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Joutes

last update publish date: 2026-09-10 19:14:18

Léa n'avait presque pas dormi. Elle avait passé une partie de la nuit à retourner l'appel de l'institutrice dans tous les sens, cherchant la meilleure façon de gérer une menace qu'elle ne pouvait ni ignorer ni affronter frontalement sans risquer d'attirer davantage l'attention. Julien l'avait convaincue, à deux heures du matin, qu'il valait mieux ne rien précipiter.

« Une ressemblance, ce n'est pas une preuve », avait-il répété, plus pour se rassurer lui-même que pour réellement la convaincre. « Les gens voient ce qu'ils veulent bien voir. »

Elle s'accrochait à cette phrase en pénétrant dans la salle de réunion vitrée où l'attendait déjà Nathan, seul, penché sur un dossier étalé devant lui. Il leva les yeux à son arrivée, et quelque chose dans son regard, un éclat presque amusé, la mit immédiatement sur ses gardes.

« Vous êtes en avance, Mademoiselle Fontaine », dit-il en refermant lentement le dossier. « J'apprécie la ponctualité chez mes collaborateurs. »

« Je préfère être préparée plutôt que prise de court », répondit-elle en s'installant en face de lui, déposant son ordinateur portable sur la table avec un calme qu'elle était loin de ressentir.

« Une qualité admirable. » Il s'adossa à son fauteuil, croisant les bras, son regard ne la quittant pas une seconde. « Bien que je me demande si vous l'appliquez à tous les aspects de votre vie, ou seulement à ceux qui concernent votre carrière. »

Léa sentit la pique, aussi discrète que tranchante, et redressa le menton. « Je ne suis pas certaine de comprendre où vous voulez en venir, Monsieur Vernier. »

« Vraiment ? » Un sourire en coin étira ses lèvres. « Pourtant, vous sembliez tout à fait capable de vous préparer à disparaître sans laisser d'adresse, il y a sept ans. J'imagine que cette compétence-là aussi demande une certaine forme d'organisation. »

Le silence qui suivit fut si lourd que Léa entendit distinctement le bourdonnement de l'air conditionné dans les conduits du plafond. Elle ferma son ordinateur portable d'un geste sec, refusant de lui offrir la satisfaction de la voir vaciller davantage.

« Si vous comptez profiter de nos réunions pour régler des comptes personnels, Monsieur Vernier, je préfère que nous en discutions ailleurs qu'au bureau. »

Il parut surpris, à peine, par sa fermeté, avant que son sourire ne s'élargisse imperceptiblement, comme s'il appréciait enfin trouver une résistance digne de ce nom.

« Vous avez raison. » Il rouvrit le dossier devant lui, feignant un intérêt soudain pour son contenu. « Parlons plutôt de la campagne de lancement du nouveau produit. Vous avez eu le temps de consulter le brief ? »

Le reste de la réunion se déroula sur un registre étrangement professionnel, presque trop, comme si Nathan avait décidé de démontrer qu'il pouvait basculer d'une froideur clinique à une autre sans transition apparente. Léa répondit à chacune de ses questions avec une précision qu'elle espérait suffisamment impressionnante pour détourner définitivement la conversation de tout terrain personnel.

Mais à chaque pause, à chaque silence entre deux phrases, elle sentait son regard peser sur elle d'une manière qui n'avait plus rien de professionnel, un regard qui semblait chercher, sous la surface polie de son discours, les failles d'une femme qu'il avait connue intimement et qu'il refusait de croire totalement disparue.

« Vos idées sur le positionnement de la marque sont... intéressantes », dit-il enfin, refermant le dossier une seconde fois, une lueur différente dans les yeux. « Presque aussi intéressantes que la façon dont vous évitez soigneusement de croiser mon regard depuis le début de cette réunion. »

« Je ne l'évite pas », mentit-elle, avant de se corriger immédiatement en soutenant son regard avec une intensité délibérée, presque provocatrice. « Voilà. Satisfait ? »

Quelque chose changea dans l'air entre eux, une tension différente de celle, purement hostile, qui avait dominé le début de la réunion. Nathan se pencha légèrement en avant, la voix plus basse.

