MasukVictoria
Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.
· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.
· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plus peur qu'un cadavre.
C'est un mensonge. Un mensonge énorme. Mais je le dis, et je le dis bien.
Il rit à nouveau. Plus fort, cette fois. Un vrai rire, qui résonne sous les voûtes, qui fait trembler les bocaux sur leurs étagères.
· Oh, tu es délicieuse, dit-il quand il s'arrête. Vraiment délicieuse.
Son regard change. S'assombrit. S'approfondit. Et je comprends soudain que je viens de faire une erreur. Une erreur fatale.
· Je suis venu te chercher, dit-il simplement. Ce soir, chez toi, c'était trop loin. Je suis impatient.
· Impatient de quoi ?
Il ne répond pas. Il lève la main. Ses doigts effleurent à nouveau ma joue, descendent le long de ma mâchoire, s'arrêtent sur ma gorge. Sa paume est posée sur ma carotide. Je sens le froid à travers ma peau. Je sens mon sang battre sous sa main. Il le sent aussi, j'en suis sûre.
· Ton cœur, murmure-t-il. Il s'affole. Tu as peur, malgré tes grands mots.
· Vous me touchez.
· Oui.
· Ce n'est pas convenable.
Il sourit. Ses canines apparaissent, longues, pointues.
· Rien de ce que je fais n'est convenable, Victoria. Je suis un monstre. Je suis la créature que vos prêtres utilisent pour faire peur aux enfants. Je tue depuis cinq cents ans. Je bois le sang des vivants. Je suis la damnation, l'abomination, tout ce que tu veux.
Sa voix est calme. Posée. Il énonce des faits, comme on récite une leçon.
· Et pourtant, tu es là, debout, à me regarder dans les yeux. À me parler comme si j'étais un homme.
· Vous l'êtes, peut-être.
Il retire sa main brusquement. Comme si je l'avais brûlé.
· Ne dis pas ça, souffle-t-il.
Ses yeux rouges flamboient une seconde. Vraiment. Comme si une flamme intérieure les avait allumés.
· Ne dis jamais ça. Je ne suis pas un homme. Je n'ai jamais été un homme. Je suis une bête, une erreur, un fléau. Et toi, tu n'es qu'une proie.
Il recule. Il met de la distance entre nous. Je ne comprends pas ce changement soudain.
· Je devrais te tuer, dit-il. Ce serait plus simple.
· Pourquoi ?
· Pourquoi quoi ?
· Pourquoi ce serait plus simple ?
Il me regarde longuement. Si longtemps que j'ai l'impression que le temps s'arrête, que la pharmacie disparaît, que nous sommes seuls dans l'univers.
· Parce que je n'arrive pas à te chasser de mon esprit, finit-il par dire. Parce que depuis cette nuit, je ne pense qu'à toi. Parce que ta peur m'excite et que ton courage m'intrigue. Parce que tu es la première personne en cent ans qui me regarde comme si j'étais réel.
Sa voix tremble. Légèrement. Presque imperceptiblement.
· Tu es dangereuse, Victoria. Pas pour mon corps. Pour ce qu'il reste de mon âme.
Il dit cela, et je sens quelque chose bouger en moi. Quelque chose que je refuse d'accueillir. De la pitié. De la compassion. Pour un monstre.
· Je ne veux pas de votre âme, dis-je. Je veux juste qu'on me laisse tranquille.
· Trop tard.
Il est devant moi en une fraction de seconde. Je n'ai pas vu le mouvement. Il est là, si proche que son torse touche presque le mien.
· Il est trop tard pour toi, Victoria. Tu es marquée.
Sa main saisit mon poignet. Il le lève, approche mon poignet de son visage. Il ferme les yeux. Il respire ma peau.
· Ton odeur, murmure-t-il. Ton sang. Je l'entends battre dans tes veines. Je le veux. Je te veux.
Il ouvre les yeux. Ils sont fous. Vraiment fous. La raison a disparu, il ne reste que la faim.
· Je vais te prendre, Victoria. Maintenant. Ici.
· Non.
Je dis non. Un seul mot. Et je le regarde droit dans les yeux.
Il se fige.
· Non, répété-je. Vous ne me prendrez pas. Pas comme ça. Pas comme une proie.
Il me lâche le poignet. Il recule. Il me regarde comme si j'étais un fantôme.
· Tu me défies ?
· Je vous dis non. C'est différent.
Il reste immobile longtemps. Trop longtemps. Puis, lentement, ses épaules s'affaissent. Juste un peu. Juste assez pour que je le voie.
· Que veux-tu, alors ? demande-t-il.
Sa voix est épuisée. Vraiment épuisée. Comme un homme qui aurait marché trop longtemps, trop loin.
