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L'autel

Penulis: Chrisso
last update Tanggal publikasi: 2026-06-17 16:30:11

Chapitre 2 — L'autel

Amélia

L'orgue résonne sous la voûte. Des notes lourdes, solennelles, qui rebondissent contre les murs de pierre froide. Je marche dans l'allée centrale. Mon bras est glissé sous celui de mon oncle, le frère de mon père, qui me sert de remplacement. Il sent le tabac froid et l'eau de Cologne bon marché. Mon père aurait senti le santal. Mon père aurait eu la main chaude.

Tous les regards sont tournés vers moi. Les visages de sa famille, côté gauche. Les visages de la mienne, côté droit. Le déséquilibre est flagrant. Côté gauche, des costumes sombres, des femmes couvertes de perles, des regards qui jugent sans cligner. Côté droit, des silhouettes clairsemées, des sourires timides. Ma mère, au premier rang, tortille un mouchoir entre ses doigts.

Et là-bas. Au bout de l'allée. Daryl.

Il se tient droit comme une flèche. Son costume est gris anthracite, sa cravate parfaitement nouée. Ses mains sont jointes derrière son dos. Il ne me regarde pas encore. Il fixe le vitrail au-dessus de l'autel, ce Christ aux bras ouverts dont les couleurs éclatent en losanges rouges et bleus. La lumière lui dessine des ombres sur le visage.

Je marche. Pas après pas. Mes talons claquent sur la pierre. Chaque pas est une seconde qui s'égrène, une seconde de moins avant d'être à lui. Mon cœur bat trop vite. Mes paumes sont moites sur le bouquet de pivoines. Rayan est quelque part dans l'église, je le sais, je sens son appareil, mais je ne le cherche pas des yeux. Je ne cherche que Daryl.

Regarde-moi. Regarde-moi.

Il ne tourne pas la tête. Son profil est une lame. Menton relevé, mâchoire crispée. Il semble attendre. Pas moi. Juste le moment. Comme on attend un rendez-vous professionnel. Comme on attend la fin d'une réunion.

Enfin, j'arrive à sa hauteur. Mon oncle me lâche le bras. Sa main glisse, disparaît. Je me retrouve seule, debout à côté de Daryl, devant l'autel. L'orgue se tait.

Daryl tourne la tête. Enfin. Ses yeux gris se posent sur moi. Un frisson me traverse, de la nuque jusqu'aux reins. Ses yeux ne sourient pas. Ils examinent. Ils constatent. La robe. Le voile. La mariée.

Tu es là.

Sa voix est basse, plate. Pas un compliment. Pas un murmure ému. Une observation.

— Je suis là.

Je souris quand même. Parce que c'est lui. Parce que c'est son langage. Il ne sait pas dire les choses. Il ne sait pas montrer. Mais il est là, lui aussi. Il est venu. Il m'a choisie. Moi. Amélia Moreau. Fille d'un professeur de musique mort trop tôt et d'une mère effacée. Moi, la pianiste sans concours, la rêveuse aux partitions griffonnées dans les marges des livres. Il m'a choisie. L'héritier d'un empire industriel. Le fils de Charles Daryl. Le petit-fils d'un baron de l'acier. Il m'a choisie. Ça doit bien vouloir dire quelque chose.

L'officiant prend la parole. Sa voix est grasse, ronronnante. Elle emplit l'église comme de la fumée d'encens. Il parle d'amour. De fidélité. De respect. Je l'écoute à peine. Je suis trop occupée à graver chaque détail dans ma mémoire. La cicatrice minuscule sous la pommette droite de Daryl. Sa pomme d'Adam qui bouge quand il déglutit. Ses doigts, longs et fins, qui pendent le long de son corps.

L'échange des consentements arrive trop vite. Ma voix sort, claire, presque trop forte.

— Oui, je le veux.

Je le veux vraiment. Je le veux de toutes mes forces. Je le veux comme on veut une partition impossible à jouer, comme on veut un morceau qui vous résiste et qu'on finira par dompter à force de travail. Je le veux.

La voix de Daryl s'élève à son tour. Grave. Brève. Sans émotion.

— Oui.