« Pas encore. Mais on y travaille. »

Un coup discret contre la porte vitrée interrompit ce qui aurait pu devenir un moment bien trop chargé pour être professionnel. Camille entra, un sourire radieux plaqué sur le visage, deux tasses de café à la main.

« Je me suis dit que vous auriez besoin d'un remontant après cette réunion marathon », annonça-t-elle en posant l'une des tasses devant Léa. « Alors, comment se passe cette prise de fonction ? »

« Très bien, merci », répondit Léa, s'efforçant de retrouver un ton neutre malgré le trouble persistant dans sa poitrine. « Nathan et moi finalisions justement les grandes lignes de la campagne. »

« Nathan, tiens donc. » Camille haussa un sourcil amusé en direction de son collègue. « Déjà au prénom, vous progressez vite tous les deux. »

Nathan ne répondit pas, se contentant de ranger ses affaires avec une nonchalance étudiée, mais Léa perçut, dans le silence qu'il laissa s'installer, une confirmation tacite qui la mit encore plus mal à l'aise.

« On se voit au déjeuner ? » proposa Camille en se tournant vers Léa, ignorant délibérément la tension qui flottait encore dans la pièce. « J'aimerais beaucoup qu'on apprenne à mieux se connaître, entre femmes de la direction. »

« Avec plaisir », répondit Léa, soulagée de cette diversion.

Nathan quitta la salle le premier, sans un mot de plus, laissant derrière lui un parfum discret de bois de santal que Léa reconnut immédiatement, avec un pincement au cœur qu'elle refusa de s'expliquer.

Le déjeuner avec Camille se déroula dans un petit restaurant italien à deux rues du siège, dans une ambiance en apparence détendue. Camille se révéla être une conversationniste brillante, passant avec aisance de sujets professionnels à des anecdotes personnelles plus légères, mettant Léa suffisamment à l'aise pour qu'elle baisse, imperceptiblement, sa garde habituelle.

« Vous avez un enfant, n'est-ce pas ? » demanda Camille entre deux bouchées de risotto, d'un ton parfaitement anodin. « J'ai cru voir une photo sur votre bureau, un petit garçon. »

Léa sentit son corps se tendre instantanément, mais s'efforça de garder un visage neutre. « Mon neveu. Je l'élève avec mon frère depuis quelques années, ses parents ne sont plus dans le tableau. »

« Ah, c'est adorable de votre part de l'aider ainsi. » Camille sourit, un sourire qui, pour la première fois, ne monta pas tout à fait jusqu'à ses yeux. « Il doit vous ressembler beaucoup, à cet âge-là, les enfants ressemblent souvent à ceux qui s'occupent d'eux au quotidien, plus qu'à leurs parents biologiques, d'ailleurs. »

La remarque, formulée avec une légèreté presque trop étudiée, laissa Léa mal à l'aise sans qu'elle puisse identifier précisément pourquoi. Elle se contenta d'un sourire poli et détourna la conversation vers un sujet plus neutre, la décoration du restaurant, les prochains événements de l'entreprise.

Le reste du déjeuner se poursuivit sans incident notable, et Léa rentra au bureau en fin d'après-midi avec l'impression, difficile à formuler clairement, d'avoir échappé de justesse à un piège qu'elle n'avait pas complètement identifié.

Ce soir-là, alors que Léa rentrait chez elle, Camille resta seule dans son bureau, la porte fermée à clé, contemplant longuement son téléphone posé sur le sous-main de cuir de son bureau. Elle rouvrit une conversation datant de plusieurs années, faite de messages jamais envoyés, rédigés puis effacés dans un accès de culpabilité qu'elle n'avait jamais su assumer jusqu'au bout.

Elle tapa lentement un nouveau message, les doigts hésitants au-dessus de l'écran.

« Je crois que la nouvelle recrue de Nathan pourrait bien être celle dont tu m'as parlé, il y a sept ans. Le fils qu'elle prétend être son neveu... je ne suis pas sûre que ce soit un hasard. »

Elle relut le message plusieurs fois, le pouce suspendu au-dessus du bouton d'envoi, avant de finalement appuyer, l'expédiant à un destinataire dont le nom n'apparaissait, dans son répertoire, que sous les initiales discrètes : E.V.

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