« Mme Garcia, cette fois, la FIV semble être une réussite totale. »
« Pour l'instant, les fœtus et vous êtes en parfaite santé. »
Claire était installée dans le cabinet du spécialiste en fertilité, serrant entre ses doigts le compte-rendu de l'échographie qu'elle venait tout juste d'effectuer. Une lueur de soulagement, sous la forme d'un léger sourire, a fini par éclairer son visage jusqu'alors crispé par la tension.
« Dieu merci, ces deux tentatives n'auront pas été vaines. »
Elle repensait à l'échec de la première implantation. Terrifiée à l'idée de décevoir Tom, son mari, elle était revenue en secret pour une seconde tentative d'urgence.
Heureusement, cette fois, le miracle avait opéré.
Claire s'apprêtait à partir quand un détail lui est revenu : « Au fait, Dr Lorrain, je vous en prie, ne dites rien à mon mari sur l'échec de ma première FIV. Je ne voudrais pas qu'il se prenne la tête pour une histoire qui est déjà derrière nous. »
Claire s'est rappelée le jour du diagnostic : obstruction bilatérale des trompes. La nouvelle lui avait fait l'effet d'une bombe, mais Tom lui avait serré la main en disant : « Ne t'en fais pas, la médecine fait des miracles de nos jours, on passera par une FIV. Je suis là, je ne te lâche pas. »
Le médecin lui-même avait salué son attitude : « M. Garcia est d'une prévenance rare. »
Dans le fond, avoir enduré deux FIV, ce n'était rien. Tant qu'elle pouvait mettre au monde le bébé qu'elle portait, sauver son mariage et protéger leur foyer, Claire estimait que le jeu en valait la chandelle.
À la sortie de la clinique, Claire a filé directement au siège du groupe Garcia pour annoncer la bonne nouvelle à Tom.
C'était probablement l'heure du déjeuner ; les couloirs étaient déserts.
La porte du bureau du PDG était entrouverte. Claire allait frapper quand une voix familière, teintée de malice, lui est parvenue de l'intérieur :
« Tom, ton plan est vraiment tordu. »
« Faire porter le gosse de Silvie par ta propre femme... Si elle apprenait que le bébé qu'elle porte est de toi et Silvie, elle péterait un câble, non ? »
La main de Claire s'est figée en l'air.
C'était la voix de Mars, l'ami d'enfance de Tom.
« J'ai... mal entendu ? » s'est-elle demandé, incrédule.
Le ricanement nonchalant de Tom a retenti : « Péter un câble ? »
« Et de quel droit ? »
« Si elle n'avait pas comploté pour chasser Silvie à l'époque, elle ne m'aurait jamais quitté pour l'étranger. »
« C'est une dette que Claire a envers nous, envers Silvie et moi ! »
« D'ailleurs, porter notre enfant, c'est un honneur pour elle. »
Claire est restée pétrifiée, comme foudroyée sur place.
Le visage livide, elle a instinctivement posé une main sur son ventre.
Elle n'arrivait pas à croire ce que ses oreilles venaient d'entendre.
Mars a repris : « Mais tout ce que ta femme a enduré ces six derniers mois... »
Le ton de Tom s'est durci : « Silvie est fragile, elle ne supporte pas la douleur. On ne va quand même pas lui infliger le calvaire d'une grossesse ? »
« Et puis... »
La voix de Tom est devenue sombre : « Claire n'a pas toujours voulu me donner un enfant ? »
« Le gosse de Silvie, c'est aussi le mien. »
Mars : « Tom, t'es vraiment une ordure. »
Tom a ajouté : « Ne va pas dire que je suis sans cœur. Une fois qu'elle aura accouché, je lui verserai une compensation financière. »
Mars : « Et si jamais... »
Tom a deviné la suite.
Il l'a foudroyé du regard, lui coupant la parole : « Il n'y a pas de "si jamais" ! Elle ne doit jamais rien savoir ! »
« Il ne doit rien arriver à notre enfant. »
Claire ne savait même plus comment elle avait quitté les lieux.
