INICIAR SESIÓNLe rideau de pluie qui s'engouffrait par la fenêtre ouverte fouettait le visage d'Aria, mais elle n'y prêtait aucune attention. Ses yeux parcouraient la pièce dévastée avec une concentration professionnelle tandis qu'Harold, derrière elle, semblait au bord de la crise de nerfs.
— Ce n'est pas possible... murmura le vieil homme. Où est-il passé ?
Aria s'avança jusqu'à la fenêtre.
Le vent faisait claquer les rideaux comme des coups de fouet. La pluie ruisselait sur le rebord de pierre et disparaissait dans les ténèbres du jardin. Elle se pencha légèrement.
Aucun corps.
Aucun cri.
Aucune trace de chute.
Puis son regard se posa sur la corniche qui longeait la façade.
Des marques de boue.
Récentes.
Très récentes.
— Il n'est pas tombé, dit-elle.
— Comment pouvez-vous en être certaine ?
— Regardez.
Harold s'approcha.
Un éclair déchira le ciel et illumina la façade du manoir pendant une fraction de seconde.
Les traces apparurent clairement.
— Mon Dieu...
— Il est sorti par la corniche.
Le majordome pâlit davantage.
— Mais il est aveugle...
— Je vois ça.
Aria serra la mâchoire.
Même pour Xavier, c'était insensé.
La corniche était étroite, rendue glissante par la pluie. Un faux mouvement suffisait pour chuter de plusieurs mètres.
— Où mène-t-elle ?
— À la terrasse de la bibliothèque.
— Alors c'est là qu'il est allé.
Harold passa une main tremblante sur son visage.
— Pourquoi ferait-il une chose pareille ?
Aria détourna les yeux.
Parce qu'il étouffait.
Parce qu'il refusait d'être enfermé.
Parce qu'un homme qui avait dirigé un empire supportait mal l'idée d'être guidé par le bras comme un enfant.
Mais elle garda ces pensées pour elle.
— Préparez des couvertures et une trousse de premiers soins.
— Rose...
— Faites-le.
Le ton ne souffrait aucune discussion.
Harold acquiesça.
Aria quitta la chambre et s'engagea dans le couloir.
La colère qui l'avait accompagnée jusqu'à Oakhaven était toujours là.
Elle la sentait.
Mais quelque chose s'était ajouté.
Une inquiétude qu'elle refusait d'analyser.
Elle accéléra le pas.
La bibliothèque occupait toute l'aile ouest du manoir. Lorsqu'elle poussa les doubles portes, une odeur de vieux cuir et de papier humide l'enveloppa aussitôt.
Au fond de la pièce, une porte-fenêtre ouverte battait sous les rafales.
Aria traversa la bibliothèque et sortit sur la terrasse.
La tempête l'engloutit immédiatement.
Le vent arracha presque son manteau.
La pluie lui fouetta les joues.
Pendant quelques secondes, elle ne distingua rien.
Puis une silhouette se dessina au bout de la terrasse.
Immobile.
Solitaire.
Xavier.
Il se tenait près de la balustrade, le visage tourné vers le ciel noir.
La pluie avait plaqué ses cheveux contre son front. Sa chemise sombre collait à son torse. Ses épaules paraissaient plus larges, mais aussi plus lourdes, comme si elles portaient le poids de tout ce qu'il avait perdu.
Il ne ressemblait plus au prince de Veridia.
Il ressemblait à un roi déchu.
Un homme qui refusait encore de quitter son trône alors que le royaume s'était déjà effondré autour de lui.
Aria resta figée quelques instants.
Elle s'était imaginé ce moment des centaines de fois.
Pourtant, rien ne s'était déroulé comme prévu.
Xavier tourna brusquement la tête.
— Qui est là ?
Sa voix traversa le vent.
— Harold ?
Il tendit légèrement l'oreille.
— Je vous ai dit de me laisser tranquille.
Aria s'avança.
Le bruit de ses pas sur les dalles mouillées le fit se raidir.
— Je ne suis pas Harold.
— Alors qui êtes-vous ?
— Rose.
Un silence.
— Ah.
Le simple son qu'il produisit était chargé de mépris.
— La nouvelle infirmière.
— C'est ça.
— L'agence n'abandonne donc jamais.
— Apparemment non.
Un rire amer lui échappa.
— Vous devriez partir pendant que vous le pouvez.
— Parce que vous êtes si terrible que ça ?
— Parce que je renvoie tout le monde.
— Je vois.
— Non. Vous ne voyez rien du tout.
Cette phrase la frappa plus qu'elle ne l'aurait voulu.
Parce qu'elle contenait une vérité cruelle.
Lui ne voyait plus rien.
