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Chapitre 3 : La bête 2

last update publish date: 2026-02-15 19:17:43

Victoria 

Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.

· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.

· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plus peur qu'un cadavre.

C'est un mensonge. Un mensonge énorme. Mais je le dis, et je le dis bien.

Il rit à nouveau. Plus fort, cette fois. Un vrai rire, qui résonne sous les voûtes, qui fait trembler les bocaux sur leurs étagères.

· Oh, tu es délicieuse, dit-il quand il s'arrête. Vraiment délicieuse.

Son regard change. S'assombrit. S'approfondit. Et je comprends soudain que je viens de faire une erreur. Une erreur fatale.

· Je suis venu te chercher, dit-il simplement. Ce soir, chez toi, c'était trop loin. Je suis impatient.

· Impatient de quoi ?

Il ne répond pas. Il lève la main. Ses doigts effleurent à nouveau ma joue, descendent le long de ma mâchoire, s'arrêtent sur ma gorge. Sa paume est posée sur ma carotide. Je sens le froid à travers ma peau. Je sens mon sang battre sous sa main. Il le sent aussi, j'en suis sûre.

· Ton cœur, murmure-t-il. Il s'affole. Tu as peur, malgré tes grands mots.

· Vous me touchez.

· Oui.

· Ce n'est pas convenable.

Il sourit. Ses canines apparaissent, longues, pointues.

· Rien de ce que je fais n'est convenable, Victoria. Je suis un monstre. Je suis la créature que vos prêtres utilisent pour faire peur aux enfants. Je tue depuis cinq cents ans. Je bois le sang des vivants. Je suis la damnation, l'abomination, tout ce que tu veux.

Sa voix est calme. Posée. Il énonce des faits, comme on récite une leçon.

· Et pourtant, tu es là, debout, à me regarder dans les yeux. À me parler comme si j'étais un homme.

· Vous l'êtes, peut-être.

Il retire sa main brusquement. Comme si je l'avais brûlé.

· Ne dis pas ça, souffle-t-il.

Ses yeux rouges flamboient une seconde. Vraiment. Comme si une flamme intérieure les avait allumés.

· Ne dis jamais ça. Je ne suis pas un homme. Je n'ai jamais été un homme. Je suis une bête, une erreur, un fléau. Et toi, tu n'es qu'une proie.

Il recule. Il met de la distance entre nous. Je ne comprends pas ce changement soudain.

· Je devrais te tuer, dit-il. Ce serait plus simple.

· Pourquoi ?

· Pourquoi quoi ?

· Pourquoi ce serait plus simple ?

Il me regarde longuement. Si longtemps que j'ai l'impression que le temps s'arrête, que la pharmacie disparaît, que nous sommes seuls dans l'univers.

· Parce que je n'arrive pas à te chasser de mon esprit, finit-il par dire. Parce que depuis cette nuit, je ne pense qu'à toi. Parce que ta peur m'excite et que ton courage m'intrigue. Parce que tu es la première personne en cent ans qui me regarde comme si j'étais réel.

Sa voix tremble. Légèrement. Presque imperceptiblement.

· Tu es dangereuse, Victoria. Pas pour mon corps. Pour ce qu'il reste de mon âme.

Il dit cela, et je sens quelque chose bouger en moi. Quelque chose que je refuse d'accueillir. De la pitié. De la compassion. Pour un monstre.

· Je ne veux pas de votre âme, dis-je. Je veux juste qu'on me laisse tranquille.

· Trop tard.

Il est devant moi en une fraction de seconde. Je n'ai pas vu le mouvement. Il est là, si proche que son torse touche presque le mien.

· Il est trop tard pour toi, Victoria. Tu es marquée.

Sa main saisit mon poignet. Il le lève, approche mon poignet de son visage. Il ferme les yeux. Il respire ma peau.

· Ton odeur, murmure-t-il. Ton sang. Je l'entends battre dans tes veines. Je le veux. Je te veux.

Il ouvre les yeux. Ils sont fous. Vraiment fous. La raison a disparu, il ne reste que la faim.

· Je vais te prendre, Victoria. Maintenant. Ici.

· Non.

Je dis non. Un seul mot. Et je le regarde droit dans les yeux.

Il se fige.

· Non, répété-je. Vous ne me prendrez pas. Pas comme ça. Pas comme une proie.