Elle s'est réfugiée dans la cage d'escalier, incapable de contrôler les tremblements qui la secouaient. Sans la rampe pour se retenir, elle se serait effondrée sur place.
Ainsi, l'enfant qu'elle portait au prix de sa santé était celui de son mari et de son premier amour. Elle n'était qu'une mère porteuse.
Un simple outil de reproduction, rien de plus.
Pathétique. C'était d'un pathétique absolu.
Toute cette tendresse, toute cette attention… ce n'était que de la comédie, une vaste mascarade.
Tout sonnait faux. Tout était mensonge.
Non, attends !
Claire a réalisé soudain : sa première FIV avait échoué. L'embryon actuel venait donc de la deuxième tentative.
Ce bébé dans son ventre... était-ce sa propre chair, ou celle de Silvie ?
« Non... »
« Il faut que je retourne à l'hôpital, je dois savoir la vérité ! »
Claire a essuyé d'un revers de la main les larmes qui ruisselaient sur son visage, puis elle s'est dirigée d'un pas décidé vers l'escalier.
De retour au service de fertilité, elle a cherché le Dr Lorrain, responsable de son dossier.
La porte du bureau n'était pas fermée à clé. Elle l'a poussée sans frapper et est tombée sur le Dr Lorrain qui passait un savon monumental à une jeune infirmière.
Les larmes de l'infirmière roulaient sur ses joues, ses épaules étaient secouées de tremblements, et elle bafouillait entre deux sanglots : « Dr Lorrain, je ne l'ai vraiment pas fait exprès... C'était ma première fois à la banque de sperme, j'ai mal lu le code, c'est tout... »
Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Dr Lorrain s'est retourné brusquement.
En voyant Claire, la colère qui tordait ses traits a instantanément laissé place à une panique totale.
L'infirmière, terrorisée, a ravalé ses sanglots et baissé la tête, triturant sa blouse jusqu'à s'en faire mal aux doigts.
Le ton de Claire était devenu si glacial qu'il aurait pu figer l'atmosphère de la pièce : « Docteur, gardez vos sermons pour plus tard. Dites-moi la vérité : l'embryon que je porte, de qui provient-il exactement ? »
Le visage du Dr Lorrain s'est décomposé, et sa voix tremblait : « Mme Garcia, vous êtes au courant ? C'est... c'est une terrible méprise ! »
Il a pointé un doigt accusateur vers l'infirmière recroquevillée dans un coin, la voix étranglée par une panique qui trahissait son envie de se couvrir : « C'est sa faute ! Elle est nouvelle ici. Il y a deux mois, quand elle est allée à la banque de sperme, elle s'est plantée d'échantillon ! »
« Et je... je viens tout juste de le découvrir, mais le mal est fait... »
Trompée d'échantillon ?
Une minute !
Dr Lorrain a glissé un regard vers le ventre de Claire. Le visage décomposé, sans même attendre qu'elle ouvre la bouche, il a tout déballé d'un trait : « Le sperme utilisé pour l'enfant que vous portez... il ne... il ne vient pas de M. Garcia. »
Le cœur de Claire a raté un battement.
« Pardon ? »
« Et l'ovocyte ? »
Elle a lancé d'un ton tranchant : « Si vous osez encore me cacher quoi que ce soit, je vous jure que je traînerai votre hôpital en justice jusqu'à la faillite ! Et je tiens toujours mes promesses. »
Dr Lorrain : « Mme Garcia, calmez-vous, je vais tout vous expliquer. »
« Le fait est que... le père biologique de l'embryon n'est pas M. Garcia. »
Il lui a tendu un dossier en tremblant : « Il s'agit de M. Jules Robert, le PDG du groupe Robert. »
« Il y a deux ans, M. Robert a frôlé la mort dans un accident. Les Robert n'ont qu'un seul héritier par génération depuis cinq générations. Pour assurer la descendance, ils ont fait faire un prélèvement et une cryoconservation de sperme en urgence chez nous. »
« Par la suite, une fois M. Robert rétabli, la famille n'est jamais revenue récupérer les échantillons. »
« Pour la première FIV, l'échec venait de la mauvaise qualité du sperme de M. Garcia, et l'ovocyte utilisé ce jour-là avait aussi un souci. C'est pour ça qu'à la seconde tentative, on a refait un prélèvement de vos propres ovocytes. Ça, vous étiez au courant. »
« On a donc utilisé vos propres ovocytes, tout frais prélevés. Le problème, c'est qu'au moment de la fécondation... l'infirmière a interverti les échantillons de sperme... »
« Par conséquent, l'enfant que vous portez est bien le vôtre, mais ce n'est pas celui de votre mari… »
Claire s'est sentie se glacer, le visage vidé de toute couleur.