Je ne sais pas quoi répondre. Je ne sais pas ce que je veux. Je sais juste que je ne veux pas être sa victime. Pas comme ça.
· Je veux comprendre, dis-je enfin. Qui vous êtes. Pourquoi moi. Ce que vous voulez vraiment.
Il me regarde. Longtemps. Puis il hoche lentement la tête.
· Alors viens.
· Où ça ?
· Chez moi. Ce soir. Si tu veux comprendre, viens. Je te montrerai.
Il sort de la pharmacie sans un bruit. Il disparaît dans l'ombre de l'escalier. Et je reste seule, adossée aux étagères, à essayer de respirer.
Mon cœur bat si fort que j'ai mal. Mes mains tremblent. Mes jambes menacent de lâcher.
Mais au fond de moi, quelque chose d'autre grandit. Quelque chose que je n'ose pas nommer.
De la curiosité.
De l'attirance.
De la folie, sans doute.
Je remonte. Je finis ma garde. Je ne me souviens de rien. Je ne vois que ses yeux, je n'entends que sa voix.
Tu es marquée.
Ce soir, je dois choisir. Rester chez moi, barricadée, à attendre qu'il revienne. Ou aller chez lui, affronter la bête dans son antre.
Je sais déjà ce que je vais faire.
Je suis folle. Complètement folle.
La nuit tombe. Je rentre chez moi. Je me change. Je mets ma plus belle robe, une robe bleue que ma mère m'avait offerte avant de mourir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Pour me sentir moins vulnérable, peut-être.
Je sors. Je marche dans les rues de Londres. La brume est là, encore plus épaisse que la veille. Les réverbères sont des fantômes jaunes.
J'arrive devant l'adresse qu'il m'a donnée. Un hôtel particulier dans Mayfair. Le quartier le plus riche de Londres. Des colonnes, des hautes fenêtres, une porte en chêne noir.
Je frappe.
La porte s'ouvre toute seule. Lentement. Silencieusement.
Derrière, l'obscurité. Et une voix.
· Entre, Victoria.
J'entre.
Le hall est immense. Des marbres, des dorures, un escalier qui monte en colimaçon vers les ténèbres. Des tableaux partout, des scènes de chasse, des portraits d'hommes et de femmes aux regards morts. Des bougies noires brûlent dans des chandeliers d'argent.
Il est là. Debout au pied de l'escalier. Toujours en noir. Toujours trop pâle.
· Tu es venue.
· Vous m'avez invitée.
Il sourit. Un vrai sourire, cette fois. Presque doux.
· J'avais peur que tu ne viennes pas.
· J'ai failli ne pas venir.
· Qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
Je réfléchis une seconde. Puis je réponds la vérité.
· Vous. Dans la pharmacie. Quand vous avez dit que je vous regardais comme si vous étiez réel. Personne n'avait jamais dit ça de moi.
Il s'approche. Lentement. Prudemment. Comme on s'approche d'un animal sauvage.
· Je suis réel, Victoria. Plus réel que tout ce que tu as jamais vu.
· Je commence à le croire.
Il est devant moi. Il lève la main. Je ne recule pas. Il touche mes cheveux, doucement. Ses doigts glacés glissent dans mes mèches.
· Tu es si chaude, murmure-t-il. Si vivante.
· Et vous êtes si froid.
· Oui.
Il retire sa main. Il me regarde avec une intensité douloureuse.
· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer qui je suis. Ce que je suis. Et après, tu partiras. Ou tu resteras. Le choix sera tien.
Il me prend la main. Sa main glacée dans la mienne, brûlante.
Il m'entraîne dans l'escalier. Dans les ténèbres.
Et je le suis.
Parce que je suis folle.
Parce que je suis curieuse.
Parce que, peut-être, au fond de moi, je veux être marquée.
La nuit ne fait que commencer.