Et elle prétendait voir clair dans son âme alors qu'elle s'accrochait encore à des souvenirs vieux de quatre ans.
— Rentrez à l'intérieur, monsieur Stone.
— Non.
— Vous allez tomber malade.
— Tant mieux.
— Vous êtes toujours aussi dramatique ?
Il se tourna vers elle.
Même cachés derrière ses lunettes fumées, ses yeux semblaient brûler.
— Et vous êtes toujours aussi insolente ?
— Nous nous connaissons depuis cinq minutes.
— Cela m'a suffi.
Malgré elle, Aria sentit presque un sourire naître.
Exactement le genre de réplique que Xavier aurait faite autrefois.
Le tonnerre éclata au-dessus d'eux.
Le milliardaire resta immobile.
Comme s'il accueillait l'orage.
Comme si c'était la seule chose encore capable de rivaliser avec le vacarme qu'il portait à l'intérieur.
— Pourquoi êtes-vous venu ici ? demanda soudain Aria.
— Parce qu'ici personne ne me regarde avec pitié.
— Je vous regarde en ce moment.
— Vous êtes payée pour ça.
La réponse laissa flotter un silence étrange entre eux.
Puis Xavier ajouta d'une voix plus basse :
— Savez-vous ce qu'il y a de pire ?
Aria ne répondit pas.
— Ce n'est pas la cécité.
Le vent emporta presque ses mots.
— Ce n'est même pas l'argent perdu.
Sa main se referma sur la pierre de la balustrade.
— C'est que tout le monde révèle enfin qui il est vraiment.
Il eut un rire sans joie.
— Quand vous êtes fort, les gens vous admirent. Quand vous tombez, ils viennent vérifier que vous êtes bien au sol.
Cette fois, Aria ne trouva rien à répondre.
Parce qu'elle était venue exactement pour cela.
Vérifier.
Constater sa chute.
Et repartir.
La culpabilité lui mordit l'estomac.
Brutalement.
Comme une lame.
Xavier fit un pas en arrière.
Son talon glissa sur la pierre mouillée.
Son corps vacilla.
Instinctivement, Aria se précipita.
Elle attrapa son bras juste avant qu'il ne perde l'équilibre.
Le contact fut bref.
Mais suffisant.
Xavier se figea.
Puis il retira son bras avec une brusquerie presque violente.
— Ne me touchez pas.
— Vous étiez en train de tomber.
— Je tenais parfaitement debout.
— Bien sûr.
— Je n'ai besoin de personne.
— Alors cessez de donner l'impression inverse.
Le silence retomba.
Long.
Dense.
La pluie continuait de tomber autour d'eux.
Puis, contre toute attente, Xavier éclata d'un rire bref.
Un rire rauque.
Cassé.
Presque oublié.
Et pour la première fois depuis quatre ans, Aria entendit le rire de l'homme dont elle était tombée amoureuse.
Pas celui du milliardaire.
Pas celui du monstre qui l'avait rejetée.
Juste Xavier.
Son cœur se serra brutalement.
Elle détestait cette réaction.
Elle la détestait de toutes ses forces.
Parce qu'elle n'était pas venue à Oakhaven pour ressentir quoi que ce soit.
Elle était venue pour tourner une page.
Pour regarder un homme détruit et repartir.
Alors pourquoi avait-elle eu si peur de le voir tomber ?
Pourquoi ses mains tremblaient-elles encore ?
Et pourquoi cette douleur familière revenait-elle dans sa poitrine ?
Le rire de Xavier s'éteignit.
— Vous êtes toujours là, Rose ?
— Oui.
— Mauvaise idée.
— Pourquoi ?
Un long silence passa.
Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était devenue étrangement calme.
Fragile, même.
— Parce que tous ceux qui restent finissent par me détester.
Aria sentit quelque chose se fissurer en elle.
Une fissure infime.
Presque invisible.
Mais bien réelle.
Et cela la terrifia beaucoup plus que la tempête qui faisait rage autour du manoir.
