LOGINVictoria
La journée est un supplice.
Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regardée une seule fois.
Mes mains tremblent.
· Victoria, le bistouri.
Je le donne. Le métal froid contre ma paume me ramène une seconde à la nuit dernière. À ses doigts sur ma joue.
Je chasse l'image. Je dois me concentrer. Le patient sur la table est un homme d'une cinquantaine d'années. Appendicite perforée. Il sent mauvais, la pourriture déjà à l'œuvre. Dans quelques heures, il se réveillera. Il vivra.
Pas comme la femme du box 7.
Je l'ai appris ce matin en arrivant. Elle est morte à l'aube, pendant que j'étais recroquevillée contre ma porte. Son bébé est orphelin. Personne ne le sait encore.
· Éponge.
Je tends l'éponge. Le chirurgien la jette dans le bac sans un mot. Le bruit du métal qui tinte. Encore. Tout est bruit, aujourd'hui. Tout me fait sursauter.
· Victoria, tu es pâle. Tu te sens bien ?
C'est le chirurgien. Il me regarde, cette fois. Ses sourcils sont froncés par-dessus son masque.
· Oui. Je vais bien.
Mon mensonge est automatique. C'est devenu un réflexe, avec les années. Aller bien. Toujours aller bien.
Il hoche la tête, pas convaincu, mais il n'insiste pas. On n'insiste pas, ici. On n'a pas le temps.
L'opération se termine. Je nettoie les instruments. Je range la salle. Mes gestes sont mécaniques, précis, vides. Mon corps est là mais mon esprit est ailleurs, prisonnier de cette ruelle, de ses yeux rouges, de sa voix.
Je ne vais pas te faire de mal. Pas tout de suite.
Pourquoi pas tout de suite ? Pourquoi m'avoir laissée partir ?
Et ce soir. Qu'est-ce qui m'attend, ce soir ?
La question tourne en boucle, obsessionnelle, épuisante. J'essaie de trouver des réponses. Un criminel ? Un fou échappé d'un asile ? Un riche détraqué qui s'amuse à terroriser les infirmières ?
Non. Ce n'est pas ça. Les fous n'ont pas cette maîtrise. Les criminels n'ont pas ces yeux.
Rouges. Vraiment rouges. Comme du vin, comme des rubis, comme...
Comme du sang.
Je pose les instruments brusquement. Une cupule tombe, se brise sur le carrelage. Le bruit est violent, cristallin. Je reste immobile à regarder les morceaux éparpillés, et je sens quelque chose céder en moi.
· Victoria, ça va ?
Une infirmière passe la tête. Je ne connais pas son nom. Je ne connais plus rien.
· Oui. J'ai cassé une cupule. Désolée.
· Ce n'est rien. Martha te cherche. Elle dit que tu dois passer à la pharmacie avant la fin de ta garde.
· J'y vais.
Je balaie les morceaux. Je jette. Je sors. Le couloir est interminable aujourd'hui, trop blanc, trop éclairé. Les lampes au gaz sifflent doucement. Des malades passent sur des brancards, des médecins discutent en latin, des religieuses glissent en silence comme des fantômes en cornettes.
Tout me semble irréel. Déconnecté.
La pharmacie est au sous-sol. C'est un endroit que je déteste. Pas de fenêtres, des étagères interminables de bocaux en verre, une odeur de plantes séchées et de produits chimiques. Le vieux Pharmington y règne en maître, un homme si sec qu'on jurerait qu'il va s'effriter.
Je descends l'escalier en pierre. Mes pas résonnent. Plus je descends, plus l'air devient frais, humide. Plus je me sens seule.
La porte de la pharmacie est ouverte. La lumière est allumée, mais Pharmington n'est pas là. Tant mieux. Je pourrai prendre ce qu'il faut et remonter vite.
J'entre. Les étagères montent jusqu'au plafond voûté. Des bocaux étiquetés en latin contiennent des choses que je préfère ne pas connaître. Digitale, belladone, opium. De quoi tuer, de quoi guérir, de quoi faire dormir pour toujours.
Je cherche le sulfate de quinine. C'est pour le vieux monsieur du box 4, celui qui appelle sa femme. Sa fièvre ne tombe pas.
Mes doigts courent sur les étiquettes. Et soudain, je sens.
Cette odeur.
Terre humide. Bois précieux. Fer. Sang.
Mon dos se glace. Mes doigts s'immobilisent sur un bocal d'écorce de saule.
· Tu cherches quelque chose ?
Sa voix. Derrière moi. Si proche que je sens son souffle glacé dans mon cou.
Je ne me retourne pas. Je n'en suis pas capable. Mes jambes refusent de bouger, mes poumons refusent de respirer.
· Victoria. Je t'ai posé une question.
Sa main se pose sur mon épaule. Glacée. À travers la toile de mon uniforme, je sens chaque doigt, chaque phalange, comme si sa main était sculptée dans la glace.
· Lâchez-moi.
Ma voix est un souffle. Un rien.
Il rit. Un son grave, profond, qui vibre dans ma poitrine. Pas un rire moqueur. Un rire surpris. Amusé.
· Tu me donnes des ordres ? Toi ?
Sa main quitte mon épaule. Je l'entends contourner lentement les étagères. Il apparaît devant moi, entre deux rayonnages. Il porte les mêmes vêtements noirs que la veille. Son visage est exactement comme dans mon souvenir. Parfait. Terrifiant.
· Tu es venue travailler, dit-il. Alors que tu savais que je te cherchais. Alors que tu avais mon mot. Tu es venue.