En quelques heures, sa vie avait fait des loopings incontrôlables.
Une seconde plus tôt, elle pensait n'être qu'un ventre, une simple incubatrice pour son mari et son premier amour.
L'instant d'après, on lui apprenait que, par une incroyable ironie du sort, l'enfant de son mari et de son premier amour correspondait à la première FIV — celle qui avait échoué. En revanche, pour la seconde tentative, réalisée en secret, elle avait été fécondée avec le sperme d'un parfait inconnu !
C'était quoi ce délire ?
Une blague morbide du destin ?
Elle a posé la main sur son ventre encore plat, et le visage de Tom lui a traversé l'esprit comme un flash.
D'un côté, elle revoyait sa douceur, quand il la serrait contre lui : « T'inquiète pas, je suis là. » De l'autre, cette froideur glaçante : « Porter l'enfant de Silvie et moi... c'est un honneur pour elle. »
La superposition de ces deux visages lui donnait la nausée.
Si l'embryon de Tom et Silvie n'avait pas été non viable, elle porterait en ce moment même l'enfant de son mari et d'une autre femme !
Quelle horreur absolue.
Claire a cessé de pleurer. Elle a essuyé rageusement les traces de larmes sur ses joues, le regard désormais aussi tranchant qu'un éclat de glace.
Dr Lorrain et l'infirmière retenaient leur souffle, pétrifiés.
Claire s'est plantée devant eux : « Dr Lorrain, ce qui s'est passé aujourd'hui ne doit pas sortir d'ici. Personne, en dehors de nous trois, ne doit être au courant. »
« Mme Garcia, nous... » a commencé le médecin, mais le regard de Claire l'a cloué sur place.
« Je peux fermer les yeux sur votre incompétence pour l'instant. »
« Mais si cette histoire sort d'ici, sachez d'abord que je ferai couler votre hôpital. Et puis, vous serez radié de l'Ordre, Dr Lorrain, et vous ne remettrez plus jamais les pieds dans le milieu médical ! »
« Quant à vous, mademoiselle, une faute de manipulation doublée d'une dissimulation... c'est largement suffisant pour engager votre responsabilité pénale et vous envoyer en prison, non ? »
Les jambes du Dr Lorrain se sont dérobées, tandis que l'infirmière, terrorisée et au bord des larmes, suppliait : « Mme Garcia, on vous le jure ! On sera muets comme des tombes ! »
Dr Lorrain s'est empressé d'acquiescer, la voix suppliante.
Claire ne leur a pas accordé un regard de plus.
Dans ce cauchemar, une seule chose la réconfortait : ce bébé était le sien.
Pas celui de Tom. Pas celui de Silvie.
Ce qu'elle portait n'était pas le fruit de l'amour d'un autre couple, mais un enfant qui n'appartenait qu'à elle seule.
Quant à la famille Robert, tant que ce secret restait enterré, personne ne connaîtrait jamais la vérité.
Elle a pris une grande inspiration et a claqué la porte.
Le divorce. C'était la seule issue.
Hors de question de rester une minute de plus chez les Garcia qui la bouffaient toute crue.
Et Tom... ce manipulateur lui répugnait au plus haut point.
