir jamais rien voulu.

Cette fois-ci serait différente.

Il ne savait pas encore s'il voulait la faire payer pour son silence, pour cette fuite qui l'avait laissé brisé plus longtemps qu'il n'aimait l'admettre, ou s'il voulait simplement, désespérément, comprendre ce qui s'était réellement passé cette nuit-là.

Peut-être les deux à la fois. Peut-être que la vengeance et le désir n'étaient, chez lui, que les deux faces d'une même obsession qu'il n'avait jamais réussi à éteindre.

Il posa la main contre la vitre froide, le regard perdu dans le vague, et murmura, pour lui-même, dans le silence de son bureau désormais vide.

« Je ne te laisserai pas repartir cette fois, Léa. Peu importe ce que ça me coûtera. »

Dehors, le soleil commençait déjà à décliner sur la ville, projetant de longues ombres sur les tours de verre environnantes. Et quelque part, douze étages plus bas, Léa montait dans un taxi, le téléphone collé à l'oreille, s'efforçant de rassurer un petit garçon de six ans impatient de raconter sa journée d'école à sa maman, sans se douter un seul instant que l'homme qu'elle venait tout juste de retrouver était déjà résolu à ne plus jamais la laisser filer entre ses doigts.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le prix du silence    Ce Qui Restait du Passé

    Cette nuit-là, Léa ne trouva pas le sommeil. Allongée dans l'obscurité de sa chambre, elle écoutait la respiration régulière de Théo à travers la cloison, et son esprit, malgré tous ses efforts pour le retenir, glissa inexorablement vers un soir d'automne qu'elle avait passé sept longues années à essayer d'oublier.Elle avait vingt-cinq ans, alors. Nathan et elle sortaient ensemble depuis près de deux ans, une relation qu'elle avait toujours vécue comme la plus intense, la plus vraie, qu'elle ait jamais connue. Ils s'étaient rencontrés lors d'un gala de charité organisé par l'entreprise familiale des Vernier, elle jeune diplômée en marketing invitée par une amie, lui héritier discret d'un empire qu'il semblait déjà, à l'époque, porter comme un fardeau plus que comme un privilège.Elle se souvenait de tout, avec une précision douloureuse : la façon dont il riait, rarement mais sincèrement, quand elle réussissait à percer sa carapace de sérieux ; la manière dont ses mains, si assurées e

  • Le prix du silence    Joutes

    Léa n'avait presque pas dormi. Elle avait passé une partie de la nuit à retourner l'appel de l'institutrice dans tous les sens, cherchant la meilleure façon de gérer une menace qu'elle ne pouvait ni ignorer ni affronter frontalement sans risquer d'attirer davantage l'attention. Julien l'avait convaincue, à deux heures du matin, qu'il valait mieux ne rien précipiter.« Une ressemblance, ce n'est pas une preuve », avait-il répété, plus pour se rassurer lui-même que pour réellement la convaincre. « Les gens voient ce qu'ils veulent bien voir. »Elle s'accrochait à cette phrase en pénétrant dans la salle de réunion vitrée où l'attendait déjà Nathan, seul, penché sur un dossier étalé devant lui. Il leva les yeux à son arrivée, et quelque chose dans son regard, un éclat presque amusé, la mit immédiatement sur ses gardes.« Vous êtes en avance, Mademoiselle Fontaine », dit-il en refermant lentement le dossier. « J'apprécie la ponctualité chez mes collaborateurs. »« Je préfère être préparée

  • Le prix du silence    La Vie Qu'elle a Construite

    Le taxi s'arrêta devant un petit immeuble de trois étages, dans une rue calme bordée de platanes où les feuilles commençaient tout juste à jaunir. Léa régla la course, remercia le chauffeur d'un sourire fatigué, et gravit les marches du perron d'un pas plus léger que celui qu'elle avait eu toute la journée.C'était étrange, cette sensation de soulagement qui l'envahissait chaque fois qu'elle rentrait ici, comme si ce petit appartement, modeste mais chaleureux, constituait la seule véritable frontière entre son passé et le présent qu'elle avait patiemment reconstruit.À peine avait-elle tourné la clé dans la serrure qu'un petit tourbillon brun se précipita vers elle, bras grands ouverts.« Maman ! Tu as vu, j'ai fait un dessin de dinosaure aujourd'hui, la maîtresse a dit qu'il était le plus beau de toute la classe ! »Léa s'agenouilla pour accueillir Théo dans ses bras, respirant son odeur d'enfant mêlée de goûter au chocolat, et sentit, comme chaque soir, une vague de tendresse si int

  • Le prix du silence    Le Masque

    Nathan referma la porte de son bureau avec une lenteur calculée, comme si le simple fait de contrôler ce geste anodin pouvait ramener un semblant d'ordre dans le chaos qui venait de s'abattre sur lui.Léa Fontaine.Il avait lu ce nom des dizaines de fois sur le dossier de candidature que les ressources humaines lui avaient transmis la semaine précédente, sans jamais faire le lien. Léa était un prénom courant. Fontaine, un nom de famille banal. Rien, absolument rien, n'aurait dû le préparer au choc de la revoir en chair et en os, dans ce couloir, avec ce même parfum de vanille et de fleur d'oranger qui l'avait hanté pendant des années.Il s'approcha de la baie vitrée qui dominait la ville, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, la mâchoire serrée à s'en faire mal.Sept ans. Sept années à construire un empire, à devenir l'homme froid et implacable que son père avait toujours voulu qu'il soit, à enterrer sous des montagnes de travail et de responsabilités le souvenir d'une

  • Le prix du silence    Le Croisement

    Léa serra la lanière de son sac à main un peu trop fort en poussant les portes vitrées du hall. Le bâtiment sentait le neuf, ce mélange de moquette fraîche et de café de distributeur qui accompagnait tous les premiers jours du monde. Elle inspira profondément, se répétant la phrase qu'elle avait ressassée toute la nuit : nouvelle vie, nouvelle ville, nouvelle version de toi-même.Sept ans. Sept ans qu'elle avait quitté cette ville en courant, littéralement, une valise à moitié fermée et un secret qu'elle n'avait confié à personne d'autre qu'à son frère. Sept ans à reconstruire, brique par brique, une existence stable pour Théo. Et aujourd'hui, elle revenait, non pas par nostalgie, mais parce qu'une opportunité professionnelle en or ne se refusait pas, même quand elle portait le nom d'une ville qu'on avait fuie.« Ça va bien se passer », murmura-t-elle pour elle-même, en ajustant le col de sa veste.Elle traversa le hall d'un pas qu'elle voulait assuré, badge temporaire en main, cherch

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status