Ce n'est pas une question. C'est un constat. Et dans sa voix, je perçois quelque chose. De la curiosité. De l'incompréhension.
· Il faut bien que quelqu'un s'occupe des malades, répondis-je.
Le son de ma voix me surprend moi-même. Elle est presque ferme. Presque.
Il incline la tête. Ce même geste d'oiseau curieux.
· Tu n'as pas peur de moi ?
· Si.
· Pourtant, tu tiens bon.
Il fait un pas. Un seul. Il est maintenant à moins d'un mètre. Je vois ses cils, longs, noirs. Je vois ses lèvres, pâles, presque bleutées. Je vois ses canines, au repos, mais présentes.
· Pourquoi ? demande-t-il.
Sa voix a changé. Plus douce. Plus dangereuse.
Je devrais mentir. Je devrais dire n'importe quoi pour qu'il parte, pour qu'il me laisse tranquille. Mais les mots sortent tout seuls, poussés par quelque chose que je ne contrôle pas.
· Parce que si je montre ma peur, vous gagnez.
VictoriaIl s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.Il est devant moi. Sa main se lève, touche mon visage. Glacée.· Et moi, je te regarde et je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Te tuer ? Te garder ? Te transformer ? Te libérer ?Sa voix se brise. Vraiment. Le monstre, la bête, la créature de cinq cents ans, a la voix qui se brise.· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer ce que je suis vraiment. Et après, tu choisiras.Il me prend la main. Il l'approche de son visage. Il presse ma paume contre sa joue. Sa peau est glacée, lisse comme du marbre, mais en dessous, je sens quelque chose bouger. Une tension. Une faim.· Ferme les yeux, murmure-t-il.Je ferme les yeux.Et soudain, je vois.Pas avec mes yeux. Avec son
VictoriaL'escalier semble ne jamais finir.Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.· Pourquoi trembles-tu ? demande-t-il sans se retourner.· Parce que je suis en train de suivre un vampire dans les profondeurs de son manoir, répondis-je. Ça me semble une raison suffisante.Il s'arrête. Se retourne. Ses yeux rouges brillent dans la pénombre, deux braises qui me dévorent.· Un vampire, répète-t-il. Tu utilises ce mot.· C'est ce que vous êtes, non ?· C'est ce que les humains appellent les créatures comme moi. Mais nous avons d'autres noms. Plus anciens. Plus vrais.· Lesquels ?Il sourit. Ce sourire qui montre ses canines, qui me rappelle que je suis une proie consentante.· Je te les dirai peut-être. Si tu restes jusqu'au bout.Il reprend sa marche. Je le suis. L'escalier tourne, encor
Victoria Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plus peur qu'un cadavre.C'est un mensonge. Un mensonge énorme. Mais je le dis, et je le dis bien.Il rit à nouveau. Plus fort, cette fois. Un vrai rire, qui résonne sous les voûtes, qui fait trembler les bocaux sur leurs étagères.· Oh, tu es délicieuse, dit-il quand il s'arrête. Vraiment délicieuse.Son regard change. S'assombrit. S'approfondit. Et je comprends soudain que je viens de faire une erreur. Une erreur fatale.· Je suis venu te chercher, dit-il simplement. Ce soir, chez toi, c'était trop loin. Je suis impatient.· Impatient de quoi ?Il ne répond pas. Il lève la main. Ses doigts effleurent à nouveau ma joue, descendent le long de ma mâchoire, s'arrêtent sur ma gorge. Sa paume est p
VictoriaLa journée est un supplice.Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regardée une seule fois.Mes mains tremblent.· Victoria, le bistouri.Je le donne. Le métal froid contre ma paume me ramène une seconde à la nuit dernière. À ses doigts sur ma joue.Je chasse l'image. Je dois me concentrer. Le patient sur la table est un homme d'une cinquantaine d'années. Appendicite perforée. Il sent mauvais, la pourriture déjà à l'œuvre. Dans quelques heures, il se réveillera. Il vivra.Pas comme la femme du box 7.Je l'ai appris ce matin en arrivant. Elle est morte à l'aube, pendant que j'étais recroquevillée contre ma porte. Son bébé est orphelin. Personne ne le sait encore.· Éponge.Je tends l'éponge. Le chirurgien la jette dans le bac sans un mot. Le bruit du métal qui tin
VictoriaL'odeur me frappe avant même que j'ouvre les yeux. Cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille. Désinfectant, sueur, fer rouillé. La mort, en somme.Je suis infirmière. Je devrais être habituée.J'ouvre les yeux sur le plafond fissuré de l'hôpital Saint-Bartholomew. C'est toujours la même chose. Me lever avant l'aube, enfiler cet uniforme trop amidonné qui gratte le cou, avaler un thé déjà froid dans la salle de repos. La routine. Ma vie, depuis trois ans.· Victoria, tu as vu l'heure ?C'est Martha, la surveillance, qui passe la tête par l'entrebâillement de la porte. Son regard est fatigué, ses cheveux gris s'échappent déjà de son chignon.· J'arrive.Ma voix est calme. Posée. C'est ce qu'on apprend, ici. Ne jamais montrer qu'on est pressée, qu'on a peur, qu'on est triste. Les patients ont besoin de calme. Ils ont besoin de croire que nous maîtrisons quelque chose, même si c'est faux.La journée défile comme un mauvais rêve éveillé. Le vieux monsieur du box 4 qui appelle s