VictoriaIl s'approche. Lentement. Chaque pas est mesuré, contrôlé, comme s'il luttait contre quelque chose en lui.· Parce qu'elle était douce, Victoria. Elle était tendre, aimante, obéissante. Toi, tu es dure. Tu es fière. Tu me défies. Tu me regardes comme si j'étais ton égal, pas ton maître.Il est devant moi. Sa main se lève, touche mon visage. Glacée.· Et moi, je te regarde et je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Te tuer ? Te garder ? Te transformer ? Te libérer ?Sa voix se brise. Vraiment. Le monstre, la bête, la créature de cinq cents ans, a la voix qui se brise.· Je vais te montrer, dit-il. Je vais te montrer ce que je suis vraiment. Et après, tu choisiras.Il me prend la main. Il l'approche de son visage. Il presse ma paume contre sa joue. Sa peau est glacée, lisse comme du marbre, mais en dessous, je sens quelque chose bouger. Une tension. Une faim.· Ferme les yeux, murmure-t-il.Je ferme les yeux.Et soudain, je vois.Pas avec mes yeux. Avec son
VictoriaL'escalier semble ne jamais finir.Chaque marche est une épreuve. Le bois ancien gémit sous nos pas, mais ses pieds à lui ne font aucun bruit. Il flotte, littéralement, sa main toujours dans la mienne, et je sens à travers sa paume glacée chaque battement affolé de mon cœur.· Pourquoi trembles-tu ? demande-t-il sans se retourner.· Parce que je suis en train de suivre un vampire dans les profondeurs de son manoir, répondis-je. Ça me semble une raison suffisante.Il s'arrête. Se retourne. Ses yeux rouges brillent dans la pénombre, deux braises qui me dévorent.· Un vampire, répète-t-il. Tu utilises ce mot.· C'est ce que vous êtes, non ?· C'est ce que les humains appellent les créatures comme moi. Mais nous avons d'autres noms. Plus anciens. Plus vrais.· Lesquels ?Il sourit. Ce sourire qui montre ses canines, qui me rappelle que je suis une proie consentante.· Je te les dirai peut-être. Si tu restes jusqu'au bout.Il reprend sa marche. Je le suis. L'escalier tourne, encor
Victoria Ses yeux s'écarquillent. Vraiment. Pendant une fraction de seconde, le masque tombe, et je vois autre chose. Quelque chose d'humain, presque. Puis il se reprend.· Tu as du cran, Victoria. C'est rare.· Je suis infirmière. Je vois la mort tous les jours. Vos yeux rouges ne me font pas plus peur qu'un cadavre.C'est un mensonge. Un mensonge énorme. Mais je le dis, et je le dis bien.Il rit à nouveau. Plus fort, cette fois. Un vrai rire, qui résonne sous les voûtes, qui fait trembler les bocaux sur leurs étagères.· Oh, tu es délicieuse, dit-il quand il s'arrête. Vraiment délicieuse.Son regard change. S'assombrit. S'approfondit. Et je comprends soudain que je viens de faire une erreur. Une erreur fatale.· Je suis venu te chercher, dit-il simplement. Ce soir, chez toi, c'était trop loin. Je suis impatient.· Impatient de quoi ?Il ne répond pas. Il lève la main. Ses doigts effleurent à nouveau ma joue, descendent le long de ma mâchoire, s'arrêtent sur ma gorge. Sa paume est p
VictoriaLa journée est un supplice.Je ne devrais pas être là. Je devrais être chez moi, à verrouiller ma porte, à barricader ma fenêtre, à faire quelque chose. N'importe quoi. Mais je suis là, debout dans cette salle d'opération, à passer des instruments à un chirurgien qui ne m'a même pas regardée une seule fois.Mes mains tremblent.· Victoria, le bistouri.Je le donne. Le métal froid contre ma paume me ramène une seconde à la nuit dernière. À ses doigts sur ma joue.Je chasse l'image. Je dois me concentrer. Le patient sur la table est un homme d'une cinquantaine d'années. Appendicite perforée. Il sent mauvais, la pourriture déjà à l'œuvre. Dans quelques heures, il se réveillera. Il vivra.Pas comme la femme du box 7.Je l'ai appris ce matin en arrivant. Elle est morte à l'aube, pendant que j'étais recroquevillée contre ma porte. Son bébé est orphelin. Personne ne le sait encore.· Éponge.Je tends l'éponge. Le chirurgien la jette dans le bac sans un mot. Le bruit du métal qui tin
VictoriaL'odeur me frappe avant même que j'ouvre les yeux. Cette odeur, je la reconnaîtrais entre mille. Désinfectant, sueur, fer rouillé. La mort, en somme.Je suis infirmière. Je devrais être habituée.J'ouvre les yeux sur le plafond fissuré de l'hôpital Saint-Bartholomew. C'est toujours la même chose. Me lever avant l'aube, enfiler cet uniforme trop amidonné qui gratte le cou, avaler un thé déjà froid dans la salle de repos. La routine. Ma vie, depuis trois ans.· Victoria, tu as vu l'heure ?C'est Martha, la surveillance, qui passe la tête par l'entrebâillement de la porte. Son regard est fatigué, ses cheveux gris s'échappent déjà de son chignon.· J'arrive.Ma voix est calme. Posée. C'est ce qu'on apprend, ici. Ne jamais montrer qu'on est pressée, qu'on a peur, qu'on est triste. Les patients ont besoin de calme. Ils ont besoin de croire que nous maîtrisons quelque chose, même si c'est faux.La journée défile comme un mauvais rêve éveillé. Le vieux monsieur du box 4 qui appelle s







