Masuk
Le parfum de la brioche à la cannelle était la seule chose qui me rattachait encore à la réalité. Mais ce matin-là, même le sucre avait un goût d'amertume. Je fixais l'avis de mise en demeure posé sur le comptoir en bois de ma pâtisserie.
"L'Instant Sucré" n'était pas seulement mon gagne-pain. C'était l'héritage de ma grand-mère. Et pourtant, en trois mois, Stan avait réussi ce que personne n'aurait cru possible : vider les comptes et me laisser seule face à une montagne de dettes avant de disparaître. La clochette de la porte tinta. Je relevai la tête, m'attendant à voir un client habituel. L'homme qui entra semblait sortir d'un autre monde. Grand, les traits sculptés comme dans du granit, il portait un costume sombre dont la coupe impeccable criait le pouvoir. Pas de gardes du corps, juste une présence magnétique qui semblait faire rétrécir les murs de ma boutique. — Victoria ? demanda-t-il d'une voix grave et posée. — C’est moi. Et vous êtes ? — Julien Castille. Le sang me monta au visage. Le PDG de Castille Holdings. L'homme derrière le projet "Castille Plaza" qui menaçait de raser tout mon pâté de maisons. — Je ne m'attendais pas à une visite du grand patron en personne, dis-je en croisant les bras sur mon tablier taché de farine. Vous venez pour vérifier si les murs sont assez solides pour vos pelleteuses ? Il ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha du comptoir et observa la vitrine avec une attention déconcertante. — Un espresso et un financier à la noisette, s'il vous plaît. Je le servis en silence, les mains tremblantes de rage contenue. Il s'installa à une petite table, prit une gorgée de son café, puis posa une tablette sur le bois. — Votre boutique est sur le tracé exact de l'entrée principale du Plaza, Victoria. Votre bail est le dernier obstacle juridique au lancement des travaux. Je suis ici pour vous faire une offre finale de rachat amiable. — Ma réponse n'a pas changé, Monsieur Castille. Je ne vends pas. — Tout le monde finit par vendre, rétorqua-t-il froidement. C’est une question de chiffre, pas de sentiments. C'est à ce moment précis que la porte s'ouvrit à nouveau violemment. Stan. Il avait l'air nerveux, les yeux fuyants. — Vicky, il faut qu'on parle. J'ai reçu un appel de la banque. Si tu ne signes pas les documents pour céder le bail à Castille, ils vont saisir tout le matériel et on ne touchera rien du tout ! — Tu ne toucheras rien, Stan, rectifiai-je, la voix étranglée. Pars d'ici. Stan s'approcha, le visage déformé par la frustration. — Arrête de faire ta sainte ! Signe ce papier et laisse ce monsieur raser cette vieille boutique poussiéreuse. On pourra enfin passer à autre chose. — Monsieur, intervint soudain Julien sans même se lever de sa chaise. Stan se tourna vers lui, surpris de remarquer enfin sa présence. — Quoi ? T'es qui toi ? Julien reposa sa tasse avec une lenteur calculée. — Je suis l'homme à qui vous essayez de vendre quelque chose qui ne vous appartient plus. Et je déteste les gens qui crient dans les lieux publics. Sortez de cette boutique avant que je ne perde patience. L'autorité dans la voix de Julien était telle que Stan recula d'un pas. Il bafouilla une menace sans suite et s'enfuit comme un lâche. Je restai seule face à Julien. Le silence était pesant. — Pourquoi avez-vous fait ça ? demandai-je. Vous voulez ce bail autant que lui. Julien se leva et boutonna sa veste. — Je n'aime pas les déséquilibres de force, Victoria. Et je préfère négocier avec une adversaire qui a du cran plutôt qu'avec un parasite. Il se dirigea vers la sortie, mais s'arrêta sur le pas de la porte. — Réfléchissez à mon offre. Vous avez jusqu'à demain soir. Passé ce délai, mes avocats prendront le relais et vous n'aurez plus personne pour vous défendre contre les "Stan" de ce monde. Il sortit, me laissant seule dans l'odeur de vanille et le froid de la solitude.Le froid du métal contre mes poignets était une sensation glaciale, une morsure que je n'aurais jamais crue connaître dans ma vie de labeur et de sucre. On me poussa sans aucun ménagement à l'arrière d'un fourgon de police dont l'intérieur sentait le fer et la sueur ancienne. Par la petite lucarne grillagée, je vis le quartier défiler. Sur le trottoir, une meute de paparazzis, prévenus avec une précision chirurgicale par Olivia, faisait déjà crépiter les flashs. Leurs objectifs étaient braqués sur moi comme des fusils.Julien était toujours là, immobile au milieu du chaos. Il ne criait pas, il ne se battait pas contre les agents. Il était devenu une statue de marbre, une silhouette de puissance pétrifiée. Mais ses yeux... ses yeux gris étaient devenus deux lames de fond, promettant un massacre à quiconque croiserait sa route.4 heures plus tard – Cellule de garde à vueL'odeur de désinfectant bon marché, de tabac froid et de peur imprégnait les murs jaunis du commissariat du 4e arrond