Il me lâche le poignet. Il recule. Il me regarde comme si j'étais un fantôme.

· Tu me défies ?

· Je vous dis non. C'est différent.

Il reste immobile longtemps. Trop longtemps. Puis, lentement, ses épaules s'affaissent. Juste un peu. Juste assez pour que je le voie.

· Que veux-tu, alors ? demande-t-il.

Sa voix est épuisée. Vraiment épuisée. Comme un homme qui aurait marché trop longtemps, trop loin.

Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais pas ce que je veux. Je sais juste que je ne veux pas être sa victime. Pas comme ça.

· Je veux comprendre, dis-je enfin. Qui vous êtes. Pourquoi moi. Ce que vous voulez vraiment.

Il me regarde. Longtemps. Puis il hoche lentement la tête.

· Alors viens.

· Où ça ?

· Chez moi. Ce soir. Si tu veux comprendre, viens. Je te montrerai.

Il sort de la pharmacie sans un bruit. Il disparaît dans l'ombre de l'escalier. Et je reste seule, adossée aux étagères, à essayer de respirer.

Mon cœur bat si fort que j'ai mal. Mes mains tremblent. Mes jambes menacent de lâcher.

Mais au fond de moi, quelque chose d'autre grandit. Quelque chose que je n'ose pas nommer.

De la curiosité.

De l'attirance.

De la folie, sans doute.

Je remonte. Je finis ma garde. Je ne me souviens de rien. Je ne vois que ses yeux, je n'entends que sa voix.

Tu es marquée.

Ce soir, je dois choisir. Rester chez moi, barricadée, à attendre qu'il revienne. Ou aller chez lui, affronter la bête dans son antre.

Je sais déjà ce que je vais faire.

Je suis folle. Complètement folle.

La nuit tombe. Je rentre chez moi. Je me change. Je mets ma plus belle robe, une robe bleue que ma mère m'avait offerte avant de mourir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour me sentir moins vulnérable, peut-être.

Je sors. Je marche dans les rues de Londres. La brume est là, encore plus épaisse que la veille. Les réverbères sont des fantômes jaunes.

J'arrive devant l'adresse qu'il m'a donnée. Un hôtel particulier dans Mayfair. Le quartier le plus riche de Londres. Des colonnes, des hautes fenêtres, une porte en chêne noir.

Je frappe.

La porte s'ouvre toute seule. Lentement. Silencieusement.

Derrière, l'obscurité. Et une voix.

· Entre, Victoria.

J'entre.

Le hall est immense. Des marbres, des dorures, un escalier qui monte en colimaçon vers les ténèbres. Des tableaux partout, des scènes de chasse, des portraits d'hommes et de femmes aux regards morts. Des bougies noires brûlent dans des chandeliers d'argent.

Il est là. Debout au pied de l'escalier. Toujours en noir. Toujours trop pâle.

· Tu es venue.

· Vous m'avez invitée.

Il sourit. Un vrai sourire, cette fois. Presque doux.

· J'avais peur que tu ne viennes pas.

· J'ai failli ne pas venir.

· Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?

Je réfléchis une seconde. Puis je réponds la vérité.

· Vous. Dans la pharmacie. Quand vous avez dit que je vous regardais comme si vous étiez réel. Personne n'avait jamais dit ça de moi.

Il s'approche. Lentement. Prudemment. Comme on s'approche d'un animal sauvage.

· Je suis réel, Victoria. Plus réel que tout ce que tu as jamais vu.

· Je commence à le croire.

Il est devant moi. Il lève la main. Je ne recule pas. Il touche mes cheveux, doucement. Ses doigts glacés glissent dans mes mèches.

· Tu es si chaude, murmure-t-il. Si vivante.

· Et vous êtes si froid.

· Oui.

Il retire sa main. Il me regarde avec une intensité douloureuse.

· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer qui je suis. Ce que je suis. Et après, tu partiras. Ou tu resteras. Le choix sera tien.

Il me prend la main. Sa main glacée dans la mienne, brûlante.

Il m'entraîne dans l'escalier. Dans les ténèbres.

Et je le suis.

Parce que je suis folle.

Parce que je suis curieuse.

Parce que, peut-être, au fond de moi, je veux être marquée.

La nuit ne fait que commencer.

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