Cet enfant, elle le mettrait au monde et l'élèverait seule, du mieux qu'elle pourrait.
Désormais, elle vivrait pour elle et pour ce petit être, point barre.
Claire a traîné sa carcasse épuisée jusqu'à la maison. Dans l'entrée, le détecteur de mouvement a inondé le hall de lumière.
Un silence de mort régnait.
Elle avait cru trouver un havre de paix. Ce foyer n'était qu'une cage dorée, et Tom en avait toujours eu la clé.
Incapable de rester une minute de plus, elle s'est précipitée dans la chambre pour rassembler ses affaires.
En ouvrant le dressing, le vide l'a frappée : elle ne possédait presque rien.
À l'époque où elle était encore l'héritière des Roux, les Garcia, pressés de consolider leur alliance, étaient venus eux-mêmes demander sa main, la voyant comme la belle-fille idéale.
Même Silvie, le premier amour de Tom, les Garcia l'avaient éconduite pour ses origines modestes. Elle avait fini par prendre leur chèque et filer à l'étranger.
Mais Tom n'en savait rien. Persuadé que Claire avait tout manigancé pour évincer Silvie, il s'était résigné à se plier aux exigences de sa famille et à l'épouser.
Or, quelques mois à peine après leur mariage, la bombe avait éclaté : Claire n'était pas la fille biologique des Roux.
Du jour au lendemain, les Roux avaient reporté toute leur affection sur leur véritable héritière, lâchant Claire comme un vulgaire pion dont on n'a plus l'usage.
L'attitude des Garcia avait opéré un virage radical. Sans les Roux derrière elle pour la soutenir, Claire ne représentait plus le moindre atout stratégique pour eux.
Cette usurpatrice était devenue la bête noire de toute la maison. Sa belle-mère, Yolande Garcia, ne ratait pas une occasion de l'humilier ; elle espérait qu'elle demanderait le divorce d'elle-même pour enfin libérer la place.
Claire a fermé les yeux, fourré ses affaires en vrac dans sa valise et, elle a à peine remonté la fermeture éclair que son téléphone a sonné.
« Claire, tu as oublié quel jour on est ou quoi ? Ramène tes fesses ici, tout de suite ! »
« Si tu rates le dîner, tu vas le regretter amèrement ! »
Yolande a raccroché sans attendre de réponse.
Le visage de Claire s'est durci.
C'est vrai, elle avait oublié : c'était aujourd'hui sa visite hebdomadaire au manoir Garcia.
Depuis qu'elle avait appris que Claire n'était pas la fille biologique des Roux, Yolande ne lui laissait plus aucun répit.
Elle passait son temps à se plaindre qu'une "orpheline sans le sou" s'accroche à son fils chéri.
Mais le mariage était scellé.
Et Tom, pour une raison obscure, ne divorçait pas tout de suite.
Alors Yolande se vengeait sur elle.
Elle avait la mémoire courte : c'était pourtant les Garcia qui l'avaient suppliée d'épouser Tom à l'époque.
Mais le destin en avait décidé autrement. Désormais, ils ne rêvaient que d'une chose : voir Claire disparaître de la surface de la terre.
À l'exception de la doyenne des Garcia, qui était souffrante.
Chaque semaine, elle rentrait de sa maison de repos au manoir familial, et s'il y avait bien une personne qu'elle adorait par-dessus tout, c'était Claire.
En repensant à la tendresse et à la chaleur de la vieille dame, Claire s'est résolue à se rendre chez les Garcia.
À peine avait-elle passé la porte du manoir qu'un truc a volé vers son visage.
« Ah, tu daignes enfin te montrer ? »
« Pourquoi tu ne crèves pas dehors, ça nous ferait des vacances ! »
« Porte-malheur ! »
Claire a esquivé l'objet d'un réflexe vif.
Une pomme a roulé sur le tapis.
Furieuse qu'elle ait osé bouger, Yolande a foncé sur elle, la main levée pour la gifler.
Claire a intercepté son poignet en plein vol.
« Ça suffit ! »