Juste oui. Il n'ajoute rien. L'officiant attend un instant, comme s'il espérait un je le veux qui ne vient pas. Puis il reprend, un peu gêné. Il bénit les alliances. L'anneau glisse à mon doigt. Froid. Lourd. Un cercle d'or blanc serti de diamants minuscules. Trop gros pour ma main fine.

Je glisse le sien à son tour. Il ne tremble pas. Il me laisse faire sans me regarder. Ses doigts sont glacés. Comme à chaque fois. Comme toujours.

L'officiant déclare :

— Je vous déclare unis par les liens du mariage.

C'est fait. C'est fait. Je suis Mme Daryl. Mme Amélia Daryl. Le nom sonne bien, non ? Il claque. Il a du poids. Je ne suis plus la petite Moreau, la fille du prof de musique. Je suis quelqu'un.

Daryl se penche vers moi pour le baiser. Ses lèvres effleurent les miennes. Un contact sec. Un millième de seconde. Il se redresse déjà.

L'orgue attaque la sortie. Les gens applaudissent. Une pluie de riz nous attend dehors, je le sais. Je prends le bras de Daryl, et nous remontons l'allée.

C'est à ce moment-là que je croise enfin le regard de Rayan.

Il est debout au fond de l'église, son appareil baissé. Il ne mitraille plus. Il me regarde. Ses yeux sont noirs. Graves. Il ne sourit pas. Il ne fait pas de blague. Il me regarde comme on regarde un train qui part vers une destination dont on sait qu'elle n'existe pas. Je détourne les yeux.

Le perron de l'église est aveuglant de lumière. Les flashs crépitent. Les invités se pressent. On me serre la main, on m'embrasse, on me félicite. Daryl est à deux mètres, déjà happé par une conversation avec son père. Je l'entends parler. Il dit des mots comme fusion, échéance, signature. Le jour de son mariage. Il parle travail. Je chasse la pensée. Il est comme ça. Il est sérieux. C'est pour ça que je l'aime. Il me cadre. Il me donne une colonne vertébrale.

Rayan apparaît à mon épaule.

— Je peux te prendre une photo ?

— Encore ?

— C'est mon métier.

Je pose pour lui. Mon bouquet devant ma poitrine. Mon sourire fixé. Mon regard dirigé vers l'objectif.

Il baisse l'appareil.

— Tu sais que tu peux encore changer d'avis, pas vrai ?

— Rayan. Arrête.

— Je rigole. C'est une blague. Félicitations.

Il m'embrasse sur la joue. Ses lèvres s'attardent une seconde de trop. Puis il s'éloigne, et je reste là, avec mon bouquet et mon sourire, à me demander pourquoi tout le monde me regarde comme si j'étais en train de commettre une erreur.

Daryl revient vers moi. Il pose une main dans mon dos. Un geste mécanique. Un geste de propriétaire.

— La voiture attend.

— On ne reste pas un peu pour les invités ?

— Ils comprendront.

Sa main pousse légèrement, m'oriente vers la berline noire garée le long du trottoir. Je monte. Il monte à son tour, côté opposé. La portière claque. Le chauffeur démarre.

Nous roulons en silence. Je regarde défiler les rues. Ma main cherche la sienne sur la banquette. Il la laisse faire, sans serrer. Juste posée. Juste là.

— Daryl ?

— Oui.

— Tu m'aimes ?

Il tourne la tête vers la vitre.

— Évidemment.

Sa voix est neutre. Comme s'il répondait à une question sur la météo. Je serre sa main plus fort. Il ne serre pas en retour.

La voiture file dans l'après-midi. Je regarde le paysage, les arbres qui défilent. Le silence s'installe, confortable pour lui, lourd pour moi.

J'ai vingt-deux ans. Je viens de me marier. Mon mari ne me regarde pas. Mon mari parle de travail le jour de ses noces. Mon meilleur ami me demande si je veux changer d'avis.

Je souris quand même. Je vais y arriver. Je vais l'aimer assez fort pour nous deux. Je vais réchauffer cette glace. Je vais remplir ce silence. Je suis patiente. Je suis têtue. Je suis amoureuse.

Il finira par m'aimer. Il le faut. Il le doit. Sinon, tout ça n'a aucun sens.

La voiture ralentit. L'hôtel apparaît. La suite nuptiale nous attend. Et moi, je n'ai jamais eu aussi peur de ma vie.

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