Le soleil se levait à peine sur la rue des Lilas, jetant une lumière crue et impitoyable sur les débris de verre qui parsemaient le trottoir comme des éclats de glace sale. L'air était glacial, chargé de l'humidité d'un matin parisien qui ne promettait aucune chaleur. Le baiser de la nuit, ce moment de vérité brute et désespérée au milieu des choux à la crème et du sang, semblait déjà appartenir à un rêve lointain, balayé par la réalité glaciale du petit matin.Julien, le visage marqué par la douleur mais le dos droit, examinait les dégâts. Il portait une chemise blanche immaculée qu’un de ses gardes lui avait apportée en urgence, mais je devinais, sous le tissu fin, l'épaisseur du bandage qui comprimait son flanc. Son ton de commandement, ce ton qui ne souffrait aucune contradiction, avait repris le dessus.— Victoria, tu ne peux plus rester ici. Ce n'est plus une question de bail ou de pâtisserie, dit-il, ses yeux gris balayant la rue avec une vigilance de loup. S’ils ont envoyé des
Le fracas du verre brisé résonnait encore dans mes oreilles, un écho assourdissant qui semblait faire vibrer les murs de la pâtisserie. Pendant quelques secondes, le monde s'était transformé en un tourbillon de violence. Julien s’était jeté sur le premier assaillant avec une fureur animale que je ne lui soupçonnais pas. Ce n'était plus le milliardaire froid, l'homme des conseils d'administration qui déplaçait des pions sur un échiquier financier. C'était un homme protégeant son territoire, un prédateur défendant ce qu'il avait de plus précieux.Le combat fut bref, mais d'une brutalité inouïe. Les coups sourds des battes de baseball contre le bois des comptoirs se mêlaient aux grognements de douleur. Julien, malgré son manque d'entraînement apparent, utilisait son poids et sa rage pour repousser les deux ombres cagoulées vers la sortie béante. Dans la mêlée, au milieu des débris qui jonchaient le sol, l'un des agresseurs brandit un éclat de verre de la vitrine — une pointe acérée et tr
Il était trois heures du matin, l'heure où le monde semble s'arrêter de respirer, sauf dans les cuisines. Mes yeux me brûlaient comme si on y avait jeté du sable, mes bras me faisaient l'effet de deux blocs de plomb fondu, et mon dos n'était plus qu'une longue plainte sourde. Il me restait encore deux cents miniatures à garnir, à glacer et à décorer. La chaleur des fours rendait l'air moite, saturé d'une odeur de beurre et de sucre qui, pour la première fois de ma vie, me donnait la nausée. La fatigue commençait à me faire vaciller, les contours de la pièce devenant flous sous la lumière crue des néons.C’est à ce moment-là, alors que je luttais pour ne pas laisser tomber ma poche à douille, que la clochette de la porte tinta, un son cristallin qui déchira le silence de la nuit.Je sursautai violemment, le cœur bondissant dans ma gorge, et je saisis par réflexe un couteau d'office posé sur le plan de travail. Mais ce n'était pas un agresseur errant dans les rues désertes de Paris. C'é
Le lendemain matin, la réalité me frappa avec la force brutale d'un marteau-piqueur. Je n'avais pas dormi dans les draps de soie à mille fils du penthouse, mais sur un vieux sac de farine dans l'arrière-boutique, enveloppée dans mon manteau encore humide. Le froid du sol en béton s'était infiltré dans mes os, et chaque muscle de mon corps criait sa protestation. L'odeur de brûlé, ce mélange âcre de bois calciné et de désespoir, flottait toujours dans l'air, malgré le courant d'air glacial qui s'engouffrait par la porte arrière.Pourtant, en me levant avec peine, je constatai que les ouvriers de Julien avaient fait un travail remarquable avant que je ne les renvoie violemment la veille : la vitrine brisée par Stan avait été remplacée par un verre épais, impeccable, qui reflétait les premières lueurs grises de l'aube parisienne.Je n'avais plus rien. Pas de téléphone — je l'avais jeté de rage dans une flaque d'eau en quittant la tour Onyx — pas d'argent liquide sur moi, et plus de fianc
Le silence qui suivit mon cri était plus violent, plus assourdissant que n'importe quelle dispute. Dans l'immense cuisine de marbre, le temps semblait s'être figé. Julien ne nia pas. Il ne détourna pas les yeux, ne chercha pas d'excuse lâche. Il resta là, debout, la silhouette découpée par les lumières froides du penthouse, alors que l'omelette oubliée brûlait sur le feu. Une odeur âcre, étouffante, se répandait dans toute la pièce, comme un écho funèbre à l'incendie de ma boutique.— Victoria, laisse-moi t'expliquer... Sa voix était basse, rauque, dépourvue de son assurance habituelle.— "T'expliquer" ? répétai-je, le mot sonnant comme une insulte dans ma bouche. Est-ce que cette photo est réelle, Julien ? Est-ce que tu as rencontré Stan, mon associé, mon ami, avant même de mettre les pieds dans ma vie ? Avant même que je ne sache qui tu étais ?Il prit une profonde inspiration, sa poitrine se soulevant sous sa chemise de soie. Son visage reprit soudain ce masque de pierre, cette exp







