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Chapitre 2 : La bête 1

last update publish date: 2026-02-15 19:16:49

Victoria

La journée est un supplice.

Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regardée une seule fois.

Mes mains tremblent.

· Victoria, le bistouri.

Je le donne. Le métal froid contre ma paume me ramène une seconde à la nuit dernière. À ses doigts sur ma joue.

Je chasse l'image. Je dois me concentrer. Le patient sur la table est un homme d'une cinquantaine d'années. Appendicite perforée. Il sent mauvais, la pourriture déjà à l'œuvre. Dans quelques heures, il se réveillera. Il vivra.

Pas comme la femme du box 7.

Je l'ai appris ce matin en arrivant. Elle est morte à l'aube, pendant que j'étais recroquevillée contre ma porte. Son bébé est orphelin. Personne ne le sait encore.

· Éponge.

Je tends l'éponge. Le chirurgien la jette dans le bac sans un mot. Le bruit du métal qui tinte. Encore. Tout est bruit, aujourd'hui. Tout me fait sursauter.

· Victoria, tu es pâle. Tu te sens bien ?

C'est le chirurgien. Il me regarde, cette fois. Ses sourcils sont froncés par-dessus son masque.

· Oui. Je vais bien.

Mon mensonge est automatique. C'est devenu un réflexe, avec les années. Aller bien. Toujours aller bien.

Il hoche la tête, pas convaincu, mais il n'insiste pas. On n'insiste pas, ici. On n'a pas le temps.

L'opération se termine. Je nettoie les instruments. Je range la salle. Mes gestes sont mécaniques, précis, vides. Mon corps est là mais mon esprit est ailleurs, prisonnier de cette ruelle, de ses yeux rouges, de sa voix.

Je ne vais pas te faire de mal. Pas tout de suite.

Pourquoi pas tout de suite ? Pourquoi m'avoir laissée partir ?

Et ce soir. Qu'est-ce qui m'attend, ce soir ?

La question tourne en boucle, obsessionnelle, épuisante. J'essaie de trouver des réponses. Un criminel ? Un fou échappé d'un asile ? Un riche détraqué qui s'amuse à terroriser les infirmières ?

Non. Ce n'est pas ça. Les fous n'ont pas cette maîtrise. Les criminels n'ont pas ces yeux.

Rouges. Vraiment rouges. Comme du vin, comme des rubis, comme...

Comme du sang.

Je pose les instruments brusquement. Une cupule tombe, se brise sur le carrelage. Le bruit est violent, cristallin. Je reste immobile à regarder les morceaux éparpillés, et je sens quelque chose céder en moi.

· Victoria, ça va ?

Une infirmière passe la tête. Je ne connais pas son nom. Je ne connais plus rien.

· Oui. J'ai cassé une cupule. Désolée.

· Ce n'est rien. Martha te cherche. Elle dit que tu dois passer à la pharmacie avant la fin de ta garde.

· J'y vais.

Je balaie les morceaux. Je jette. Je sors. Le couloir est interminable aujourd'hui, trop blanc, trop éclairé. Les lampes au gaz sifflent doucement. Des malades passent sur des brancards, des médecins discutent en latin, des religieuses glissent en silence comme des fantômes en cornettes.

Tout me semble irréel. Déconnecté.

La pharmacie est au sous-sol. C'est un endroit que je déteste. Pas de fenêtres, des étagères interminables de bocaux en verre, une odeur de plantes séchées et de produits chimiques. Le vieux Pharmington y règne en maître, un homme si sec qu'on jurerait qu'il va s'effriter.

Je descends l'escalier en pierre. Mes pas résonnent. Plus je descends, plus l'air devient frais, humide. Plus je me sens seule.

La porte de la pharmacie est ouverte. La lumière est allumée, mais Pharmington n'est pas là. Tant mieux. Je pourrai prendre ce qu'il faut et remonter vite.

J'entre. Les étagères montent jusqu'au plafond voûté. Des bocaux étiquetés en latin contiennent des choses que je préfère ne pas connaître. Digitale, belladone, opium. De quoi tuer, de quoi guérir, de quoi faire dormir pour toujours.

Je cherche le sulfate de quinine. C'est pour le vieux monsieur du box 4, celui qui appelle sa femme. Sa fièvre ne tombe pas.

Mes doigts courent sur les étiquettes. Et soudain, je sens.

Cette odeur.

Terre humide. Bois précieux. Fer. Sang.

Mon dos se glace. Mes doigts s'immobilisent sur un bocal d'écorce de saule.

· Tu cherches quelque chose ?

Sa voix. Derrière moi. Si proche que je sens son souffle glacé dans mon cou.

Je ne me retourne pas. Je n'en suis pas capable. Mes jambes refusent de bouger, mes poumons refusent de respirer.

· Victoria. Je t'ai posé une question.

Sa main se pose sur mon épaule. Glacée. À travers la toile de mon uniforme, je sens chaque doigt, chaque phalange, comme si sa main était sculptée dans la glace.

· Lâchez-moi.

Ma voix est un souffle. Un rien.

Il rit. Un son grave, profond, qui vibre dans ma poitrine. Pas un rire moqueur. Un rire surpris. Amusé.

· Tu me donnes des ordres ? Toi ?

Sa main quitte mon épaule. Je l'entends contourner lentement les étagères. Il apparaît devant moi, entre deux rayonnages. Il porte les mêmes vêtements noirs que la veille. Son visage est exactement comme dans mon souvenir. Parfait. Terrifiant.

· Tu es venue travailler, dit-il. Alors que tu savais que je te cherchais. Alors que tu avais mon mot. Tu es venue.

Ce n'est pas une question. C'est un constat. Et dans sa voix, je perçois quelque chose. De la curiosité. De l'incompréhension.

· Il faut bien que quelqu'un s'occupe des malades, répondis-je.

Le son de ma voix me surprend moi-même. Elle est presque ferme. Presque.

Il incline la tête. Ce même geste d'oiseau curieux.

· Tu n'as pas peur de moi ?

· Si.

· Pourtant, tu tiens bon.

Il fait un pas. Un seul. Il est maintenant à moins d'un mètre. Je vois ses cils, longs, noirs. Je vois ses lèvres, pâles, presque bleutées. Je vois ses canines, au repos, mais présentes.

· Pourquoi ? demande-t-il.

Sa voix a changé. Plus douce. Plus dangereuse.

Je devrais mentir. Je devrais dire n'importe quoi pour qu'il parte, pour qu'il me laisse tranquille. Mais les mots sortent tout seuls, poussés par quelque chose que je ne contrôle pas.

· Parce que si je montre ma peur, vous gagnez.

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