Minuit venait de sonner au vieux cadran d'Oakhaven, et Aria ne parvenait toujours pas à trouver le sommeil. Assise sur le rebord de sa fenêtre, dans la chambre de l'aile est qui lui avait été attribuée, elle observait la lande obscure et le ciel d'encre où aucun astre ne filtrait. Une étrange lourdeur flottait dans l'air, une tension impalpable qui la rendait nerveuse. Elle avait beau se répéter que le manoir était un sanctuaire isolé et sûr, loin des turbulences de Veridia, une intuition tenace lui soufflait de rester sur ses gardes.Soudain, la petite lampe de chevet qui diffusait une lueur tamisée dans sa chambre s'éteignit d'un coup sec. Le noir qui s'abattit sur la pièce fut si soudain et si compact qu'Aria crut un instant à un simple fusible sauté. Elle tâtonna quelques secondes dans l'obscurité, le cœur inexplicablement accéléré, avant de retrouver son gilet de laine. Armée de son téléphone portable, elle activa
La nuit avançait à grands pas. Le contrat venait d'être irrévocablement scellé par Cassandra depuis sa planque secrète d'Ostenbourg, mais c'est au cœur même de Veridia que la machine de mort de Kaelen se mettait déjà en branle. L'argent noir, blanchi à travers des dizaines de portefeuilles virtuels et de réseaux décentralisés, venait de transiter avec succès, confirmant à l'organisation que le feu vert était absolu et le paiement garanti.Dans un entrepôt désaffecté de la zone portuaire de Veridia, à l'abri des regards et de la ferveur urbaine, trois véhicules utilitaires noirs, banals et anonymes en apparence mais entièrement modifiés pour des opérations tactiques lourdes, attendaient, moteurs tournants dans un grondement sourd. Les vitres teintées à l'extrême ne laissaient rien filtrer de l'arsenal militaire et des silhouettes massives qui s'entassaient à l'intérieur. Six professionnels de haut vol, recrutés par Kaelen dans les bas-fonds de la ville po
Le silence s'étira de nouveau à l'autre bout du fil, à peine troublé par le crachotement statique de la ligne cryptée. Cassandra attendait, le corps parfaitement immobile, les yeux fixés sur les reflets noirs et opaques de la vitre. Dehors, la nuit sud-américaine enveloppait sa planque fortifiée, quelque part dans les faubourgs reculés de Ostenbourg, loin, bien loin de l'agitation de Veridia. C'était le prix de sa survie : l'exil, la clandestinité, et cette sensation permanente d'être traquée par des fantômes. Dans cette pièce austère où seule la lueur blafarde d'un ordinateur portable perçait la pénombre, elle refusait pourtant de plier. Elle savait pertinemment comment fonctionnaient ces hommes de l'ombre qu'elle s'apprêtait à engager ; la moindre marque de nervosité, le plus petit tremblement dans la voix ou une impatience mal dissimulée auraient été interprétés comme un aveu de faiblesse. Et dans ce milieu, la faiblesse était une marchandise que les tueurs facturaient
La pluie sur Ostenbourg avait enfin cessé, laissant la place à un froid coupant, presque hivernal, qui figeait les flaques d'eau saumâtre sur les balustrades en fer forgé du balcon. Dans la pénombre lourde et étouffante du salon, la seule source de lumière provenait des reflets bleutés et vacillants de l’ordinateur sécurisé posé au centre de la table massive.Cassandra Voss rafraîchit la page de la base de données cryptée pour la troisième fois en moins de dix minutes. Ses yeux d'une clarté impitoyable parcoururent les lignes de code, les fichiers numérisés et les rapports internes de la police fédérale qu'elle avait interceptés grâce à ses derniers relais informatiques. Les faits étaient l&agrav
Ce jeudi-là resta gravé dans les mémoires d’Oakhaven comme le jour où le vent tourna pour de bon. Dès le matin, l’atmosphère au manoir avait changé. Le facteur avait apporté un pli recommandé que Xavier avait ouvert d'un geste sec, ses doigts suivant la ligne d’écriture en relief de sa machine Braille avant qu'un grand éclat de rire — le premier depuis son accident — ne résonne sous les voûtes du hall.À seize heures, la berline noire de Mora rata presque le virage des écuries, pilant dans un crissement de graviers qui fit s'envoler les corbeaux de la lande. L’associé de Xavier jaillit de la portière avant même que le moteur ne soit coupé, sa cravate de travers, un dossier rouge brandi à bout de bras comme un trophée de chasse.
L'été s'était retiré de la lande d'Oakhaven à pas feutrés, abandonnant les éclats violents de la mi-saison pour une lumière d'or ancien qui mourait chaque soir un peu plus tôt derrière les grands chênes. Le vent du nord avait repris ses droits, balayant les dalles de la terrasse et apportant avec lui l'odeur caractéristique de la terre humide, des feuilles qui se consument et de la pierre ancienne qui se refroidit sous les premières brumes d’automne.Ce matin-là, en venant ouvrir les grandes portes-fenêtres du salon pour renouveler l'air du manoir, Aria avait trouvé le vieux jardinier du domaine en train de tailler les bordures du muret. L'homme s'était redressé avec une lenteur bourrue, appuyé sur son râteau, essuyant son front rugueux du revers de sa manche terreuse. En apercevant la







